‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 14 sur 111 · LA VOCATION DE L ARTISTE · texte numérisé non relu

LA VOCATION DE L ARTISTE

11 a eu, par exemple, assez trautorité, pendant la Terreur, pour préserver de la destruction les plus magnifiques sculptures, — notamment les tombeaux des ducs de Bourgogne. Avant peu, son buste sculpté par Attiret, sera inauguré en sa présence et malgré lui, dans la salle de l'école, sous le bénéfice de cette inscription : « Monument de reconnaissance et d'amitié... » (i).

Rude savait vaguement ces choses, mais ce qu'il entend et ce qu'il voit lui est comme une révélation décisive. Il ne se lasse pas d'envisager l'excellent maître : il n'imagine rien au-dessus du talent des lauréats par lui formés. Immédiatement cette pensée l'envahit: « Si j'allais le prier de me recevoir à son école?... » Mais tout d'abord, il s'ouvre à son père, de son projet soudain.

« Père, lui dit-il, je sors de la distribution des prix de l'Ecole de dessin. Je voudrais a])prendre à dessiner avec M. Devosge. — Y songes-lu, répond l'ouvrier? Nos afl'aires vont assez mal. Je n'ai pas besoin d'un artiste chez moi pour qu'elles aillent plus mal encore... — Mais, père, ne sais-tu pas que le dessin est utile à tout le monde ? On nous l'a parfaitement expliqué tout à l'heure,... et rien que pour l'ornementation des objets que je peux être appelé à faire, il me serait bien précieux... » Le père hausse les épaules sans que le fds se tienne pour battu. Sans cesse, dorénavant, le vaillant' garçon reviendra à la charge. « Allons, fais à ton gré, finit par lui dire le bonhomme. Souviens-toi seulement que je te défends d'être un artiste et ne fréquente l'Académie qu'à tes moments perdus... »

(i) Décembre 1800, Journal de la Cule-d'Or, du i5 frimaire an IX, cité plus haut.

De F0URCA.UD, 3

Le lendemain (ceci se passe au mois de janvier 1800), François entre chez M. Devosge. « Qui es-tu, interroge celui-ci et que veux-tu de moi? — Je m'appelle François Rude. Mon père est le poêlierserrurier, proche la rue du Lacet. Je désire apprendre à dessiner comme les autres. — As-tu jamais touché un crayon? — Jamais. — Quel âge as- tu? — Seize ans. — Aimerais-tu mieux être sculpteur ou peintre ? — Je ne sais pas ; j'aide mon père dans ses travaux et je lui succéderai. — Viens donc à l'école dès aujourd'hui. — Je vous demande pardon, il ne me sera possible de venir dessiner qu'à mes moments perdus : l'été, de six heures à huit heures du matin ; l'hiver, de six heures à huit heures du soir. Ainsi le veut mon père. Mais je vous promets de m'efibrcer de tout mon cœur... » Devosge se sent pris de sympathie pour cette nature si droite.

Rien de moins compliqué que la méthode du professeur. Aux commençants, il fait copier des modèles graphiques, dessins d'ornement et dessins de figure, exécutés par lui-même et suffisamment gradués pour les initier au principe des formes et les préparer à travailler d'après la bosse. On dessine, en second lieu, d'après le plâtre jusqu'à ce qu'on soit en état d'aborder la nature. Le couronnement de cette éducation, c'est le modelage, c'est-à-dire le rendu du relief par le relief. Un tel programme d'enseignement prête, assurément, à l'éloge. Avec quelle énergie Rude s'attache à le suivre ! Il en franchit tous les degrés sans être jamais content de lui, s'encourageant à peine de ses progrès, s'attachant à mieux faire, peu expansif, tout concentré dans ses réflexions et ses efforts. On se rappelle la fameuse tirade de Chardin, sur les désespoirs des jeunes gens aux prises avec les longues diffi-

LA VOCATION DE l'aRTISTE 35

cultes de l'Art : « Vous n'avez pas été témoin des larmes que ce Satyre, ce Gladiateur, cette Vénus de Médicis, cet Antée, ont fait couler... Après avoir séché des journées et passé des nuits à la lampe devant la nature immobile et inanimée, on nous présente la nature vivante et, tout à coup, le travail de toutes les années précédentes semble se réduire à rien... On ne fut pas plus emprunté à la première fois qu'on prit le crayon... Le talent ne se décide pas en un moment... » (i) C'est là, proprement, la misère de François Rude, à ceci près qu'il a deux heures par jour, volées à son métier, pour se vouer à son art, et tout le reste du temps pour en méditer et en souffrir. A mesure qu'il avance, il est certain que le rêve, comprimé d'abord, se formule mieux dans sa pensée : être un artiste. Et pourquoi ne le serait-il pas? Il a obtenu la médaille d'or, prix du dessin d'ornement, le second prix de dessin d'après nature, l'accessit de modelage d'après le modèle vivant, ce qui n'est rien ; mais il entrevoit si bien ce qui lui manque, — ce qu'il serait en lui d'acquérir I Seulement, sa probité le tient : il a donné sa parole à son père de ne point déserter la forge. A [)lusieurs reprises, Devosge a tenté d'arracher à l'ouvrier inflexible un peu plus de liberté pour son fils. Inutile prière. « Nos affaires vont mal, riposte le vieillard, invariablement. J'ai besoin de François pour rn'aider. Je ne veux pas qu'il quitte son métier pour apprendre à mourir de faim. Est-ce qu'un artiste soutiendrait la famille si je venais à disparaître .^ Je sais ce ([ueje fais, parbleu! Je le sais très bien... »

