‹ François RudeChapitre 62 sur 68 · ETUDE · texte numérisé non relu

ETUDE

(Collection G. Joliet, à Dijon.)

d'Arc au moment suprême où descend en elle la révélation rédemptrice ; c’est encore le Général Bertrand dans le recueillement de sa pieuse mission et le Ney de la Moskova qui commande l'attaque, c’est-à-dire la victoire. Quant à la page splendide de la Marseillaise, c'est quelque chose de mieux encore et de plus grand : ce n’est point la statue d’un personnage célèbre, mais d’une Nation, prise à une heure poignante où l’histoire et l'épopée se confondent, la statue de la France en guerre avec son sublime cortège de héros-citoyens. |

Rien n’est plus impressionnant que cette série où revivent avec tant d'éclat les gloires et les deuils de la Patrie. L'histoire a inspiré le maître dijonnais au point de lui créer une forme nouvelle de son art. Pourquoi donc a-t-elle pris une importance si caractéristique dans son œuvre ? Tout simplement, sans doute, parce que dans la sculpture historique telle que Rude l’a comprise le dualisme que comporte son âme artistique se fond en quelque sorte en une harmonie. :

À vrai dire, dans la statuaire d'histoire à la manière de Rude, le sens du réel et le sens classique viennent, en quelque sorte, se marier.

L'histoire, c’est essentiellement de la réalité, et, au premier chef, de la réalité humaine. Rien de plus concret que le personnage historique : il a. vécu comme nous, respiré le même air, vibré des mêmes joies et des mêmes souffrances. Que dis-je | Le personnage historique, par l'intensité même de. son action et le rayonnement de sa personnalité, a vécu plus que le commun des hommes. Aussi bien, en dépit des modalités et des contingences, l’histoire ne nous intéresse et ne nous passionne que parce qu'elle a été le présent d'êtres semblables à nous.

Mais, si l’histoire représente une réalité, elle représente une réalité passée. Cette réalité vient jusqu’à nous auréolée de souvenirs, synthétisée par le recul et comme épurée par la perspective des temps. En un mot, la réalité historique nous est transmise telle que l’idéalisme classique commanderait que l’on vît la réalité présente. | | |

Réaliste d’instinct, classique d'éducation, Rude trouve, en somme, à satisfaire à la fois dans la statuaire d'histoire les aspirations qu'il tient de sa race et les principes qu'il tient de son siècle. Voilà pourquoi Rude était, pour ainsi dire, prédestiné à trouver dans le genre historique l'expression la plus pleine et la plus parfaite de son génie. Il y est à l'aise ; il y acquiert du premier coup une superbe maîtrise, et:il y.atteint au sublime lorsqu'un sentiment l’inspire, tel que l’amour de la Patrie. :

Le geste et le cri de Ney, le geste et le cri de la Marseillaise, le geste et le silence recueilli de Jeanne d’Arc sont du sublime de la plastique comme en littérature telle scène de Corneille ou en musique telle symphonie de Beethoven. Pareïlle éloquence dans la sculpture n’avait sans doute pas été atteinte depuis ce Michel-Ange, dont Rude, par la vertu d’une affinité intuitive, admirait tant le Moïse et le Jérémie à Rome ou les Médicis à Florence.

Seulement, comme tous les génies capables d'atteindre au sublime, Rude est capable aussi d'œuvres froides et inanimées.

Les morceaux glacés n’abondent que trop dans son œuvre, même au temps de sa maturité. Il sculpte le Prométhée animant les arts du Palais- Bourbon à la même époque que le haut-relief de l’Arc de Triomphe. Qu’arrive-t-1l alors ? L/'inspiration reste rebelle : la technique seule subsiste. La commande a séché la pensée. Le métier a peine à cacher les défaillances du sentiment et le ciseau semble tenu d’une autre main.

Aussi, rien n’est plus caractéristique que l’examen impartial des œuvres religieuses de Rude pour saisir le secret de son art. Aucune d’elles ne nous est apparue comme religieusement traitée. Comment s'en montrerait-on surpris ? Le candidat à un mandat législatif de 1848 qui s’intitulait « démocrate radical » et se réclamait de la tolérance à la façon du gouvernement provisoire n’a jamais été en état de traiter chrétiennement un sujet chrétien. Dès lors les commandes d'art religieux dont il s’est chargé ont été ou bien des œuvres de pure convention ou bien des œuvres de pur réalisme. Car il s’est produit ici l'inverse du phénomène qui frappe si vivement dans la statuaire historique.

