‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 12 sur 111 · L ENFANCE DE RUDE 2 I · texte numérisé non relu

L ENFANCE DE RUDE 2 I

prospérité lui venait peu à peu, il acheta, le 25 octobre 1783, la maison qu'il habitait, appartenant à Charles Châlons, ancien menuisier (i). Le logis se distribue de la sorte: en bas, Tatelier-magasin, 011, d'un côté, se rangent les marchandises et, de l'autre, s'entremêlent les outils, l'étau, la forge, à portée du brasier à rougir le fer, au-dessous du grand soufflet qui ronfle ; ensuite, une assez vaste pièce, avec alcôve sous la saillie d'un escalier montant du dehors ; puis une médiocre cuisine ; en haut, quatre petites chambres, louées à des étrangers. Les époux occupent le rez-de-chaussée. C'est dans l'alcôve, supprimée de nos jours par le déplacement de l'escalier, que Claudine a mis au monde neuf enfants, dont le troisième est François qui fait l'objet de cette étude (2).

François Rude naît le 4 janvier 1784. H est présenté le lendemain, à la paroisse Saint-Jean, par son par-

(i) Acte reçu par M« Bouché, notaire à Dijon.

(2) Voici les noms de ces neufs enfants et la date de leur naissance, avec les noms des parrains et marraines, dont les professions ou qualités caractérisent bien le milieu social de la jeunesse de Rude : i*^ Françoise I, née le 24 mars 1781 : Jean Peucque, chaudronnier ; marraine, Françoise Tournois, femme de Claude liourlier, laboureur à Arc-sur-Tille, « laquelle a déclaré ne savoir signer » ; 2" Catherine, née le i4 novembre 1782 : parrain, Claude Bourlier, laboureur; marraine, Catherine Cornu, femme de Jean i^eucque. « Le parrain et la marraine ne savent signer » ; 3" François, dont nous racontons la vie ; 4° Antoine, né le 2 avril 1786 : parrain, Antoine Maire, perruquier ; marraine, Elisabeth Clergeon, femme d'Etienne Goustard, marchand de vin ; 5° Christine, née le 3 février 1788 : parrain, Hubert Royer, bourgeois ; marraine, Christine Guillebaud, fille de feu Léonard Guillebaud, entrepreneur; 6'^ Jacques, né le 12 août 1789 : parrain, Jacques Duperrier, fondeur ; marraine, Marguerite Thévenin, femme de Jean-Claude Curot, coutelier ; 70 Anne, née le 24 février 1791 : parrain, Vincent Chaventon, cordonnier ; marraine, Anne Ancemot, fille majeure, « laquelle ne signe » ; 8" Françoise II, née le 27 juillet 1792 : parrain et marraine, François et Françoise Rude, frère et sœur de l'enfant ; 9° Rose, née le 22 brumaire, an III de

rain, François Monnlot, fils de Nicolas Monniot, le marchand de vin, et Nicolle Baral, sa marraine, fille de Gaspard Baral, le grainetier. Pas d'incident à la cérémonie du baptême, faite par le chanoine Burard, hormis que la marraine déclare ne savoir pas signer. Nous manquons absolument de détails sur les premières années de Fenfant. Tout permet de supposer qu'il s'est débrouillé vite. On se le figure volontiers, vêtu de frusques et pieds nus, tournant autour de son père, soufflant le feu de la forge, interrogeant, voulant tout savoir. Avant quatre ans révolus, on n'aura pas omis de l'envoyer à l'école du voisinage, et le voici partageant les jeux des marmousets d'alentour, dans cette étroite et tortueuse rue Petite-Poissonnerie, aux toits en auvent, aux étages en surplomb, aux vieilles boutiques ouvertes en arceau, d'une vétusté si pittoresque. Il me souvient de m'y être arrêté, certain soir, à regarder une bande de gamins jouant aux boules sur le pavé rongé d'herbe, entre une porte gothique et une échoppe de savetier. Des femmes

la République, (12 novembre 1794); témoins, Etienne Dubarrj, vitrier, et Jean-Bénigne Vidal, chaudronnier, demeurant rue des Sans-Culottes, ci-devant rue Dauphinc (Archives de l'état-civil de Dijon).