Mais, pendant qu'il dessine ou qu'il pétrit la glaise, le jeune homme se pose des questions. Des plâtres sont

(i) Salons (le Diderot.

devant lui, dieux, héros, guerriers, ou nymphes... A quoi répondent ces statues ? Hélas 1 il n'avait pas senti, jusqu'à présent, son ignorance et, maintenant, le discours des hommes instruits le déconcerte à tout propos. Enserré par l'antiquité, Rude se désole de ne connaître ni l'histoire, ni la mythologie, ni rien. A cet instant Devosge lui conseille de s'essayer à la composition. Les données qu'il lui indique sont des épisodes très simples, dans le genre familier de l'antique : des lanceurs de javelot, des joueurs au palet, des rémouleurs, des coureurs, des lutteurs, et il lui recommande de « montrer ses figures le plus naturellement qu'il pourra en ce qu'elles sont et en ce qu'elles font. » Je lis même, dans une lettre du professeur dijonnais k son ancien élève Naigeon, un passage qui doit être le résumé de ses leçons au point de vue le plus élevé et qui nous éclaire, par rapprochement, sur la direction imprimée à Rude : « Étudiez toujours votre sujet. // est aussi important de bien traiter son sujet que de bien sculpter ou de bien peindre. Celui qui dépense son talent sans faire comprendre son idée perd son temps ». C'est pourquoi François Rude éprouve un urgent besoin d'apprendre. Son maître lui prête des livres qu'il lit, la nuit, dans sa mansarde, à la lueur des bouts de chandelle qu'il a pu se procurer. Dès lors il n'y a plus pour lui dimanche ni fête. Sa passion n'est plus qu'à la lecture, a Le plaisir que j'aurais éprouvé en me laissant aller aux excitations du moment et à me divertir, disait-il par la suite, n'aurait pas valu la satisfaction que je trouvais à leur résister. Celle-ci est bien supérieure et de bien meilleur aloi puisqu'elle dure encore et que son souvenir seul est une jouissance » (i).

(i) Cf. Max. Legrand. Ouv. cité.

TA VOCATION DE l' ARTISTE 87

Dans toutes les actions du maître se remarquera une opiniâtreté pareille, au service de ses ambitions.

Ce qui se passe au fond de ces cervelles populaires, obsédées sur le tard de notions incomplètes, désordonnées et, surtout, sans accord avec leurs tendances, est vraiment singulier. Rude, le bon Bourguignon lait pour observer le positif des choses. Rude, le bon forgeron fait pour penser « d'après nature » s'enfonce dans la mythologie et l'histoire antique, va de Plutarque à Télémaque, se forme sur des civilisations reculées dans les siècles, et qu'il pénètre mal, des conceptions d'une grandeur fumeuse, d'un idéalisme de tragédie classique. Ce réaliste prédestiné respire en toute innocence Fair académique de son temps. Sa tête s'encombre de ressouvenirs et de symboles, mal accordés aux conditions nouvelles de la vie. Un combat se livre, dans son imagination, entre son intime besoin de traduire franchement ce qu'il voit et son goût acquis de tout relever par abstraction. A vouloir exprimer trop de desseins d'un seul coup, dans une seule œuvre, la pensée se surcharge de littérature et s'obscurcit. Claus Sluter regardait les hommes, autour de kii et ne songeait qu'à les rendre véridiquement, en leurs signes individuels, en leur humanité profonde. Mais chacun obéit, en dépit de tout, au préjugé dominant de son époque. Aussi l'ambiguïté de l'idéal le moins conforme à ses instincts a-t-elle condamné Rude à dégager son originalité d'une extrême lenteur. Même, jusqu'à la fm de sa vie, encore que son tempérament de Bourguignon ait repris le dessus, nous le verrons revenir de temps à autre à d'abusives synthèses, — témoin sa dernière oeuvre^ V Amour dominateur, du musée de Dijon.

Un grand ami de François Devosge, M. Frémiet,

contrôleur des contributions directes, écrivain à l'occurrence et gendre du graveur Monnier, s'est de bonne heure intéressé au jeune sculpteur. Devosge le lui a signalé, en vue de l'exécution du buste de son beaupère, mort depuis peu, et M. Frémiet a tout de suite apprécié le débutant. Je n'ai, malheureusement, pas retrouvé la trace de ce portrait de Monnier, le premier morceau qui ait marqué dans la vie de Rude. Ce que je sais, en revanche, c'est que la famille en est ravie et que l'auteur ne tarde pas à être accueilli chez le contrôleur à l'égal d'un fils. François l'interroge sans fin sur les lointains poètes, les artistes célèbres, les grands hommes, les mœurs, les choses d'Athènes, de Rome et de l'Italie. Mais, insensiblement, la conversation prend un autre tour. Nous avons dit l'universelle malaise engendré par la Terreur et qu'un sauveur est attendu de la foule. Quel est, cependant, ce jeune général qui répand autour de lui l'éblouissement des victoires P Bon gré, mal gré, l'on s'émerveille à le voir traverser l'Europe, héros parmi les héros, donnant pour conclusion à la Révolution française une incomparable épopée. Les uns acclament son avènement comme une délivrance ; d'autres saluen-t en lui la Révolution souveraine; les plus farouches lui pardonnent, à force de l'admirer, la couronne qu'il se décerne. M. Frémiet s'enthousiasme pour ce chef prodigieux, devenu l'Empereur, qui rend à tout jamais impossible le retour de l'ancien régime, et Rude, grisé d'illusions généreuses, croit reconnaître en lui une image de la Liberté armée pour l'affranchissement des peuples.