Tandis que dans la statuaire d’histoire le réalisme et le classicisme de Rude s’allient en une synthèse harmonieuse, il arrive que, bien au contraire, dans sa statuaire religieuse, les deux éléments, à défaut d’une inspiration légitime et dominatrice qui les pénètre, se choquent et se disputent la prééminence : tantôt au bénéfice du classicisme pur avec son idéalisation à outrance, divorcée d’avec la nature, tantôt au profit d’un naturalisme plus ou moins heureux.

La Vierge immaculée de Saint-Gervais oula Chaire de Lille sont des spécimens du style académique. Le Baptème du Christ, au contraire, est une œuvre d’un. réalisme très net. Le contact avec le modèle d'atelier n'est pas seulement direct, il est brutal. Ce Christ géant qui tient le milieu de la com-

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position n’est qu’une étude de nu. À côté, saint Jean-Baptiste, dans : son effort pour se hisser jusqu’à Jésus, a le geste aussi vulgaire que la mine, à coup sûr peu digne d’un saint. Quant au gamin à l’air faussement contrit … o qui joue le rôle d'ange, on l’a rencontré bien des fois dans la rue, dépouillé … de ses ailes postiches : il ne vient pas du Ciel. Enfin, dans le Calvaire de se l’église Saint-Vincent-de-Paul, la dernière en date des œuvres religieuses de Rude, les deux termes se rencontrent et se font face, car, d’une part le Christ et la Vierge sont de pures conventions, intéressantes seulement par la perfection du faire, tandis que le saint Jean, au contraire, est délicieusement humain : ici, l'amitié posthume de Rude pour son modèle, — Ber- : nard Chazelle, ce favori de son atelier, — donne sa signification véritable au bronze, en sorte que le maître incorpore à son groupe non un saint Jean, .… à proprement parler, mais un portrait, d’ailleurs fort oe d'un jeune homme qu’il a profondément aimé. ee Ainsi, l'œuvre de Rude, embrassée dans la variété de sa vaste étendue, nous montre comme le jeu perpétuel de deux tendances qui coexistent en lui : le réalisme lui vient de sa race ; le classicisme lui vient de son éducation et de son ambiance. Ces deux tendances tantôt s'unissent et tantôt se combattent, tantôt cèdent le pas l’une à l’autre et tantôt s’amalgament, concluent des armistices ou se livrent bataille, tandis que Rude consciemment ou non s'efforce de les fondre dans une esthétique qui est, à 2 DIODES “43h ment parler, son aspiration suprême. PL I1 semble précisément qu'à la fin de sa vie, Rude se soit flatté de trouver entre les deux termes une formule définitive. Quelle autre significationattribuerions-nous, en effet, à l’Hébé et à l'Amour dominaieur du monde ? Le. : Maître ne donnaïit-il pas lui-même ces deux œuvres pour son testament artistique ? Rude, dans le Jeune Pêcheur napolitain, a réalisé le chef-d'œuvre Fe : de l’art direct. Il a créé aussi des chefs-d’œuvre historiques dont le passé fournit la matière et dont il a puisé l’âme dans sa propre faculté de comprendre et de sentir les grands épisodes et les grandes figures d'autrefois. Dans l’Hébé et dans l'Amour dominateur, une troisième forme d'art se manifeste, où Rude apparaît comme l'interprète d’une pensée intérieure : 4 et de vérités éternelles. 14 Hébé et l'Amour dominateur, fruits a voyage en Italie et des méditations | qui ont suivi la contemplation des chefs-d’œuvre italiens, sont deux œuvres 74 de maîtresses qui ne sauraient être goûtées pleinement sans une pénétration …

Le pocreur BENOÎT MERCIER.

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Musée de D

intime des idées qu’elles synthétisent. Sur le socle de son Hébé, Rude inscrivait, il est vrai, les noms de poètes antiques : Homère, Hésiode, Euripide,

Ovide, Virgile, Catulle. Ne nous y trompons pas : la synthèse qu'il a faite lui.

appartient en propre et il nous donne en réalité sa propre conception de la vie. Le frémissement de l’aigle qui enveloppe Hébé de ses aïles n’est point une fable, de même que l'Amour dominateur n’est pas un Cupidon vulgaire, mais un dieu à la façon de Lucrèce, dont le geste a la valeur d’une explication du monde. Ainsi, la mythologie n’est plus pour Rude qu'une forme, les Anciens ne sont que des ancêtres. Par la nouveauté de son symbolisme, il donne un sens personnel à cette mythologie et à cette Antiquité, comme l'écrivain original donne un sens personnel aux mots de la langue commune en faisant passer au travers le souffle de sa pensée.

