‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 16 sur 111 · RUDE A L'ÉCOLE DES BEALXARTS · texte numérisé non relu

RUDE A L'ÉCOLE DES BEALXARTS

en plaire de Paris, alors qu'on ne pouvait, au commencement du siècle, se procurer à Dijon que du plâtre commun. Yoici donc l'origine de Fœuvre dûment établie, et du coup, nous savons où en était, en 1809, Tun des maîtres appelés à jeter sur Fart français le plus vif éclat.

Le proscrit de Sylla est représenté sous les traits d'un vieillard, front ridé, nez mince, cheveux courts et emmêlés, barbe moutonneuse, assis sur un débris d'architecture et regardant le vide, en proie à sa rêverie amère. Pour tout vêtement, il n'a qu'un manteau tombant de son épaule droite. Son poing gauche se crispe en s'appuyant à la pierre ; le bras droit se relève dans un geste de théâtre, semblant attester le néant de la vie. Sous la jambe droite, allongée à demi, se dissimule le casque à chenille posé à terre avec un tronçon d'épée, et la gauche se replie en arrière, très académiquement. Je n'empêche personne d'entrevoir ici des recherches d'expression poursuivies par de grossiers moyens. Le goût des accessoires significatifs, que Rude aura toujours, peut se deviner, à la rigueur, au casque et au glaive brisé et l'on est libre de penser au petit chapeau et à l'épée du Bonaparte de Fixin. Mais quelle exécution pauvre et conventionnelle ! Le jeune artiste, trois années auparavant, se décelait tout aussi particulariste en son Lutteur au repos. Il est en passe de se banaliser tout à fait à l'École parisienne.

Plus de mention de Rude, sur les registres officiels, avant le 8 février 1810, à propos du concours de tête d'expression ou concours Caylus, institué à la fois pour les peintres et les statuaires. Le thème proposé par le peintre Barthélémy est : la Douleur morale. Michel Martin Drolling, âgé de vingt-trois ans, élève de David, obtient le prix, mais l'Académie décerne

en même temps, un accessit à Esprit-Aimé Libour, peintre, né à Laval, et un second à Félève de Gar^ tellier.

Nous le voyons, le 20 mars suivant, au nombre des dix sculpteurs qui font l'esquisse d'essai pour le grand concours. Sujet donné : « Orphée descend aux enfers pour y chercher Eurydice » . La liste des élèves admis à la seconde épreuve est constituée ainsi : Valois, élève de Chaudet; Cailhouet, élève de Roland ; F.-J. David, (d'Angers), élève de Roland; Jouanin, élève de Chaudet ; Van Geel, élève de Roland ; Auguste, élève de Lemot, Roman et Rude, élèves de Cartellier. A l'épreuve d'admission, le 3o mars. Rude est classé au second rang, après Valois, et l'on entre en loges, le 3o juin, pour évoquer le Lacédémonien Othriadès mourant au pied du trophée de victoire. Par une curieuse coïncidence, le même épisode a défrayé le concours pour le prix de Rome de Dijon, en 178/1, la propre année de la naissance de notre sculpteur, mais avec une variante : « l'A thénien Othriadès meurt en érigeant le trophée » . Au résultat, que ce Grec fut d'Athènes ou de Lacédémone, le concours de 1810 est jugé le 29 septembre. Jules-Robert Auguste, de Paris, âgé de vingt et un ans, est lauréat du premier prix et David (d'Angers) reçoit le second.

Le jour même où les lauréats se sont mis au travail, une communication assez grave a été faite à la classe des Beaux-Arts de l'Institut, de la part du ministre : « Les élèves ne seront, désormais, envoyés en Italie qu'une année après leur récompense, jusqu'à ce que le déficit existant à l'Académie de Rome soit comblé » (i). On

(i) Lettre de Lacuée, conseiller d'Etat, directeur général des revues et de la conscription militaire, visée au registre des délibérations de la classe des Beaux-Arts.

Petit Péciieir napolitain jouant avec une Tortue, marbre (i83i-i833). Musée du Louvre,

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iialiit qif uno telle disposition ne décourage les jeunes artistes et le conseil de l'Ecole assure qu'on pourrait trouver traulres moyens d'équilibrer le budget. Il ne semble pas que Tadministration ait tenu le moindre compte de ces remontrances. Les complications budgétaires s'aggravent de jour en jour, les nécessités militaires absorbant toutes les ressources du pays. Depuis le 21 septembre 1807, les grands-prix sont cvemplés du service des armées. C'est bien le moins, selon l'avis du ministre, qu'ils attendent avec patience leur ordre de départ pour Rome...