François Devosge, pour sa part, écoute et laisse dire. Il a d'autres soucis en tête, ne serait-ce que celui de faire accepter du « maîtie-poêlier » l'idée d'avoir un fils sculpteur. C'est un point sur lequel il revient si

l^A VOCATION DE l' ARTISTE Sq

souvent, avec tant d'arguments persuasifs, qu'Antoine Rude, un jour, ne fait plus de résistance. Le jeune homme, au comble de ses vœux, redouble de mâle ardeur. Mais, coup sur coup, sa mère est emportée par la maladie, la paralysie s'abat sur son père et — suprême douleur, — la petite Françoise, sa sœur et sa filleule, meurt poitrinaire à quatorze ans (i). Quelles dures nécessités s'imposent, maintenant, au lieu des grands rêves et des purs espoirs ! L'énergique François se voit plus que jamais replongé dans l'épreuve. Que fera-t-il pour soutenir les siens? Il n'est pas en état de conduire le commerce paternel, déjà bien compromis ; les créanciers aboient à ses chausses (2). Il entre, en fin de compte, comme garçon de peine, au service des frères Mugnier, peintres en bâtiment. Mais, au fort de

(i) Claudine Bourlier-Rude, est morte le 28 thermidor, an XI (11 avril i8o3), à l'âge de ^q ans. Antoine Rude, meurt le 16 ventôse, an XIII (7 mars i8o5), âgé de 5o ans, Françoise II Rude, rend l'âme le 28 mars 180G (Archives de l'état-civil, à Dijon).

(2) J'ai eu entre les mains un grand nombre de pièces de procédure relatives à la succession, très embarrassée, d'Antoine Rude. Le « maître pocher » avait, depuis quelque temps, abandonné sa maison pour tenir boutique, place Saint-Étienne, en un quartier plus central. Quand il s'agit de lever les scellés apposés à son domicile aussitôt après sa mort, il plut des oppositions. Le bonhomme devait à Chaussier et Roulle, négociants aux forges de Tarperon, 668 livres 66 centimes, et les intérêts ; à Berthaut, serrurier, 84 francs pour fournitures et ouvrages; à Détrier, menuisier, pour travaux de son état, 8/i livres 2 sols ; à François Dubarry, vitrier, des journées dont il fournira le compte ; à Antoinette Vally, veuve de Denis Carré, marchand, 26 francs de charbon de terre. Des sommes diverses sont dues également à Jean Manière, fournier, rue des Champs; à la veuve Dubois; à Antoine Bouché; à Ary, négociant à Grancey; à Borel, cabaretier, négociant à Tubœuf; à Guillaume Alalx, tailleur d'habits. On trouve même, parmi les créanciers d'Antoine Rude, un marchand do dentelles de Mirecourt, le sieur Martin, « élisant domicile dans la maison du charbonnier, marchand de vin, rue du Trésor » et réclamant 76 livres 2 sols « pour marchandises vendues ». Le

4o FRANÇOIS HLDE ET SON TEMPS

son désastre, au lendemain de la mort d'Antoine Rude, quand la maison de la rue Petite-Poissonnerie, aux mains des gens de loi, rencontre si malaisément un acquéreur, deux hommes de cœur le gardent de désespérer. François Devosge lui procure des travaux ; Frémiet le recueille dans son appartement de la rue des Forges, après avoir payé de ses deniers son remplaçant militaire (i). Peut-être a-t-il exécuté à cette époque le médaillon de peu d'intérêt, réprésentant, au-dessus

propriétaire du local occupé en dernier lieu par le défunt, place Saint-Etienne, le sieur Morot-Ducrest, libraire, intervient aussi pour une somme de 112 livres, montant de six mois de loyer à échoir le 3o ventôse, an XIII, « sans préjudice de l'année courante et des intérêts )). Ce ne sont que réclamations et déclarations de créances. Devant ce débordement, François Rude, sa sœur Françoise I et Jean-Baptiste Gulimat, tuteur des mineurs, renoncent purement et simplement à l'héritage par un acte passé au grefTe du tribunal de première instance de Dijon, en date du 4 ttoréal. A la suite de cette renonciation, un jugement du 20 iloréal, an XIII, nomme l'avoué Edme Lavoisot, curateur à l'hoirie abandonnée d'Antoine Rude, « décédé, marchand à Dijon ». La vente des meubles, effets, valeurs, marchandises, etc. dépendant de la succession a lieu, par les soins du curateur, le 32 prairial : elle produit i,58o livres (Signification aux créanciers le 24 prairial). En vertu d'un autre jugement du 27 messidor, le notaire Etienne Mathieu procède à la vente de la maison au profit des principaux créanciers, « conformément à l'acte de collocation dressé en temps utile ». La maison, trois fois offerte aux acheteurs, les i3, 21 et 39 thermidor, est finalement adjugée à Antoine Caumont et à Jeanne Lechenet son épouse, au prix de 7,760 francs.

Sur les biens maternels, les fils de Claudine Bourlier-Rude ont à faire valoir quelques droits, mais la part de chacun est très maigre. M. Frémiet, nanti de la procuration de François, touche pour son compte, le 2 mai 1810, une somme totale de 799 fr. 10 cent. C'est le seul argent dont le maître n'ait pas été redevable à son travail.

(i) Rude, dans les entretiens de sa vieillesse, faisait souvent allusion à ce fait qui avait, disait-il, « assuré sa vie ». Le peintre Delestre, en son discours prononcé le 5 novembre i855 sur la tombe de l'artiste, s'en est souvenu (Yoir ce discours en appendice, à la fin de ce livre).

