‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 13 sur 111 · L ENFA>CE DE RUDE · texte numérisé non relu

L ENFA>CE DE RUDE

Les soldats de dix à quinze ans qui composent la troupe sont ajustés de culottes blanches et d'un habit bleu à grands revers, avec de longues guêtres noires et le tricorne posé sur Toreille. Tous les jeudis ils vont en promenade, le mousquet à Fépaule, à cinq heures du matin. Quelquefois on les convoque au théâtre, les soirs de représentation, et, durant un entr'acte, on les lait manœuvrer sur la scène, autour du buste de la Liberté, et au chant de la Marseillaise, Le dimanche, en la « ci-devant église Saint-Michel » il arrive qu'un conseiller municipal leur adresse, du haut de la chaire, une homélie civile et leur donne un simulacre de bénédiction, pendant lequel ils mettent genou en terre et portent la main à leur tricorne, les tambours battant aux champs (i). Le maître, en sa vieillesse, n'a jamais évoqué « Royal-Bonbon » sans prêter aux rites et aux pratiques remémorées une certaine influence sur son développement moral. En fait, je n'aperçois rien, en tout ceci, qui ait agi sur son caractère. La nuance d'emphase que Rude a toujours eue, en soutenant ses idées les plus hautes sur l'Art, la conscience, la liberté, la patrie, n'est pas, nécessairement, un reflet des pompes révolutionnaires. On la reconnaît en pres- ([ue tous les hommes de souche plébéienne, dépourvus d'instruction originelle et qui se sont instruits par leurs seules forces, et sur le tard.

Deux qualités précieuses ont, de bonne heure, signalé l'enfant : le sentiment délicat, la volonté tenace. Il sait ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'on lui doit. On tient de lui cette historiette de sa neuvième année. C'est en 1798. Un de ses oncles l'a emmené à Saint-

(i) Cf. sur l'enfance de Rude, D"" Maximin Legrand : Rude, sa vie et ses œuvres, l*aris i856.

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Seine-sur-Vingeanne et François n'a pas voulu se séparer de son sabre d'apprenti milicien. Le soir, le barbier du village le plaisante sur sa lame et son fourreau pour rire. Le fils du batteur de fer n'hésite pas : il provoque le barbier en duel pour le lendemain à l'aurore, et, tandis que chacun repose, il passe la moitié de la nuit dans la cour, à aiguiser son sabre à la meule. Et comme le duel ne peut, naturellement, avoir lieu, le gamin quitte brusquement son oncle et rentre à Dijon d'une traite, faisant neuf lieues sans souffler.

Sur ces entrefaites se sont produits les événements de Thermidor. Robespierre disparu, la Terreur s'apaise. Mailhe, le conventionnel délégué en Bourgogne pour combattre les Jacobins, commence par dissoudre la Garde nationale en grande partie. Il paraît que le désarmement ne s'accomplit pas sans protestation. Plus que personne Antoine Rude se fait remarquer, en cette occasion, par sa virulence. Ses allures de « terroriste » suffiraient à le désigner à l'attention de la police et le malheur veut, en outre, qu'il ne puisse plus s'abstenir de furibonds bavardages. Au mois de Messidor de l'an III, à la suite d'une dénonciation a comme quoi il a tenu, au cabaret, des propos indécents contre la représentation nationale, après lecture d'une lettre incendiaire, venue de Toulon », le Conseil général de la commune de Dijon décide « qu'il y a lieu de maintenir son nom sur la liste des gens à désarmer » (i).

(i) Cf. Procès-verbaux des séances du Conseil général de la commune de Dijon (Archives municipales de Dijon, registre lo, p. 646). Séance extraordinaire du 7 messidor, an III, « en exécution de l'arrêté du citoyen Mailhe, représentant du peuple en mission dans les départements de la Côte-d'Or et de l'Yonne, du 24 prairial précédent, déclarant qu'il n'a pas été à portée de faire

Mais, par degrés, s'atténuent et disparaissent les vaines effervescences. On n'a que trop à se préoccuper des guerres incessantes en lesquelles se verse le sang français. Les meilleurs s'interrogent, inquiets des jours qui viennent, plus pauvres, plus menacés qu'auparavant, dans l'effondrement de l'ancien monde. Le moyeu de refouler à jamais les ennemis innombrables rués sur nous de toutes parts ! Le moyen d'en finir avec les déchirements intérieurs ! Chacun s'évertue à l'espoir et, dans le fond, tous doutent. A mesure que sont mis en lumière les documents secrets de ce temps, deux signes s'accusent d'une force inouïe : l'admirable dévoùment à la patrie, l'immense mélancolie sociale au lendemain des bouleversements.