J'ai cherché les traces de chacun des enfants : j'ai trouvé ce qui suit. Catherine est morte à Dijon, le 2 septembre 1785 ; Christine « âgée de 20 ans, ouvrière, rue des Forges, a mis au monde, le 19 août 1809, une fille illégitime, baptisée Pauline ». La mère et la fille ont dû mourir hors de Dijon : les actes de l'état-civil dijonnais ne nous apprcnent rien sur elles. Anne est morte le 21 mars 1798 ; Rose, le 9 ventôse, an III de la République ; Françoise II, le 28 mars 1806, poitrinaire; Antoine, canonnier de marine sur le vaisseau VlUaslT^e, meurt à l'hôpital maritime d'Hemixhem, département des Deux-jNèlhes, province d'Anvers, le 2 décembre 181 1.

Je laisse de côté François, dont nous sviivrons pas à pas la carrière et sa sœur aînée, Françoise I, qui aura sa part plus loin.

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cousaient au seuil de leur maison ; des pots de géranium ornaient, populairement, les fenêtres à meneaux d'im hôtel qui fut, peut-être, celui des Ambassadeurs sous les ducs de Valois, et, dans ce milieu misérable et singulier, sordide et attachant, où s'effritent les vestiges de splendeurs oubliées, j'eusse, pour un rien, reconnu le petit Rude en quelqu'un de ces barbouillés poussant leurs boules si gaiement. Toutes les enfances populaires doivent se ressembler.

Au surplus, il n'est pas impossible, grâce aux noms mentionnés dans les quelques papiers de la famille que j'ai pu retrouver et grâce à la tradition locale, de restituer la vie intime du « maître pocher ». Tout le jour, le bonhomme travaille. Il a étalé, dès le matin, au devant de la boutique, divers ustensiles à vendre et il ne s'est détourné de l'ouvrage que pour caresser ses marmots, à la rencontre, ou pour répondre aux chalands. Un point fâcheux, c'est que les abords de la maison ne sont pas toujours balayés de façon irréprochable. Cette néghgence vaut, au moins une fois, à Antoine Rude une citation devant le tribunal de police et une amende de dix sous (i). Les soirs d'été, après souper, rien ne lui est si agréable que de s'attabler près de la porte, en compagnie de ses amis, Gulimat, le cordonnier de la ruelle, Monniot, l'huissier, qui sera, un jour, le conseil de ses enfants, Baral, le grainetier f[ue nous connaissons, tous gens du menu peuple. On cause d'abondance, en ces soirs-là, de la chose publique, des événements en passe de s'accomplir. On se passionne pour les réformes; on a l'oppression en horreur ; on s'enivre d'orgueil civique ; on a foi dans

(i) Archives municipales. Registres du tribunal de police, 2,4 mars 1792.

une ère nouvelle. Sol novus orltiir, dit une devise du temps, placardée par les rues. Nul doute que le garçonnet, pétri d'intelligence, ne demande sans cesse des éclaircissements sur ce qu'il entend et ce qu'il voit. Lors des fêtes du quartier en l'honneur du Parlement réintégré, il a quatre ans : un âge où tout frappe. Il a cinq ans lors du mouvement des Etats- Généraux et de la prise de la Bastille. Le voyez-vous prendre feu aux discours qu'on tient devant lui? Le bonhomme Antoine s'excite en ces réunions qu'il appelle son « racontage », où toutes les questions* sont abordées. Entre parenthèses, ce nom de « racontage » restera longtemps au petit cabaret installé, après sa mort, à la place de son atelier. Mais tout s'oublie.

Se croyant sûr de la fortune, le chaudronnier-poêlier se laisse aller à rebâtir sa façade (i). Grands soucis et grands frais qui le conduiront à sa ruine, car les années mauvaises vont se multiplier. A partir de 1789, en effet, à Dijon comme partout, l'agitation s'aggrave et l'inquiétude générale suspend l'activité des affaires. Si la formation du département de la Côte-d'Or, en janvier 1790, est acclamée de tous, la fermeture des églises soulèvera bientôt d'ardentes protestations. Le 6 avril 1791, on publie un arrêté du directoire départemental enjoignant aux curés et aux vicaires des paroisses d'interrompre le culte. Il y a une émeute de femmes à cette occasion. Les Dijonnaises s'en vont carillonner l'office à Saint- Jean et obligent les chanoines à monter à l'autel en leur criant : « Nos bonnes gens, soyez tranquilles... » Ces manifestations en provoquent