TA VOCATION DE t^ARTISTE 4 1

d'une des portes de l'Hôtel de ville, un génie porteur d'un cadran, signalé traditionnellement comme de sa façon. Il a fait aussi des bustes-portraits, — entre autres, celui de Mugnier père, en terre cuite, conservé par les descendants de l'entrepreneur et qui ne donne pas une bien haute idée de cette production besogneuse. Par contre, ses progrès s'accusent d'une telle évidence en des études d'atelier, librement entreprises, poursuivies obstinément aux heures de répit, que ses deux bienfaiteurs décident de l'envoyer à Paris se perfectionner et tenter la fortune. Et c'est ainsi que, dans les premiers mois de 1807, riche de quatre cents francs, muni d'une lettre d'introduction de son maître auprès de Vivant Denon, surintendant des Beaux- Arts et, sans doute, de recommandations pour Edme Gaulle et Petitot, sculpteurs bourguignons d'origine, emportant avec lui, par surcroît, ses deux dernières figures modelées, Thésée ramassant un palet et un Lutteur au repos, François Rude quitte sa ville (i). Advienne que pourra I Le prédestiné va chercher sa voie glorieuse en ce Paris défini, jadis, par le grand Corneille <( un grand lieu plein de marchands mêlés ».

(i) Sur ces deux statuettes dont la première est perdue et dont la seconde est entrée au Musée du Louvre, cf. notre Répertoire chronologique et raisonné des Œuvres de Rude (§ I, Œuvres antérieures à 1807, sous la date de 1806). On jugera des raisons qui nous empêchent d'accepter l'identification des deux figures, gêné ralemcnt admise par les biographes.

Débuts de Rude à Paris,

Le premier soin de Rude, en arrivant à Paris, est de courir au Louvre et de solliciter une audience du directeur général des Musées. A douter qu'il soit accueilli sur riieure, on méconnaîtrait le baron Denon. C'est un type rare que cet homme de cour légué par l'ancien régime à l'Empire, diplomate décoratif, écrivain amateur, graveur pour son plaisir, esprit facile, fertile, subtil, voluptueusement sceptique, prudent par nature, obligeant par calcul. Il y a du Méridional, pour la souplesse et la bonliomie, en ce Bourguignon de Chalon-sur-Saône^ qui a passé son existence à s'insinuer, en virtuose, dans les bonnes grâces de tous et de chacun. Encore presque adolescent, le chevalier Vivant Denon s'est porté tant de fois, jadis, et avec tant d'insistance, sur le chemin de Louis XY, à Trianon, que le monarque a fini par lui adresser la parole : « Enfin, Monsieur, que voulez-vous ? » et il lui a répondu ces mots fameux, qui l'ont mis en faveur : « Le bonheur de voir Votre Majesté, Sire. » On lui a confié la direction du cabinet des pierres gravées, créé par M'"*^ de Pompadour; il s'est lié, ensuite, avec M. de Caylus ; il a fréquenté les gentilshommes et les filles d'Opéra, les financiers et les artistes, toujours avenant, prévoyant, exempt de préjugés, docile aux circonstances. Frivole, au fond, et sans vertu de cœur,

un trait peint au vif son caractère : il a rendu visite à Voltaire, à Ferney, pour plaire aux indépendants, et, voltairien d'essence, il est revenu à Paris, raillant, pour plaire aux hommes de tradition, le grand railleur hors d'état de lui nuire. Lorsque la Révolution le proscrit, Louis David, dès longtemps enjôlé, le couvre de sa protection. A la veille du Directoire, sa bonne étoile le conduit chez Joséphine Beauharnais, future impératrice. Y a-t-il quelque part vm personnage à séduire, Denon accourt et le prend par son faible. En l'expédition d'Egypte, s'étant faufilé dans l'Institut, il étonne Bonaparte de son calme k dessiner, sous le feu des janissaires, les monuments des Pharaons ; il le captive de sa conversation nourrie d'anecdotes, brillante de saillies, de son humeur accommodante, et surtout, j'imagine, de cet art de flatter à demi-mot qui n'est qu'à lui. Napoléon empereur fait de l'adroit courtisan son Marigny, son Gaylus, son d'Angivilliers, son grand majordome au département des arts, son (( homme universel et indispensable », comme il l'appelle. Denon est toujours où il faut être pour réussir et fait ce qu'il faut faire à point nommé : c'est sa force. Au lendemain de la campagne d'Austerlitz, on le trouve à Schœnbrunn auprès du maître, proposant d'ériger, à Paris, au milieu de la place Vendôme, une haute colonne, dans le style de la colonne trajane, en l'honneur de la grande armée, et fondue du bronze des canons enlevés aux Autrichiens et aux Russes. Naturellement, une statue se dressera au faîte : la statue de Sa Majesté. « Non, dit Napoléon, j'ai résolu d'ériger, place Vendôme, un monument à la gloire de Gharlemagnc et c'est son image, non la mienne, qui le couronnera. « L'homme « indispensable » manœuvre si bien (jiio le César cède avec reconnais-

sance à la flatterie colorée de raisonnements politiques. Par de tels moyens Denon excelle à se tenir en équilibre à travers les plus changeantes conjonctures ; mais, pour obvier à tous les hasards, il a besoin de se concilier les petits comme les grands. Quiconque l'approche peut se croire de ses familiers. Ce n'est pas lui qui rudoierait ou découragerait personne : on ne sait jamais qui se poussera dans le monde et qui s'effacera, et le rusé compagnon se ménage des alliés à tout événement. Il s'entend à distribuer les bonnes paroles, les approbations, les consolations, les poignées de main, les promesses et même quelques menues faveurs. Gomment n'arriverait-il pas à se retourner quoi qu'il survienne ? Il a été serviable à tant de gens en place, à tant de gens sans place ! Aussi, quand les Bourbons l'écarteront de leur cour, à la Restauration, sera-t-il tenté de crier à l'ingratitude ou, du moins, ne se tiendra- t-il pas de douloureuse surprise. Hors l'animosité royale, il avait tout prévu.

