L'AMOUR DOMINATEUR DU MONDE
(Musée de Dijon.)
sexes et féconde toute la création. Je pense à figurer l’eau tout autour de la terre : les oiseaux représentent l’air ; le feu sera le flambeau. Je tâcherai de décorer sans prétention ni confusion la terre et l’eau : des poissons,
des coquillages pour celle-ci ; sur le promontoire, des fleurs et de petits rep-
tiles, enfants de la terre. Tout ce que je vous dis là ressemble à un véritable gâchis, mais je crois qu’en s'inspirant des Grecs on pourrait venir à bout de tout cela. »
En réalité, Rude, grâce au jeu de sa réflexion, a simplifié son dessein primitif.
Son Amour est un éphèbe nu, aux aïlettes légères, à la chevelure ceinte d’une bandelette. Au premier coup d’œil, on reconnaît le roi du monde, dont le buste se tend en un geste de «domination » et dont la jeunesse même n’est qu’un symbole d’éternité. Il trône, assis sur un rocher entouré d’eau. Autour de lui pullulent les emblèmes charmants de la Création : des colombes se béquêètent et battent de l'aile, un crabe se glisse, des épis se dressent, des fleurettes naissent et parent la palpitante nature, sur laquelle l'Amour règne souverainement. L'arcet les flèches sont à portée, accrochés à une aspérité du roc ; la maïn droite déliée, qui pend au repos et laisse deviner son adresse divine jusque dans sa nonchalance, est celle qui jamais ne manque le but ; la main gauche tient négligemment, tel un simple attribut, le flambeau redoutable. Et ce « dominateur » n’est point le Dieu aveugle d’une fable décevante, c’est le Dieu clairvoyant qui connaît les raisons profondes de sa toute-puissance : son œil fier et perçant contemple un
au-delà et son noble visage dit éloquemment sa confiance en lui-même, sa foi dans la fin dernière des êtres dont il est le maître suprême et éternel.
Ainsi, Hébé et l'Amour dominateur ne sont pas un retour aux thèmes classiques de sa jeunesse. Rude n’a pas entendu revenir, à la fin de sa vie, à cet Aristée qui lui avait valu son grand prix de 1812 et qu’il avait délibérément détruit à son retour d'Italie. Bien au contraire. Hébé et l'Amour dominateur représentent, dans l'esprit de Rude, une manière nouvelle : une
antiquité traitée à la moderne. C’est, en vérité, le résultat du voyage en .
Italie et des méditations qui l’ont suivi.
L'inspiration de Rude a trouvé un revêtement qui lui sied à merveille. En vain rappellerait-on les Hébé, les Ganymède, les Eros des sculpteurs académiques. Ici, un genre tout personnel se manifeste ; il se résume en une formule : l'artiste prend un sujet mythologique, mais, par la vertu d'un symbolisme conscient et-créateur, il transmue cette mythologie en
:P ALES La passion et la raison, la loi harmonieuse de l'Univers et le secret frémissant de la vie humaine, voilà ce qu’en des œuvres où triomphe
= ct toute la virtuosité de son ciseau, Rude a su enfermer de durable et de supé-
€ … rieur. Par là il s’égale aux plus grands génies : il se hausse au niveau d’un
17 Michel-Ange ou d’un Lucrèce.
Le plus pur et le plus élevé de la pensée de Rude prend corps pour l’en-
LR de nos yeux et de notre esprit dans ces deux œuvres maîtresses