L ENSEIGNEMENT OFFICIEL DE L ART
qu'il s'abandonne aux formules, à l'égal de ceux qui l'entourent et qu'il s'enfonce, peu à peu, dans la misère du poncif. On lui apprend que « le geste ne doit pas s'élever au-dessus de la tête, ni s'abaisser audessous de l'estomac » ; qu'il est mauvais, surtout, de tenir compte des particularités... Que sais-je? Sa sensibilité de sculpteur s'émousse. Abusé Bourguignon, si quelqu'un lui signalait une figure de Glaus Sluter, il en rirait peut-être... Ah! qu'il lui faudra de peine pour se reconquérir et que de regrets il aura, plus tard, de ces années perdues !...
Rude à l'École des Beaux-Arts
Longtemps l'École des Beaux-Arts a été logée au Louvre, avec l'Académie. Dans le courant de 1806, les travaux de restauration du palais commencent à faire obstacle à son fonctionnement. Les études d'anatomie sont suspendues, faute d'un local. Nous voyons les élèves émigrer, pour les concours, de la salle du Laocoon à la Galerie d'Apollon. La salle occupée par les élèves du peintre Regnault au collège des Quatre- Nations (i) vient à se trouver disponible : on la réclame et on l'obtient en attendant mieux. Sur ces entrefaites, le 20 décembre 1806, la translation de tous les services de l'École aux Quatre-Nations étant décidée, l'Institut délègue six commissaires, Lecomte, Vincent, Dufourny, Mauduit, Sue et Mérimée, pour s'entendre avec l'architecte Vaudoyer et procéder d'urgence aux appropriations indispensables, dans les conditions les moins dispendieuses. Le 22 avril 1807, un arrêté ministériel, pris sans doute à la requête du baron Denon, ordonne l'évacuation immédiate du Louvre par le corps enseignant et l'établissement de l'École au palais désigné. Deux pièces, depuis longtemps concédées à Houdon, lui sont redemandées par les commissaires
(i) Aujourd'hui palais de l'Institut,
RUDE A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS b[)
et il en fait volontiers « le sacrifice à la Patrie ». On construit des annexes ; on fait espace de tout. Néanmoins, Faménagement des services est le plus insuffisant et le plus défectueux du monde. Quatre ans plus tard, le ministre de Flntérieur, visitant le grand concours de peinture, est frappé de l'ensemble d'incommodités dont souffre l'enseignement.
« Avant la translation de l'Ecole, lui disent les professeurs, plus de deux cents élèves de peinture et de sculpture étaient répartis en deux salles d'étude. En outre, une immense galerie, remplie de plâtres moulés sur les plus belles statues antiques, leur était ouverte du matin au soir. Aux Quatre-Nations, on n'a pu trouver qu'une salle ; encore est-elle beaucoup trop petite, malsaine et mal éclairée. Quant à la belle collection de plâtres, elle est entièrement perdue pour le travail. Faute d'un local où les déposer, on a été obligé de tout emmagasiner au musée des Augustins. » En conclusion, d'année en année, l'encombrement des travailleurs se fait plus dense ; on ne sait plus comment répondre aux nécessités. Nous avons résumé plus haut l'état moral de l'Ecole; telle est sa situation matérielle lorsque François Rude y paraît (i).
Pour la première fois, son nom s'inscrit sur le registre des délibérations de la classe des Beaux- Arts, à la date du 21 mars 1809, j^^^^ ^^ i^ tente l'aventure de l'épreuve d'essai pour le concours des grands prix. Une esquisse faite en douze heures, sur un sujet dicté en commun aux peintres et aux sculpteurs par un des [)rofesseurs en exercice, motive un classement d'admis-
(i) J'ai puisé ces renseignements et tous ceux qui suivent dans les registres des délibérations de la classe des Beaux-Arts, conservés au secrétariat de notre École nationale de la rue Bonaparte.
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sibilité ; puis, dix jours après, une figure également modelée ou peinte en douze heures, détermine un classement d'admission. L'entrée en loges est fixée ensuite, à la fin de juin. Peintres et sculpteurs reçoivent alors, un sujet différent, qu'ils ont trois mois pour réaliser à leur guise et le jugement définitif se proclame en septembre. Ainsi le veut annuellement l'invariable règle.
A l'épreuve d'essai pour 1809 quarante-huit peintres prennent part, et neuf statuaires. Cette scène d'histoire leur est proposée : Alexandre buvant la médecine préparée par son médecin Philippe. Sept des statuaires sont déclarés admissibles et classés comme il suit : 1° Cortot, qui a rallié dix-sept voix ; 2'^ Valois, qui en a obtenu un égal nombre; 3° Rude, qui en compte quatorze. Viennent ensuite Picard, Gailhouet, Le Moyne et Michault. Le procès-verbal est signé par Vincent, Taunay, Heurtier, Grand-Mesne, Duvivier, Bervic, Van Spaendonck, Roland, Houdon, Chalgrin, Dejoux, Peyre, Joachim Le Breton, secrétaire perpétuel de l'Académie et Mérimée, secrétaire de l'École.