On devine aisément l'accueil qu'il fait au jeune Rude en son cabinet où les divins panneaux des quattrocentistes, si longtemps sacrifiés aux peintures du seizième siècle, recommencent à se montrer, car les faiblesses de son caractère n'ôtent rien à sa finesse de rare connaisseur. Le sculpteur n'oubliera jamais cette audience; jusqu'à ses derniers jours il aura plaisir à la raconter. « Ainsi, jeune homme, s'écrie le directeur des Musées, vous sortez de l'école de François Devosge, à Dijon. Une forte école ma foi, et qui nous envoie presque des maîtres .. . Pardieu ! voilà bien du temps que je connais votre professeur. . . C'était l'époque de Boucher... Comme les années passent et comme tout change ! ... Je ne l'ai pas vu depuis son voyage à Paris, aux vacances de 1802, quand il vint admirer les chefs

d'œuvre du Musée. Seize de ses élèves^ Ramey, Gaulle, Prud'hon, Petitot, lui offrirent une fête oii ils le couronnèrent... Oui, malgré sa résistance, ils lui mirent le laurier au front, et ce fut très bien fait. Radet, le vaude- \illiste, qui, paraît-il, a dessiné autrefois, à l'Académie de Dijon, improvisa là-dessus une chanson qu'il chanta, séance tenante, aux vifs applaudissements des convives. . . Mais j'oublie que ce n'est pas de Devosge qu'il s'agit, mais de vous, jeune homme... Voyons, parlezmoi librement, que savez-vous faire ? )> Rude s'en va chercher immédiatement, dans l'antichambre , son petit Thésée ramassant un palet (i) et le soumet au surintendant impérial. « Qu'est ceci, interroge Denon? Vous m'apportez la copie d'un antique... — Je vous jure que non, fait Rude, cette figure est bien de ma composition. » Alors le directeur : « A merveille, à merveille... Je n'aurais jamais cru... » Ce n'est peutêtre qu'un banal compliment, mais le jeune homme se rengorge. Denon continue : « Avez-vous quelques ressources pour vivre ? Que font vos parents ?» — « Mes parents sont morts ; il ne me reste que des frères et des sœurs. Mon père était serrurier-poêlier : il a fallu renoncer à la forge et fermer boutique. Pour toute ressource, j'ai mes deux bras qui sont solides et ma bonne volonté, qui est sans limite... Si j'avais

(i) Si comme je le crois, le Lutteur au repos, en marbre, légué par Adolphe Thiers au Louvre, signé et daté F. Rude, Dijon, 1806, n'est nullement le Thésée, il n'en peut différer par le caractère et la facture. Cette figure, remarquable par la sincérité et la fermeté du rendu, l'œuvre authentique la plus ancienne du grand sculpteur, nous frappe des qualités mêmes qui ont frappé Denon. Mieux encore, elle nous atteste le courant où se trouvait François Rude avant son arrivée à Paris, courant bien supérieur, en somme, à celui de l'école parisienne (Pour le détail, voir Répertoire chronologique) .

seulement un peu d'ouvrage pour gagner mon pain et du loisir pour étudier I ... » — « Vous pourriez aller de ma part, chez Cartellier, à la Sorbonne. C'est un bon sculpteur et un homme excellent dont Fhistoire est un peu la vôtre... le fils d'un serrurier, lui aussi, arrivé par son énergie comme vous arriverez. Il s'intéresserait certainement à vous. Vous fréquenteriez en même temps l'École des Beaux-Arts, et rien ne vous empêcherait de concourir, un peu plus tard, pour le prix de Rome. » Rude, à ce discours, est tout ravi, mais le sentiment de sa pauvreté lui revient, et il reprend avec une nuance d'embarras : « C'est que j'ai à peine quatre cents francs et, cet argent dépensé, que deviendrai-je ?... » — « Vous avez raison, repart rhomme « indispensable. » Eh bien ! Présentez- vous en mon nom chez Edme Gaulle (i), 6i, rue de Vaugirard. Il me doit un peu et doit beaucoup à M. Devosge. Je ne doute pas qu'il vous ouvre son atelier pour participer à l'exécution de ses commandes. »

Sans remettre au lendemain. Rude frappe à la porte de Gaulle, à qui, certainement, son vieux maître n'a pas manqué de l'annoncer, étant avec lui en correspondance. Cet artiste, originaire de Langres, a obtenu de beaux succès à l'Ecole de Dijon. Aux concours ordinaires pour 1786, 1787 et 1788, l'accessit, le second prix et le premier lui ont successivement été dévolus et, mieux encore, en 1787, lui est échue la seconde

(i) Edme Gaulle, né à Langres, en 1770, est mort à Paris en i84iî conservateur du dépôt des marbres. Sur son passage et ses succès à l'école de Devosge. Cf. Joseph Garnier, l'Ecole des Beaux - Arts de Dijon, ouvrage déjà cité. Nous retrouverons plusieurs fois Gaulle au cours de ce livre. Voir, en particulier, notre chapitre XVII : « Origines de l'Arc de triomphe » et l'article relatif au PREMIER BUSTE DE Devosge (§ IV^ du Répertoire chronologique^ où il apparaît comme fournisseur de marbre.

