‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 17 sur 111 · PARTICULARITÉS D EXISTENCE 7I · texte numérisé non relu

PARTICULARITÉS D EXISTENCE 7I

Quatre-Nations ou chez Cartellier qui lui abandonne le cabinet attenant à son atelier de la Sorbonne. C'est dans ce réduit qu'il a fait les bustes de la famille Ternaux le portrait de M. Feuchot (i), les rares commandes personnelles qui lui soient échues à Paris, au cours de ses années d'apprentissage. Le soir, il dîne avec ses camarades, Roman, Petitot, Ramey, dans une pension infime, retentissante d'éternelles discussions d'art et de dithyrambes en l'honneur de Napoléon, idole à ce moment, des jeunes artistes presque autant que des jeunes soldats. A certains jours de fête, Cartellier l'admet dans son intérieur. Parfois aussi, revêtu de ses meilleurs habits, il va voir Denon au Louvre, en ce Louvre où le courtisan s'élève au-dessus de luimême, formant et ordonnant ces superbes musées qu'il saura défendre énergiquement contre toutes les attaques. Peut-être a-t-il rencontré, auprès du surintendant, le savant Émeric David, d'Aix-en-Provence, chargé, en ce temps-là, de la rédaction des catalogues et dont les études sur la sculpture auront grande influence sur son esprit. A-t-il connu le sculpteur J.-R. Giraud (2), le fin et réservé collectionneur de moulages antiques,

(i) Le buste de Feuchot appartient aujourd'hui à M. Pihan, i3, avenue d'Antin. Style et facture de l'époque impériale.

(2) Ce J.-B. Giraud, né à Aix-en-Provence en 1762, a^réé à l'Académie, comme sculpteur en 1789, mort à Paris en i83o, est une de ces personnalités discrètes dont l'influence, propagée peu à peu par de rares initiés, concourt efficacement à rectifier les notions rerues et à réformer les pratiques. Riche et passionné pour l'histoire de son art, il mit à profit un séjour de huit années en Italie pour faire mouler les chefs-d'œuvre les plus exemplaires à SCS yeux. Telle fut l'origine de la précieuse collection réunie, à Paris, dans son hôtel de la place Vendôme. Ses vues sur le naturalisme des Anciens étaient aussi judicieuses que neuves. Emeric David, en ses Recherches sur l'art statuaire considéré chez les Anciens et chez les Modernes, déclare avoir été dirigé, à l'endroit des prin cipes de l'antiquité « par son ami, M. J.-B. Giraud, membre do

resthéticien le plus clairvoyant de Fcpoque, Fami intime et souvent l'inspirateur d'Emeric? Je ne sais. L'a-t-on présenté à Crétet, ministre de l'intérieur, ancien cultivateur de la Côte-d'Or, l'un des réorganisateurs de FEcole dijonnaise après la Révolution? J'en doute (i). Pour le peintre des Horaces, le maître le plus en vue de cette période et le despote classique par excellence, il est certain que Rude ne l'a jamais approché à Paris. La tradition nous montre le lauréat de 1812, sous les dehors d'un garçon brun, les traits un peu forts, la lèvre ornée de moustaches, le corps ramassé, actif.

assez causeur, d'humeur égale et belle, mais sérieux d'esprit et, dans le fond, ne tenant qu'à son art : au demeurant, l'homme le plus désintéressé du monde. En de semblables portraits, la tradition ne peut mentir.

l'Académie de peinture et de sculpture. » Le fait est confirmé par Clarac en ces termes : « M. Giroud, habile sculpteur auquel on doit le fond des idées exposées dans l'ouvrage de M Ém. David... » {Revue archéologique, 18^6, t. III, p. 189). — J.-B. Giraud adopta son homonyme, P. -F. Grégoire Giraud, sculpteur comme lui, qui fut son continuateur. Le Louvre possède de ce dernier deux morceaux typiques, d'une exécution sincère et serrée, absolument étrangère à l'académisme de son époque : un chien, en marbre, et le grand modèle en cire du tombeau d'une mère avec son enfant. — Les enseignements de J.-B. Giraud sont arrivés à Rude tout au moins par l'intermédiaire du livre d Émeric David, publié dès i8o5, et l'ont pénétré lentement. Je devais donc, à cette place, une mention à ce précurseur utile, trop oublié.-

(i) Emmanuel Crétet mourut à Auteuil, le 38 novembre 1809, âgé de 72 ans, ayant depuis plusieurs mois quitté le ministère à cause du délabrement de sa santé. Par une étrangeté qui caractérise excellemment l'époque, Crétet, d'origine savoyarde et protestant de religion, attiré dans la Côte-d'Or par la vente des biens du clergé et acquéreur de la célèbre Chartreuse de Champmol-lès- Dijon, titré même par Napoléon « comte de Champmol », fut l'un des plus actifs négociateurs du Concordat qui rétablit le culte catholique en France.