De ces trois formes d’art où Rude a donné la mesure de son génie, quelle est celle qui vaut le mieux ? Le réalisme délicieusement parfait du Pécheur Napolitain, la vibrante épopée de la Marseillaise, la philosophie très haute dont Rude enveloppe la quinitessence sous la forme superbe de ses dernières grandes œuvres, ce sont là des manifestations esthétiques bien diverses, entre lesquelles il serait malaisé de faire un choix. Au demeurant, qu'est-il besoin de choisir ! Ne peut-on pas sonder la pensée qui donne à l’Hébé et à l'Amour dominateur leur valeur suprême, tout en se laissant aller au charme séducteur du Pêcheur napolitain, ou tout en cédant au frisson qui saisit devant le Départ ? |

Mais si l’on demande quelles œuvres de Rude ont eu le plus d'influence, la question cesse d’être oiseuse et cesse aussi d’être insoluble. On se rend compte alors que le festament artistique de Rude n’a pas été celui qu'il croyait laisser à ses successeurs, car c’est ailleurs précisément que se sont trouvés les éléments actifs de son héritage. Apparemment l’Hébé et l'Amour

dominateur étaient des productions trop personnelles, trop intimement liées

à la substance même de son âme : de telles œuvres ne font pas école. Mais Rude a jeté d’autres semences, que le milieu favorisait davantage et qui, de leur nature, étaient plus capables de s’acclimater et de germer. Parmi les richesses d’art répandues à foison par la main inlassable de Rude, quels sont donc les éléments féconds dont a profité l’avenir ? Les

discussions que certaines de ses hardiesses suscitèrent suffisent à le laisser

prévoir.

C'est par ses qualités de Bourguignon que le maître dijonnais a renouvelé

la sculpture du dix-neuvième siècle engourdie par la didactique de l'Ecole. Au regard de l’histoire de l’art, ilest donc resté avant tout l’auteur du Jeune Pécheur napolitain et de la Marseillaise, c'est-à-dire l’apôtre du retour à la nature et de l'interprétation plastique de la vérité.

Rude lui-même à certains moments s’est rendu compte de ce qu'était, à cet égard, son originalité, témoin certains mots de lui cités par ses amis. Il disait : (Quoi que je veuille exprimer, la nature seule m'en fournit les moyens et je ne puis rien emprunter qu’au monde visible, » Ou, encore, il donnait ces conseils à ses élèves : « On ne s'élève pas plus haut que la nature. L,'essentiel, c'est que vous soyez vrais du fond à la surface et que cela saute aux yeux... Tout chef-d'œuvre existe dans le monde réel et non ailleurs, il ne s’agit que de l’extraire intégralement. » Et la boutade rapportée par Levéel, son disciple, n'a pas un autre sens : à une tête de cheval sculptée par Phidias, 11 préférait, — affirmait-il un jour, — la tête bien vivante du pauvre cheval de fiacre arrêté au bord du trottoir.

Sa technique était, avant toute chose, un retour à la nature : le respect du « volume » à lui seul le prouverait, Surtout, Rude faisait une place prépondérante à l'anatomie et ne cessait de prêcher le culte du mouvement. :

Le mouvement fut, en effet, la grande préoccupation et aussi le grand triomphe de Rude. Sur le sujet vivant, il étudiait avec une attention sans cesse renouvelée « l’enchaînement anatomique des attitudes ». Le cri et le geste jouent, dans son œuvre, un rôle capital qui frappe au premier coup d'œil. Le mouvement est, avec la puissance de synthèse qu'il doit à son effort historique, le vrai festament artistique du Maître, testament recueilli pieusement par ses disciples. Cabet y a puisé le meilleur de son talent. Emmanuel Frémiet, neveu de Rude, en a profité plus largement que certains ne l’ont voulu dire ; mais nul ne l’a fait mieux fructifier que Carpeaux. L'Enfant à la coquille n'est-il pas un pendant à l'Enfant à la tortue ? La Danse de Carpeaux n'est-elle pas aussi étudiée que le Mercure ? Enfin, les Parties du monde, œuvre de synthèse et de personnification géographique, ne s’affilient-elles pas visiblement aux œuvres historiques de Rude ? Carpeaux n’a fait que passer par l'atelier de la rue d’Enfer : il en a été marqué pour jamais.

Mais la vertu de rénovation que Rude a apportée à l’art ne s'est pas bornée aux limites de l'atelier, elle a rayonné au loin et nous en sommes comme baïignés. Car, de nos jours, l'esprit de Rude survit avec une intensité

surprenante dans les deux personnalités sans doute les plus éminentes de la sculpture contemporaine : Auguste Rodin et Constantin Meunier.

Rude a travaillé à Bruxelles et à Paris: Rodin est un Français et Meunier est un Belge. La Valkyrie de Constantin Meunier est toute en élan, en cri, en mouvement, « à la Rude ». Tel Mineur est aussi romain que Caton. La

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