médaille au concours pour le prix de Rome, sur le sujet suivant : le Grand Condé à la bataille de Senef. Fixé à Paris, après les jours tragiques, le second prix de Rome couronne ses efforts en 1799 et le premier en i8o3, mais la guerre, menée par Bonaparte au-delà des Alpes, ne lui permet point de gagner l'Italie. En dédommagement, l'administration lui accorde assez souvent des travaux. Il est doué d'une faculté d'improviser qui le rend précieux pour les décorations de circonstance, et son ambition ne va guère plus loin, sinon en velléités et en paroles, car il est beau parleur à la façon des hommes d'imagination sans volonté qui se grisent de leurs moindres projets ou se dupent de généralités sur l'Art. Paresseux, ami de ses aises, glorieux de sa facilité, bon compagnon, peu sévère à luimême, il expédie toujours sa besogne comme on se débarrasse de ce qui gêne, se réservant de donner sa mesure plus tard. Au moment où Rude l'aborde, il vient d'achever, entre deux parties de plaisir, l'esquisse de son Jeune pêcheur rendant grâces au dieu de la pêche, bas-relief qu'il traitera à son heure avec plus de soin qu'il n'est dans sa coutume (i), et il s'occupe à modeler sept morceaux du bas-relief de parement de la colonne à la Grande Armée. On n'ignore pas que, dès 1806, Denon a fait dessiner par Bergeret la spirale entière, aux mille personnages , qui dt)it s'enrouler, de la base au sommet, au fût monumental et qu'il en a distribué à trente-deux sculpteurs les soixante-seize épisodes, mesurant ensemble un développement de cent quatre-vingt mètres et divisés en 206 fragments égaux, à terminer et à raccorder avant 1810 (2). Il est

(i) Ce bas-relief a été exposé aii Salon du Louvre, en 1808. (2) Cf. Inventaire général des richesses d'art de la France. Paris,

plus que probable que Gaulle a employé le jeune Rude en cette lâche de modelage, moyennant une faible rétribution, chaque fragment distinct étant payé six cents francs au titulaire de la commande. Nous voudrions savoir, au moins, à quels épisodes le futur statuaire de FArc-de-Triomphe, a pu mettre la main. Malheureusement, les comptes ne spécifient même pas les sujets demandés à chacun des trente-deux artistes enrégimentés parDenonet Fœuvre demeure collective.

Une tradition fort accréditée veut que Rude ait travaillé aux bas-reliefs de la base : « Obusiers, canons, étendards, tambours, trompettes, casques^ shakos, uniformes russes et autrichiens ». La chose est possible, mais rien ne rétablit positivement. Ces trophées, dessinés par Zix, ont été confiés, non à Gaulle, mais à Pierre-Nicolas Beauvallet, et à Jean-Marie Renaud. Si notre Dijonnais y a coopéré, ce doit être à la recommandation de Denon et de Gaulle et, en tous cas, purement en sous-ordre, comme aux portions de la spirale historiée exécutées dans l'atelier de la rue de Yaugirard.

François Rude, en abrégé, a eu à se louer de Gaulle et il s'est intitulé son élève, bien qu'il ne l'ait jamais admiré. Le bon compagnon lui plaisait par sa rondeur ; il aimait à l'entendre causer des maîtres, et, peut-être, a-t-il pris, à ses côtés, quelque expérience du mouvement décoratif et des proportions convenables à la sculpture monumentale. On ne voit pas quelle autre leçon utile il tiendrait d'un artiste si insoucieux de l'observation. Les œuvres d'Edme Gaulle, — sa banale tête de bœuf vomissant l'eau, aux fontaines de la rue des

Monuments civils , t. I . Monographie de la Colonne à la Grande Armée, par M. Henry Jouin.

llospitaliers-Saint-Gervais, sa fade statue de Louis XVI agenouillé, dans la crypte de Saint-Denis, ou toute autre d'un genre quelconque, — ne s'élèvent à aucune visée forte, ne vibrent d'aucun accent sincère. Rude en est, d'ailleurs, si vite persuadé qu'il quitte, avant un an, l'improvisateur de Langres et s'en vient chez Pierre Cartellier.

Ce Cartellier, qui habite la Sorbonne, est un des meilleurs hommes qu'on puisse aborder et l'intendant général des Musées n'a pas eu tort de dire au fils du poêlier de Dijon : « Son histoire est un peu la vôtre ; il s'intéressera à vous (i) ». Son père, serrurier-mécanicien, et très pauvre, mort prématurément, lui a laissé la lourde charge de sa famille. Cartellier s'était déjà voué à la sculpture, sous la direction de Bridan l'aîné. Pour nourrir les siens, il a dû se résigner à des besognes industrielles, modelant sans relâche, au gré des fabricants, des pendules, des flambeaux, des appliques, des bouts de table, des ornements mobiliers; mais, quelles que soient ses traverses, une incible résolution le soutient et, comme Rude, plus tard, battant le fer sur l'enclume paternelle, il poursuit obstinément ses études dans tous ses moments de loisir chèrement achetés. Deux fois il a concouru en vain pour le prix de Rome. En revanche, un. peu d'aisance et beaucoup de bonheur lui sont venus d'un honorable mariage et l'on commence à remarquer ses envois au Salon à partir de 1796. L'architecte Chalgrin, s'inspirant des traditions de la logique oflîcielle, reconnaît en ses œuvres un talent gracieux et lui commande

(i) Pierre Cartellier, membre de l'Institut, professeur à l'Ecole fies Beaux-Arts, est né à Paris, le 2 décembre 1767 ; il y est mort le 12 juin i83i.