Le i*^' avril, épreuve d'admission, dite de la figure modelée. Le jugement est rendu dans la forme ordinaire, la classe des Beaux-Arts de l'Institut siégeant en la grande salle de l'École. On examine toutes les figures pour savoir si les conditions du concours ont été respectées. Aussitôt le président pose la question d'usage : « Y a-t-il lieu d'admettre quelques-uns des élèves au concours définitif ? » La classe répond à l'unanimité par l'affirmative et la liste des concurrents statuaires est arrêtée ainsi : 1° Cortot, élève de Bridan fils; 2° Valois, élève de Chaudet; 3'' Picard, élève de Lemot; 4** Le Moyne, élève de Dejoux; 5° Michault, élève de Moitte; 6" Cailhouet, élève de Ro-
RUDE A l'École des beaux- arts 6i
land ; 7^ Rude, élève de Cartellier. Je note au bas du procès-verbal, les signatures de Vincent, président, de Moitte, Heurtier, Houdon, Roland, Jeuffroy, Van Spaendonck, Visconti, Gossec, Mérimée, David, Raymond, Taunay, Rervic, Dejoux et Le Breton, secrétaire perpétuel.
Dix jours après (le 10 avril). Rude est proclamé second au jugement du concours des places pour le semestre d'été. Le premier est Wieckmann. Au-dessous, se rangent Louis Roman, Subinski, Jouanin, jMicbault,... Le 27 avril, grande joie pour les élèves de Cartellier. Ce statuaire est l'un des candidats présentés par l'Académie pour remplacer Boizot en qualité de professeur. Malheureusement, l'Empereur, à qui seul appartient la nomination, choisit Roland.
Le 3ojuin, ouverture du grand concours. Les sculpteurs ont à modeler une figure en ronde-bosse d'un mètre de proportion : Marins méditant sur les ruines (le Carthage. Au cours du travail, il advient aux logistes peintres et graveurs de se livrer à quelques folies, de casser des serrures, "de salir des peintures, d'endommager des poêles, d'enfoncer la porte de cabinets contenant des effets de professeurs et des objets de l'Ecole. Le ministre, auquel on a porté plainte, fait savoir que désormais les concurrents seront responsables des dégâts constatés dans les loges. A ce message, le conseil des professeurs répond qu'on a exagéré les dommages et qu'il sied d'user d'indulgence, mais qu'en tout cas les frais de réparation seront supportés par les turbulents. On profite, d'ailleurs, de la circonstance, pour rédiger un nouveau règlement de police intérieure propre au temps des concours.
Les sculpteurs n'ont été pour rien dans les tumultes; seulement le mécontement les gagne. Lorsqu'on
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affiche, an mur de Tatelier, le règlement ministériel, un d'entre eux le macule de terre à modeler. A qui reprocher ce manquement ? Roland, professeur en exercice, interdit la salle du modèle à tous les élèves de sculpture, avant que le coupable se soit dénoncé. Celui-ci ne tarde point à se faire connaître : c'est un nommé Adam. Il sera par mesure disciplinaire, exclu de l'atelier jusqu'au g janvier prochain et inscrit sur la liste des perturbateurs placardée à la vue de tous.
Ce n'est que le 3o septembre qu'on affiche le jugement du concours. Le .premier grand prix est décerné à Cortot (Jean-Pierre), de Paris, Agé de vingt et un ans; le second à Rude (François), de Dijon, âgé de vingtquatre ans, et l'Institut accorde, par surcroît, une médaille d'encouragement à Cailhouet (Louis-Denis), de Paris, âgé de dix-huit ans et demi. Ont signé au procès-verbal : Vincent, président, Joachim Le Breton, secrétaire perpétuel, Raymond, Dufourny, Jeuffroy. Heur lier, Chalgrin, B. Duvivier, Taunay, Chaudet, Gossec, Roland, Dejoux, Peyre, Houdon, Ménageot, David et Mérimée. Ces mêmes noms revenant sans cesse au bas des délibérations et jugements, je m'abstiendrai de les répéter par la suite.
Par une rare bonne fortune, le morceau du concours de Rude n'a pas été détruit et je l'ai reconnu, parmi des gravats, en 1886, dans un grenier de l'École des Beaux- Arts de Dijon. Comment et quand ce Marias à Carthatje a-t-il échoué là ? C'est un problème qu'il ne m'a pas été donné d'éclaircir. On prenait, à Dijon, cette vieille académie poudreuse pour une étude de jeunesse du grand statuaire, exécutée sous les yeux de Devosge ; mais le sujet, le style, les proportions de la figure démentent l'opinion courante. D'autre part, on a remarqué que la statue est