(i) Registres des arrêtés municipaux: 18 février 1792, autorisation donnée à Antoine Rude de reconstruire la façade de sa maison.

de contraires, et des plus scandaleuses. Par exemple, le 1 1 mars, à six heures du soir, on promène par la ville un mannequin vêtu en pape et précédé d'un tambour. Place de Morimond le cortège s'arrête : deux énergumènes, Burette et Deferrier, dénoncent les crimes et prononcent la déchéance de la papauté ; on décapite le mannequin de dérision et on le jette au feu. Mais ce n'est là presque rien auprès de ce qui éclate. Les prêtres insermentés sont décrétés d'arrestation ; la loi des suspects fait rage ; le sang coule ; des spoliations se commettent ; on renverse la statue de Louis XI\ sur la place d'Armes ; on brise des œuvres d'art; d'odieux meneurs, parmi lesquels se distinguent plusieurs anciens religieux, organisent des clubs, terrorisent la ville (i). Tel qui s'indigne, en son cœur, commence à trembler et hurle avec les loups. Dans l'oubli des libertés promises, dans la violation du respect des consciences, dans l'affreuse tyrannie de la peur pour les uns et dans la griserie des actes et des mots pour les autres, tout se déforme étrangement. Une turbulence d'enthousiasme règne au dehors quand la tristesse est au fond des esprits en qui l'incertitude s'envenime. Vaguement, sans se l'avouer, les gens simples, chaque jour plus angoissés, attendent un sauveur. C'est encore ici un trait à retenir: il fait comprendre comment les excès des terroristes ont frayé la voie à l'Empire, et de surprenantes confusions nous sont })as avance éclaircies. Nous n'aurons pas à nous étonner plus tard, par exemple, à voir François Rude modeler du même ébauchoir la statue du républicain Cavaignac et celle de Bonaparte.

(i) Ceriscanl, ancien cordelior; Delarbrc, ex-bénédictin ; Ghaussier, ci-devant prêtre ; Goblet, ex-bernardin, etc. Cf. Justin Ledeuil, La Révolution à Dijon.

Au milieu de la crise, le petit Rude grandit et se fortifie à souhait. Dès sa huitième année, son père, afin de l'accoutumer au travail, s'est plu à le prendre comme aide. Qui sait si, pour ses débuts, le futur statuaire n'a pas mis la main en quelque façon à ce balcon de fer que le vieux forgeron s'est, dit-on, forgé lui-même et qui existe toujours au premier étage de sa maison, portant, en médaillon central, les initiales A. R. et le millésime 1792? Mais, désormais, Antoine Rude a grand'peineà faire face aux nécessités. Les commandes chez lui se font de plus en plus rares. Sa tête se perd ; la peur l'étrangle et ce n'est plus qu'en la Révolution que se fondent ses espérances d'avenir. Il s'accointe aux violents; il déclame; il exagère à tout propos les manifestations de son civisme. Ses intempérances de langue lui vaudront même plus d'un ennui après la détente de Thermidor. En attendant, sa vie se partage entre l'atelier, le club, le « racontage » et les exercices d'artillerie de la Garde nationale. François se souvient toujours d'avoir, en 1798, fait partie, sur la présentation de son père, d'un bataillon d'enfants, nommé Royal-Bonbon. Je n'ai pu, malgré les recherches les plus minutieuses, découvrir dans les papiers de l'Hôtel-de- Ville de Dijon, ni dans aucun document de l'époque, la moindre mention de ce régiment-miniature. Toutefois, Rude en a si souvent parlé à ses amis et avec une telle précision de détails qu'il n'est pas permis de douter de son existence. Nous devons y voir, seulement, une fantaisie militaire d'initiative privée, ou, si l'on veut, une forme non officielle de la mascarade guerrière à laquelle les périodes agitées mêlent si volontiers l'enfance. Voici, au surplus, d'après les entretiens du sculpteur, les particularités de « Royal-Bonbon. »

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