DERNIÈRES ŒUVRES ET MORT DE RUDE
I/Exposition Universelle de 1853 fut une sorte de Salon rétrospectif. ; On y revit le Mercure et le Pêcheur de et l’on y vit aussi une œuvre | nouvelle, le buste que l'artiste avait donné à sa nièce Martine. L’oncle, as mariant la jeune fille à son élève Cabet, a promis un portrait comme cadéau de noces. Le modèle qui servit à la statue de Jeanne d’Arc est ici reproduit pour lui-même. Ce buste de Martine EE est aujourd'huiau Louvre.
Un autre buste exécuté par Rude ne fut exposé qu’au Salon de 1857, en 1 F même temps qu'Hébé et l'Amour dominateur, c'est le buste de Laurent . Antoine Pagnerre, secrétaire général du gouvernement provisoire de 1848. Comme le buste de James Demontry, celui de Pagnerre est un monument. funèbre. Le bronze est au cimetière du village nataloù Pagneiee est nt 0 4 Saint-Ouen-l’Aumône, en Seine-et-Oise.
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Ke Ft Le Musée de Dijon possède trois maquettes de Rude qui ne se sent ie à aucune œuvre réalisée par le Maître. Ces maquettes étaient-elles destinées à une exécution postérieure ? La mort de l’auteur les a-t-elle arrêtées dans leur développement naturel? Ou, au contraire, étaient-ce des ébauches de travaux abandonnés, les témoins d'idées artistiques que le Maître avait 2 renoncé à traiter sous une forme définitive ? Il est impossible de répondre à ces questions, faute de documents positifs. et à « Je ne sais pas les faire », disait Rude en ‘parlant des maquettes. Ja sait cet aveu dans sa lettre à Anatole Due à propos de l'Amour domina-
JÉRéMIE (maquette).
(Musée de Dijon.)
teur, et il ajoutait que pour lui l’œuvre n’était définitivement conçue qu'à
l'exécution du marbre. C’est là, assurément, une confidence caractéris-
tique. La pensée sans cesse en travail du sculpteur modifiait les projets jusqu'au dernier moment. Aussi est-ce précisément cet inachevé des maquettes qui en rend malaisée l'identification, en l’absence de projets nettement spécifiés, auxquels on puisse les rattacher.
Voici d’abord le prophète Jérémie, représenté dans l'attitude de l’accablement. Cette ébauche se rapporte peut-être à quelque projet suscité chez Rude par la contemplation des prophètes de Michel-Ange à la Sixtine, puisque son esprit en a été si vivement frappé.
Sapho est plus fruste encore. Rude goûtait peu la Sapho de Pradier, de même que, d’une façon générale, les autres œuvres de ce sculpteur. On peut croire que l’idée de donner corps à la conception de Sapho qu'il opposait à celle du sculpteur académique lui a inspiré un projée dont cette maquette représente la trace.
Quant à la troisième maquette, elle présente ee de netteté cest statue de Napoléon Ier à cheval, la seule statue équestre laissée par Rude. Il existe une statue de Napoléon qui, par son allure, présente une analogie étonnante avec la maquette du Musée de Dijon : c’est le monument célèbre de Cherbourg, dû à Levéel, et inauguré en 1858. La statue de Levéel rappelle du moins étrangement la maquette de Dijon. Celle-ci représente l'empereur arrêtant son cheval d’un geste bref, tandis que son regard scrute l'horizon et que son doigt énergique désigne un point stratégique par delà la Manche. Il est d'autant plus difficile de croire à une rencontre fortuite que Levéel a été précisément élève de Rude. I geste du Napoléon de Rude semble supposer le détroit et suscite invinciblement le souvenir du projet de descente en Angleterre.
Si nous en croyons le D' Legrand, la dernière œuvre du Maître aurait été une terre cuite faite pour l'historien Villiaumé. Cette terre cuite est
perdue ou tout au moins égarée et nous n’en connaissons qué la description”
qu'en donne Legrand : « Un homme dans la force de l’âge est venu cher-
cher la Vérité jusque dans son puits. Assis sur la margelle, il écrit tandis que. la déesse nue lui tend son miroir. Un petit génie de l’Indépendance, ac-.
croupi à ses côtés, lui présente un encrier. » Cette œuvre est intéressante moins par sa conception que par sa signification. Il n’est pas indifférent que Rude, dans les derniers jours qu’il a passés dans son atelier, ait mis la main
SaApxo (maquette.)