Or, à présent, du matin au soir, le jeune François est à la forge, grand, découplé, solide, en tablier de cuir, les manches de sa chemise retroussées sur ses bras nus, les tenailles d'une main, le lourd marteau de l'autre. Au rythme des chansons populaires, il mène sa besogne, frappant, limant, rivant, domptant le fer. Tout ce qu'il a vu lui revient, parfois, en façon de mirage. Parfois, aussi, les nouvelles de nos armées le font tressaillir... Ah I si l'on pouvait écraser, anéantir, d'une furieuse marche en avant, les hordes levées contre nousl... Ses poings se crispent, son être entier se roidit en ces pensées héroïques, puis, tranquillement, ayant comprimé ses juvéniles colères, il remet

discuter en sa présence, ainsi qu'il Ta pratiqué ailleurs, les motifs du désarmement ordonné par lui conformément à la loi du 24 germinal». « Le Conseil, oui le procureur de la commune, considérant que Rude, pocher, lui a été dénoncé pour avoir tenu, au cabaret, après lecture d'une lettre incendiaire venue de Toulon, des propos indécents contre la représentation nationale, délibère qu'il sera maintenu sur la liste des gens à désarmer. » Ibid.

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sur renclume le rouge métal... Après tout, la vie s'offre à lui toute droite. Il sera soldat à son heure, et le temps qu'il faudra, mais sa destinée est d'être poêlier-serrurier, ni plus, ni moins que son père. Si quelque vocation supérieure sommeille en lui, nul ne le sait, lui-même l'ignore. Et c'est ainsi qu'il atteint sa seizième année, en plein labeur.

La Vocation de l'artiste

L'adolescent, depuis plusieurs jours, a dû suspendre tout travail. On l'a vu deux ou trois fois, l'après-midi, marchant à grand'peine, appuyé sur un bâton, le teint pâli, les traits tirés, cherchant un endroit oii se reposer à l'ombre et y restant des heures, la jambe allongée. Un fer rouge qu'il martelait lui a quasiment écrasé le pied ; il a beaucoup souffert, mais il va mieux; il se distrait pour oublier le mal; il pourra, bientôt, reprendre l'ouvrage. Aujourd'hui, en traversant la place d'Armes, la curiosité lui vient de suivre la foule qui s'engouffre dans le palais des États, et le hasard, ainsi, le fait assister à la distribution des prix de l'Ecole gratuite fondée par Devosge (j). Deux ou trois discours sont prononcés où l'on vante les bienfaits de l'Ecole de dessin, où l'on prouve combien il importe aux ouvriers mêmes de savoir dessiner. Au fond de la salle sont rangées les œuvres des lauréats, sculpteurs, dessinateurs et peintres. Les noms des artistes qui ont fait le plus d'honneur au

(i) Je raconte ces détails comme Rude les racontait lui-même, n'ayant aucune raison de les suspecter. Le grand statuaire se plaisait à donner souvent à ses récits la forme du dialogue : je me suis efTorcé, en ce qui suit, de conserver les particularités de son langage, telles que je les liens de ses élèves et de ses amis.

« restaurateur de renseignement des arts, à Dijon », se lisent sur des cartouches : Bénigne Gagnereaux, Naigeon, Pierre Prud'hon, Ramey... L'auditoire se compose en grande partie de gens du commun. « Montrez-moi ce M. Devosge dont on parle tant », demande François Rude. On lui désigne un homme de taille moyenne, vêtu de noir, à la vieille mode, les yeux fatigués, les lèvres gaies. C'est lui, ce digne artiste qui a fondé l'école au profit des humbles, sans autres deniers que son chétif patrimoine, et qui la soutient de la maigre indemnité qu'il touche, consacrant toutes ses heures à ses écoliers, leur fournissant le papier, le crayon, les modèles, et jusqu'à la lampe des soirs d'hiver (i). Un juste respect l'environne. Ses pupilles lui ont voué un tel culte que, lorsqu'il a perdu son fils aîné, au mois de février 1786, ils ont voulu faire les frais d'un grand service funèbre, avec un catafalque entièrement de leurs mains, tout le chœur tendu de noir et quarante beaux cierges allumés autour du corps (2). Depuis, son prestige n'a fait que s'accroître-

(i) Sur la question du traitement de Devosge, les registres des élus de Bourgogne fournissent quelques renseignements intéressants. Le 22 décembre 1765, il était alloué au fondateur de l'école une indemnité de 600 livres. Deux ans plus tard, le 20 décembre 17,67, les élus portaient ses honoraires à i 800 livres, puis, successivement, le 18 décembre 1769 et le 10 décembre 1771, à 2 4oo et à 3 600 livres. Gomme la Province ne prenait à sa charge aucune dépense pour l'entretien de la petite « Académie », les sommes attribuées à Devosge avaient bien plus le caractère d'une subvention déguisée, correspondant au développement de l'institution, que celui d'émoluments personnels. Le directeur ne les considéra jamais autrement. Sa situation ne lui valut qu'un seul avantage particulier : un logement au palais des Etats à partir de 1779. Après la Révolution, lorsque l'École eut été réorganisée, Devosge ne toucha plus qu'un simple appointement de professeur — soit I 5oo livres — qui ne fut pas augmenté jusqu'à sa mort.

(2) Mercure dijonnois, de Claude Micault.

Mercurf, rattachant ses talonmi';ri:s Musée du Louvre.

bronze (1828- i83G).

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