Pour la troisième fois, Rude entre en lice en 181 1. Stouf, professeur en exercice, dicte le i'^'' mars au malin, l'argument du concours : haïe annonce aa roi Ezcchias sa mort prochaine. Notre sculpteur est classé premier ; mais à la seconde épreuve, il recule au troisième rang et voici l'ordre d'entrée en loges : i*" P.-J. David, d'Angers ; 2" Jean-Louis Yan Geel, de Malines. ; y Rude; 4" Cailhouet; 5" Petitot. Le 26 juin, les logistes commencent à modeler, en bas-relief, « Epam inondas âpres la bataille de Mantinée » et, lorsqu'on publie le jugement, le 28 septembre, la première palme appartient à David et la seconde à Van Geel, de Malines (département des Deux-Nèthes), âgé de vingtdeux ans.

Qu'on veuille bien retenir le nom de ce lauréat, nous nous heurterons bientôt à Jean-Louis Van Geel, en Belgique.

Loin de se laisser abattre. Rude figure le 2 février 181 2, parmi les treize peintres et les quatre statuaires décidés à se disputer le prix Caylus pour la tète d'expression. Lemot, président du concours, fournit le llième : l'Attente mêlée de crainte. Enfin, la chance sourit à l'ancien élève de Devosge. Le prix unique lui De Fourcaud. 5

est dévolu. On n'accorde, auprès de lui, qu'une simple mention honorable à Louis-Philippe Maris, peintre, né à Versailles, âgé de vingt-sept ans.

Le concours pour le prix de Rome, en cette même année 1812, s'ouvre le 16 mars par la composition préliminaire : « Chrysès, grand-prêtre d'Apollon, vient redemander sa Ji lie au camp des Grecs (Iliade, chant i) ». — François Rude est classé premier, ayant a sa suite Yan Geel, Gailhouet, Petitot, Pradier, Schey, Seurre, Massa, Vauthier, Roman... A l'admission, le 28 mars, l'élève de Cartellier conserve sa place en tête de la liste modifiée de cette façon : 1° François Rude; 2° Louis Van Geel ; 3° Gailhouet ; 4*^ Pradier, de Genève, élève de Lemot; 5° Massa; 6° Roman... Le sujet choisi est : « Aristée déplorant la perte de ses abeilles » . Du 2/i juin au 24 septembre, les concurrents s'efforcent de leur mieux. Le 26, l'Académie décerne le premier prix à Rude, le second à Roman et deux médailles d'encouragement à Massa et à Pradier. L'œuvre du lauréat est considérée comme très brillante. Gependant, trente ans plus tard, au retour de son unique Voyage en Italie, le grand artiste ne pourra voir sans mépris l'académique manifestation de sa jeunesse, et pris de soudaine colère au souvenir du faux enseignement classique, il brisera sa statue.

N'ayons garde de devancer les choses. Rude, pour le quart d'heure, se sent au cœur la vive joie de son triomphe et s'applaudit de sa persévérance. Que ne lui est-il permis de se mettre en route sans tarder? Il brûle d'admirer les chefs-d'œuvre dont tous les échos du monde célèbrent la splendeur. Mais, loin de se relâcher, les prescriptions ministérielles deviennent plus rigoureuses. Ge n'est pas avant douze mois, en aucun cas, qu'il obtiendra son ordre de départ. Le directeur

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^général des Musées ne lui laisse guère d'illusion à cet •égard et l'invite à se faire, à tout événement, une bourse de voyage pour visiter la Péninsule. Le vainqueur reprend donc immédiatement les obscures besognes qui le font vivre, résigné, pour un temps encore, à servir de manœuvre aux sculpteurs en renom (i).

(i) Il a modelé, à cette époque, des bas -reliefs d'après des dessins de Fragonard fils pour une pyramide à ériger sur le Pont- Neuf. Il a fait aussi quelques bustes (probablement celui du poète Jacques Delille). Nous n'avons que deux de ses œuvres de 1809 à 181 4: le Marius à Carthage dont il a été parlé plus haut et un petit bas-relief en marbre « Génie immolant un taureau », faible «culpture signée et datée de 181 1, au Musée de Dijon (Cf. Répertoire chronologique § II. 2).

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Particularités d'existence.

Essayons de reconstituer l'existence du jeune Dijonnais à Paris, durant ses années d'école. Très pauvre, nous savons qu'il a vécu dignement, sans jamais se plaindre, du produit de véritables travaux d'ouvrier. Oii loge-t-il ? — Selon toute vraisemblance, en quelque chambrette, sous un toit, dans les parages du Luxembourg, d'où il sort, le matin de bonne heure, où il rentre seulement à la nuit et où il trouve le moyen de lire et même de dessiner à la chandelle. Que lit-il I* — Des manuels que l'on publie sur la doctrine plastique des Anciens, telle qu'on l'interprète depuis Sulzer et V Encyclopédie ; le Télémaque de Fénelon, conception dont il est toujours charmé; le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, de Barthélémy, peinture approximative de la vie particulière et sociale des Grecs ; les Hommes illustres de Plutarque, héroïques biographies qui le transportent ; les Métamorphoses d'Ovide, brillantes imaginations d'une poésie souvent propice à la sculpture ; et, par dessus tout, Vlliade d'Homère, l'objet de son admiration fervente, son livre de chevet, dont il dirait volontiers, à l'exemple de son devancier Bouchardon: « Quand je lis ces pages sublimes, je me sens haut de vingt coudées ». C'est là tout le cercle de ses lectures, à peine élargi depuis qu'il s'est éloigné de