ée de Di;
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à une apothéose de l’histoire. Il avait bien sujet de rendre cet hommage à la Muse qui lui avait inspiré tant de merveilles. PR
Amoureux de son art comme il l'était, Rude travailla jusqu'au bout. |
Le Dr Legrand, témoin de sa vieillesse, nous en est le meilleur garant. S'il u “2 avait changé de logement et d'atelier, il était resté fidèle à la rue d'Enfer
où il avait ses chères habitudes, et l’aisance relative que lui avaient value ses succès n'avait fait qu'exciter davantage son ardeur demeurée jeune.
Pourtant déjà, pendant l'Exposition de 1855, la santé du Maître commen- | #4
çait à inspirer quelques inquiétudes. Membre du jury de cette Exposition, il s'était surmené. Et si le D' Legrand n’emploie pas ce néologisme, il indique tous les symptômes que ce mot résume pour nos contemporains. EÉcoutons de
la bouche d’un ami fidèle, le récit de la maladie et des derniers moments du °#
grand sculpteur.
« Rude s'acquitta de ses fonctions, comme toujours, avec un infatigable HS zèle et une activité sans égale. Et certes, pour un juré consciencieux, EXO
miner, recevoir, faire placer, et, plus tard, juger, classer et désigner aux
récompenses le nombre considérable d'ouvrages soumis aux appréciations du jury en 1855, n'était pas une charge purement honorifique. Pendant ce travail, quelques indices, fugitifs à la vérité, de fatigue et d'atteinte portée
à sa constitution étaient venus l’avertir de se modérer. Plus prudentou plus =
attentif, Rude les eût écoutés; il les dédaigna, et son entourage, le voyant si alerte et si vaillant, ne se rappela ces éclairs précurseurs qu'après le foudroiement. Ainsi, à plusieurs reprises, il avait ressenti, en revenant des Champs-Elysées, une lassitude subite et s'était fait ramener à son domicile en voiture. Un jour, à son atelier, son praticien causant avec lui le vit tout
à coup pâlir et chanceler. « Qu'avez-vous, monsieur Rude ? » lui deman- LTD da-t-il en s’avançant pour je soutenir. Il fut un instant à se remettre, puis, 22
appuyant la main sur la région du cœur: « Je ne sais, dit-il, voilà plusieurs & fois que je souffre là ; mais ce n’est rien», ajouta-t-il, et chargeant sa pipe, | il continua la Ron interrompue. j
Un autre jour, sa vieille servante, qui lui était Hem attachée, le vit
pâlir aussi, au moment où il sortait. Elle courut à lui : « Avez-vous besoin de quelque chose, monsieur Rude.?» lui dit-elle. « Non, non, répondit-il, da A:
remerciant de son attention par un sourire, merci !»et ils éloigna.
Le mois d'octobre, qui vit finir les séances du jury de récompense pour le AE
exposants, amena enfin pour Rude le jour de la justice. Il avait exposé son
NAPOLÉON À CHEVAL (maquette).
(Musée de Dijon.)
Petit Pécheur napolitain (marbre), son Mercure rattachant sa talonnière (bronze), tous deux appartenant au Musée du Luxembourg, et le buste en
marbre de Mme Cabet. La première des quatre grandes médailles d'honneur À ;
lui fut donnée aux suffragesunanimes de ses collègues de toutes les nations.
Ce fut pour lui une joie immense, plus grande à coup sûr que ses amis et que lui-même ne l’auraient supposé ; il s’en étonnait naïvement. « C'est singulier, disait-il à Mme Rude, moi à qui les choses de l’Institut étaient si indifférentes et qui n'y pensais jamais, je pense à cette médaille qui m'aété décernée. » (
Un bonheur non moins grand et plus intime lui arriva presque en même | temps. Mme Cabet, sa nièce, accoucha heureusement d’une fille. Rude devait en être le parrain et se réjouissait de voir rajeunir ainsi son nom populaire de François. Le baptême avait été fixé au dimanche 4 novembre.