De Fourcaud. A

5o FRAÎNÇOIS RUDK ET SON TEMPS

immédiatement deux allégories qui exigent de la vigueur: la Vigilance et la Guerre, pour la décoration du Luxembourg. A force de vouloir, Cartellier se tire de la difficulté à son avantage. Bientôt, on le compte parmi les artistes renommés. C'est un sculpteur d'un goût très classique, peu puissant, et peu précis dans l'exécution, qui ne se voudrait, cependant, ni froid, ni raide, et qui marque des préoccupations estimables. S'il s'inquiète médiocrement de la vérité du modelé, il cherche consciencieusement à faire ressortir le caractère des sujets. « Observez partout les attitudes et les gestes, dit-il à Rude, qu'il a tout de suite pris en amitié: cela sert pour bien poser ses personnages. » Il arrive à Cartellier d'essayer de rendre une figure historique dans une action résumant sa personnalité : témoin son Vergniaud du Salon de 1808, comme sous l'obsession d'un discours, debout, inconscient de son entraînement physique, dominé jusqu'au parfait oubli de soi par la force d'une pensée qui veut sortir. Nous retrouverons ce même désir de synthèse morale chez Rude, quand il sculptera ses statues de place publique, Gaspard Monge, le maréchal Ney, le général Bertrand. A un autre point de vue, Cartellier donne à réfléchir au jeune homme en l'assurant que « la draperie à l'antique n'est pas essentielle à la dignité de la sculpture et qu'un artiste peut s'accommoder même de l'ancien costume français ». Pour preuve, il a fait le portrait de Louis Bonaparte, roi de Hollande, vêtu et armé en connétable. Rude se souviendra de la leçon, à bien des années de distance, en modelant son Maréchal de Saxe et sa délicieuse figure de Louis XIII enfant. Au total, malgré sa facture académique et ses préjugés de style, l'auteur de la Guerre du palais du Luxembourg, et de V Apollon sur son char, de la grande porte du Louvre,

DÉBUTS DE RUDE A PARIS 5l

a eu de rinlluence sur le maître de Dijon et il sied de le constater. Nous le re verrons sur son chemin, du reste, comme un fidèle et dévoué protecteur.

Mais deux ans se sont écoulés depuis l'arrivée à Paris de l'élève de François Devosge. La sympathie qu'on lui témoigne ne le sauve pas du besoin, et encore doit-il envoyer des secours à ses sœurs, en Bourgogne. Des modèles lui sont nécessaires pour travailler à son gré. Que ne se présente-t-il à l'Ecole des Beaux-Arts, où il aurait toute facilité d'étudier d'après nature P C'est le conseil qu'on lui fait entendre de tous côtés. En même temps le mirage du prix de Rome se lève en son esprit. S'il pouvait le mériter, il sortirait de peine... Eh! pourquoi ne le gagnerait-il pas, après tout? Sa détermination est bien prise. Le but qu'il s'assigne, il ne se reposera point sans l'avoir atteint. Suivons-le, donc dans le nouveau milieu où il s'acclimate.

L'enseignement officiel de l'art

On s'expliquerait mal les tendances de l'École des Beaux-Arts, si je ne traçais en quelques mots l'histoire de cette institution, de la Terreur aux grandes années de l'Empire. J'ai lu, parfois, que la Révolution, abolissant l'ancienne Académie, avait transformé, du coup, l'enseignement. Rien de plus faux. L'ancienne Académie n'a été condamnée qu'en apparence ; son esprit demeure vivant et agissant. Une lettre, rédigée au nom de la classe des Beaux-Arts de l'Institut , par Mérimée le père, et adressée au ministre de l'Intérieur, le 2 juillet 1810, expose la situation d'une netteté frappante. Qu'on en lise, en particulier, le passage suivant :

« Le 3 août 1798 l'Académie fut supprimée, mais on en conserva la portion enseignante. Cette suppression ne fut donc, à proprement parler, qu'une réduction dans le nombre de ses membres et un changement de titre.

« Peu de temps après, la Commission executive de l'Instruction publique déclara qu'on devait suivre les anciens règlements en ce qui était applicable aux circonstances jusqu'à ce qu'une nouvelle organisation définitive fût établie.

l'enseignement officiel de l'art 53

« On s'occupa longtemps de plusieurs projets, mais, jusqu'à ce jour, il n'y a eu de dispositions prises que l'arrêté du 3o frimaire an IV, portant que le nombre des professeurs continuerait d'être fixé à douze, qu'il y aurait quatre recteurs, etc., etc.

« Ainsi, en attendant Vorganisation qui est annoncée , l'École spéciale des heawc-arts doit se considérer comme V ancienne Académie réduite à sa portion essentielle, consacrée à renseignement, et, d'après cela, suivre ses anciens statuts en tout ce qui est applicable à sa position (i). »

De fait, le système pédagogique est exactement ce qu'il était avant la Révolution, et l'enseignement est distribué de la même façon et par les mêmes hommes. « Douze professeurs par année, c'est-à-dire un par mois, s'écriait David àla Convention (2), s'empressent à à l'envi de détruire les premiers principes qu'un jeune artiste a reçu et reçoit journellement de son maître. Chacun de ces douze professeurs ne trouvant bon que ses principes, le pauvre jeune homme, pour leur complaire alternativement est obligé de changer douze fois l'année de manière de voir, et, pour avoir appris douze fois l'art, finit par ne rien savoir, parce qu'il ne sait à quoi s'en tenir sur rien... »

Voilà le vice radical indiqué ; mais David ne se borne pas aux généralités : il dénonce, aussi, les pratiques dangereuses.