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M. Frémiet, à peine destiné à s'élargir par la suite, mais plein d'intarissable joie pour sa candeur. Si les feuilles de croquis de l'artiste, en ces lointaines années, nous étaient parvenues, nous ne manquerions pas d'y reconnaître les épisodes de ses auteurs favoris, traduits, commentés de toute manière. Les bas-reliefs que Rude exécutera, pendant la Restauration, au château de Tervueren, près Rruxelles, VÉducation d'Achille et la Chasse de Méléagre, en sont, évidemment sortis.

Délicat de cœur comme il nous eèt apparu, que de fois le jeune homme doit laisser fuir ses songeries du côté de sa ville natale, de ses proches, de ses bienfaiteurs î Vieillard, il avouera que l'image de la petite Sophie Frémiet, avenante et bonne, avec ses cheveux noirs lustrés, ses yeux vifs, ses lèvres où voltigent de gais sourires, a constamment hanté sa solitude, encore qu'il l'eût laissée fillette de dix ans (i) et qu'il ne la mêlât en rien à ses visions de personnel avenir. Tout est perdu de sa correspondance de jeunesse. Si brèves, si réservées, si rares même qu'aient été ses lettres (car François eut de tout temps une étrange timidité h écrire), elles nous révéleraient au moins quelque chose de l'obscur mouvement de son âme. De sa famille jamais ne lui viennent que motifs d'affliction. La misère y est affreuse. Au printemps de 1811, la sœur aînée du sculpteur, Françoise, est arrivée brusquement à Paris pour y vivre en ouvrière. François s'étonne et s'attriste d'une détermination qu'il ne comprend pas. On ne lui a pas dit que, le 19 avril 1809, Christine, ^^ sœur cadette, a mis au monde une fille illégitime, baptisée Pauline. On ne lui dit pas que, le 26 décembre suivant.

(1) Elle était née k Dijon, le a8 prairial an V (i G juin 1797). Elle devait mourir à Paris, le \ décembre 1867.

un fils naturel est né à Françoise, auquel le prenons d'Alexandre a été donné. Il ne l'apprendra maintenant que trop tôt et nous aurons à revenir sur cette mélancolique histoire. D'un autre côté, le ministère lui mande que son frère Antoine, canonnierde marine, est mort de la fièvre, le 26 décembre 181 1, à l'hôpital d'Hemixem, près d'Anvers. Antoine avait vingt-sept ans. Quatre jours avant a succombé, à Dijon, l'excellent Devosge, honoré et pleuré de tous, et qui a tant aimé François Rude (i). Les chagrins fondent ainsi sur le jeune homme, mais ne le démontent point. Son courage est celui de l'homme simple, de droiture inflexible, assuré, suivant l'une de ses maximes, qu'à bien vouloir atteindre son but, on l'atteint toujours.

Chaque jour, de bon, matin, François se rend à l'atelier oh son labeur l'appelle. Il y déjeune à petits frais de provisions achetées dans le voisinage; puis, s'il est de loisir, s'en va modeler d'après nature aux

(i) François Devosge avait épousé, en 176/i, Marie Saintpère, fille de Claude Saintpère, sculpteur à Dijon. 11 en eut trois fils, Charles, Anatole et François, dont le second lui survécut seul et lui succéda dans la direction de l'École. On grava sur la tombe du bienfaiteur des artistes dijonnais l'inscription qui suit : « Ci-gît François Devosge, né à Graj, le 25 janvier 1782, décédé à Dijon, le 22 décembre 1811. Fondateur et professeur de l'École de dessin, peinture et sculpture de Dijon, il a fait prospérer les arts dans^ cette ville pendant quarante-sept ans. Ses grands talents, ses utiles services et son zèle généreux lui ont mérité la reconnaissance des amis des arts et la vénération publique. Tous les gens de bien citeront sans cesse la pureté de ses mœurs, la droiture de son caractère et la bonté de son cœur ». — En 1820, un cénotaphe honorifique fut érigé à sa mémoire au musée de la Ville. Le buste qui surmonte ce monument passe à tort, à Dijon, pour une œuvre de Rude (voir Répertoire chronologique, § III, « Œuvres et travaux en Belgique », au début) ; mais l'artiste a taillé deux fois par la suite le portrait en marbre de son vieux maître en i83/i, et i854 (Voir sur ces deux morceaux, tous deux conservés au Musée de- Dijon, ce qui les concerne aux §§ V et VII du Répertoire).

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