Le mardi 30 octobre, il assista au dîner officiel offert par le ministre de. l'Intérieur aux membres du jury de l’Exposition. Souffrant pendant le repas, il prit congé aussitôt qu’il le put et se fit rameneren voiture chez lui; il était de bonne heure. Mme Rude ayant entendu s'arrêter la voiture et ne voyant pas entrer son mari, entr'ouvrit la porte du palier et aperçut Rude assis sur l'escalier. Il n’avait pu monter les vingt marches qui séparent son. appartement de la rue. Il dit à Mme Rude qu’il avait été pris d’une oppression subite avec sentiment de défaillance. Mais cela n’avait duré qu'un instant, et il n'éprouvait plus rien. Ie médecin, mandé le lendemain, trouva un peu de bronchite et conseilla le repos au lit. Le vendredi suivant, la percussion de la poitrine décela à droite un épanchement à peine perceptible. 5) Le docteur prescrivit un large révulsif qui fut appliqué le soir.
Le samedi matin, Rude se réveilla dans un état de bien-être tel qu'il se leva, pria Mme Rude de lui faire préparer un potage et parla d'aller à l’ate- 2 lier. À son neveu Cabet qui lui demandait comment il avait passé la nuit : « Mais très bien, répondit-il, seulement j'ai beaucoup rêvé ; je ne sais ce | qu’en dira le docteur ; quant à moi, je ne m'en plains pas, car je rêvais à mes marbres de l” PR: (le Rats et le buste de Mme C. V.) auxquels il reste tant à faire, je rêvais que j'y travaillais et que je les finissais à mon gré. Aussi étais-je fort heureux ! »
Après son potage, il se sent si bien remis qu’il prend sa pipe, signe de bon Le Fu
augure, toujours bien accueilli par ceux qui soignent les fumeurs malades : … avec la santé reviennent les habitudes. Quand Mme Rude entra de nou
veau près de lui, il se plaignit de se sentir mal à l'aise : une quinte detoux Fe (s
venait de luienlever le bien-être qu'il avait ressenti en se levant. Tandis qu'il parlait, Me Rude vit son visage s’altérer ; elle fit prier M. Cabet de descendre (il demeurait à l’étage supérieur et soignait sa femme non encore relevée de ses couches). Il vint sur-le-champ. Mme Rude, de plus en plus inquiète, donna l’ordre de courir chercher le médecin, Rude, répondant aux questions de M. Cabet, indique de la main la région du cœur : « J'ai des douleurs par là », dit-il. Puis il étend, par un mouvement brusque, ses bras et ses jambes, en même temps que son corps est rejeté en arrière sur son fauteuil, pousse un faible cri : «ah ! »et murmure deux ou trois mots inintelligibles. Tout cela avait duré moins d’une minute. Rude était mort A IO HEURES DU MATIN, 3 NOVEMBRE 1855.
La cause d’une mort si subite fut attribuée à une rupture du cœur. Il n'y. a guère, en effet, que les ruptures du cœur ou des grands vaisseaux qui tuent avec cette instantanéité. »
Ainsi finissait une vie laborieuse et féconde. Les pages du D' Legrand ont évoqué devant nous, et non sans émotion dans leur simplicité, l’image de Rude vieillissant, simple, doux et affectueux.
Mais nous avons mieux encore pour faire surgir à nos yeux la grande figure qui vient de disparaître. Au Salon de 1906, le dernier des élèves de Rude, allié d’ailleurs de tout près à sa famille et si digne lui-même d’un nom déjà associé à l’histoire de l’art, le vaillant et regretté Emmanuel Frémiet, a exposé une statue de Rude dont le bronze, placé au Musée de Dijon, est, en même temps qu'une superbe œuvre d'art, un monument de véritable piété filiale envers le Maître dijonnais.
Plus que la statue de Tournois sur la place Darcy de Dijon, plus que le buste de Cabet, même placé sur la façade de la maison natale, l'œuvre de Frémiet évoque le vrai Rude, le Rude intime. Voilà bien, en eïfiet, Rude tel qu'il apparaissait au D' Legrand, tel que ledécrivent les familiers de la rue d’Enfer. Il est là devant nous avec sa bonne et franche figure au relief puissant, avec sa barbe majestueuse, sa toque de velours coquettement inclinée, et sa pipe, fidèle compagne de ses méditations et de ses travaux. La familiarité de l’attitude et du geste complète la simplicité de la mise : c’est bien 1à ce veston haut fermé qu’il affectionne et ce large pantalon. Et son œil regarde avec une complaisance infinie une maquette dont le caractère allégorique et le mouvement vif semblent un symbole de son art.