« L'Académie, dit-il à ses élèves, est comme la boutique d'un perruquier ; on ne peut en sortir sans

(i) Archives de l'Ecole nationale des Beaux- Arts de Paris : Registre des délibérations de la classe des Beaux-Arts de l'Institut. (2) Discours du 3 août I7()3.

avoir du blanc à son habit. Que de temps vous perdez à oublier ces attitudes, ces mouvements convenus dont les professeurs tendent comme une carcasse de poulet, la poitrine du modèle ! Ce dernier lui-même, avec les ficelles dont il est attaché, n'est pas à l'abri de leur manière... (i). »

Pour le fond, la doctrine de l'Ecole peut se réduire à un petit nombre de propositions, admises même par le peintre des Horaces et des Sabines et simplement ajustées par lui avec plus de rigueur à l'imitation de l'antiquité (2) :

L'accidentel ne doit jamais altérer l'unité de caractère des formes. — Dans la compréhension académique, ces mots signifient que toute particularité est dénaturante et qu'il est du devoir de l'artiste de réagir au nom de l'absolu, c'est-à-dire de l'abstrait; en d'autres termes, de se soumettre à l'idéal officiel.

Le type du beau n'existe que dans la nature collective et ne se rencontre pas dans les individus. — Nous ne pouvons donc arriver à concevoir le beau que par le dépouillement de la collectivité : autrement dit par la comparaison des qualités individuelles et la formation arbitraire d'un type au moyen d'une sélection d'éléments rapportés. Mais, alors, à quoi répond la fameuse unité du caractère des formes et que fait-on de la vie individuelle ?

L'homme est envisagé comme la copie d'un être parfait dont il est plus ou moins dégénéré. Le but de l'artiste est de retrouver l'homme primitif — On oublie que la restitution de la nature primitive ne se fonde

• (i) E. Delescluze : David et ses élèves.

(2) Cf. Delescluze, ouv. cité ; Jules David : Le peintre Louis David; Paillot de Montabert : Traité complet de la peinture, etc.

que sur des hypothèses et que la mission de Fart est de charmer, d'instruire et d'émouvoir l'humanité vivante par des spectacles en accord avec ses besoins et ses pensées. L'artiste ne se ravale pas à tirer parti des états de la vie pour laquelle et suivant laquelle il travaille. Lui enjoindre de ramener constamment ce qu'il voit à ce qu'il suppose avoir dû être, c'est l'induire à fausser son art.

Mais, sous couleur de s'expliquer, Paillot de Montabert insiste. « De nos jours, écrit-il, pour connaître et pour exprimer comme les Anciens les caractères variés de la nature, tels que la force et Tagilité..., la jeunesse môme et la virilité, il faudrait d'autres moyens que ceux que nous avons, d'autres modèles vivants que ceux de nos Académies, d'autres façons d'observer et de distinguer la nature, un plus grand nombre d'ouvrages antiques, ou plutôt des collections autrement classées que celles que le luxe seul a formées. Ainsi, faute de ressources semblables, nous devons recourir aux idées théoriques que procurent, en ce point, la contemplation des monuments antiques, les écrits des Anciens et les modèles que la nature nous offre aussi de temps en temps, comme aux Grecs. Nous devons, par conséquent, apercevoir que toute figure qui ne serait pas exécutée, étudiée et méditée dans cet esprit philosophique serait un ouvrage que la nature désapprouverait comme peu digne de la haute science de l'art. »

Je viens de transcrire, à titre de curiosité, le raisonnement du plus théoricien des élèves de David. Il en résulte que les idées confuses du célèbre réformateur ne font, à le bien prendre, que complic{uer l'académisme au lieu de le dissiper. En quel art d'abslralte et décevante transposition littéraire on

change la peinture ! Pourquoi vouloir que nous ne percevions, sentions et tirions au clair nul caractère de la vie, fût-ce de notre vie propre, sinon par les Anciens ? Comment attendre que chacun de nous fasse abstraction de soi-même? Si nous y pouvions parvenir, quel avantage en aurions-nous ? Et que deviennent l'humble sincérité, l'humble vérité, douces et précieuses ? Vous nous opposerez certaines boutades de David démentant à brûle-pourpoint ses pédantes chimères ; mais pas un homme ne s'est contredit comme lui en paroles et en œuvres. Doué d'admirables facultés de réaliste, fait pour enrichir son pays de tableaux superbes rien qu'en s'inspirant des types, des mœurs et de l'histoire, il s'est fourvoyé dans le philosophisme le plus antifrançais, dans les conceptions des Lessing, des Winckelmann, des Sulzer, des Milizia, des Mengs, des Hamilton, des Gessner et autres auteurs qu'il a peu lus et compris moins encore. C'est pourquoi il a vainement rompu avec ses confrères de l'Académie ; pas plus qu'eux il n'a eu conscience de la féconde esthétique des Grecs et, bien qu'il ait produit, justement par des oublis de son artificiel programme, quelques chefs-d'œuvre saisissants, ses leçons ont renforcé en le renouvelant le malentendu pseudoclassique et leurré des légions d'esprits. Sa soi-disant réforme, toute en surface, n'a engendré que prétentions et méprises.

Or, dans le giron des professeurs les moins indépendants, le destin pousse Rude. De 1809 à 1812, il va subir la direction des Moitte, des Chaudet et même, par malheur, de ce pauvre vieil Houdon qui ne se souvient plus d'avoir été, au cours de l'autre siècle, un artiste éclatant. Le fds du forgeron de la Petite- Poissonnerie est toujours aussi tenace, mais voilà

Page 1