L'Empire et les artistes.

Nous avons vu Rude entrer dans le groupe des sculpteurs de la Colonne et nous avons enregistré, au passage, Fenthousiasme des ateliers pour le grand soldat couronné ; François Rude sculptera un jour, au versant d'un coteau deRourgogne, l'image du tragique dominateur qui a tant passionné ceux de son âge. Il est essentiel d'étudier d'un peu plus près, ici, la situation des artistes et les dispositions du pays vis-à-vis de l'Empire.

Lord Holland rapporte, dans ses Souvenirs, un mot original et profond de Ronaparte sous le Directoire : « Ceci ne peut durer. Ces Directeurs ne savent rien faire pour l'imagination du peuple. » Yoilà, tout crûment, la maxime impériale et l'explication la meilleure du prestige napoléonien. Dès ses commencements, et par une suite de coups d'éclats inattendus et très divers, Napoléon s'est emparé de l'imagination nationale. En Italie, en Egypte, des rayonnements de légende, des mirages de féerie ont illuminé ses premières batailles. En France, il s'est manifesté comme le sauveur providentiel. La religion est par terre, il la relève ; les consciences tremblent, il les rassure ; la loi de jadis n'a plus de force, il dicte un code appropriés aux besoins nouveaux; les intérêts vacillent, il les raffermit. Les uns lui savent gré d'être une toute-puissance issue de la Révolution ; les autres lui sont reconnaissants de restituer la hiérarcbie générale... Pour s'attacher les

amours- propres en récompensant les mérites, il crée l'ordre de la Légion d'honneur et, résolu à se concilier jusqu'à la force des vanités humaines, il tire de l'armée, de l'administration, de la bourgeoisie, une noblesse sans passé qu'il oppose à l'ancienne et qu'il ne ferme point. Peu importent les précédents. On n'en a cure. Des conventionnels mêmes sont anoblis. Dans l'immense poussée sociale, dans le tourbillon vertigineux des faits, tout le monde peut aspirer à tout et tout espérer. Des sous-lieutenants deviennent maréchaux ; des gens de rien deviennent ministres et se voient bombardés barons et comtes, sinon ducs et princes. « Les Français aiment l'égalité, dit l'Empereur; ils se moquent de la liberté (i). » Toute sa politique intérieure est basée sur ce principe. En même temps qu'il gagne les bourgeois, il remplit l'Europe de son nom ; il est partout ; il accommode ses guerres en spectacles frappants pour les artistes ; il bouleverse les royaumes ; il tient l'orgueil français en haleine par de continuelles surprises, d'incessants bulletins de triomphe, des Te Deum dans les cathédrales, des revues éclatantes au son des fanfares, au fracas de l'artillerie. Tant de grandeur émerveille les peintres, les sculpteurs, les poètes, et l'on affirme que César est sensible à l'hommage de ces privilégiés qui éternisent la gloire.

Observons que cet hommage lui est venu tout spontanément, au premier coup de soleil de son génie^ avant qu'il ait pu le rechercher et même le désirer. Louis David, le collègue de Robespierre, le peintre de Marat, se plaît à rappeler qu'après la victoire de Lodi, saisi d'admiration pour le vainqueur, il lui a témoigné par lettre, son désir de « retracer cette action d'éclat

(i) Cf. Lord Holland : Souvenirs.

sur la toile » et demandé « un dessin des lieux où elle s'est passée ».

Un peu plus tard, le général, informé par Gros des embarras de l'artiste aux prises avec la réaction, lui dépêche son aide de camp Julien pour lui proposer un asile, à l'ombre de ses drapeaux, dans l'Italie conquise; mais la première avance flatteuse a été faite par David à Bonaparte et non par Bonaparte à David. Au surplus à sa rentrée à Paris, le hardi capitaine désireux de voir au plus tôt le peintre des Horaces, le fera inviter à dîner avec lui chez Lagarde, secrétaire du Directoire, l'entretiendra longuement dans une embrasure de fenêtre et le fera asseoir à sa propre place — à la place d'honneur. On imagine l'effet de ces anecdotes daïls les ateliers, où le grand Corse est déjà populaire. Lorsque l'auteur de Brutus, des Sabineset de Léonidas, dessinant son profd devant ses élèves, lui trouve « une beauté antique » et s'écrie : « Bonaparte, voilà mon héros ! » il semble parler au nom de son époque. Personne qui ne veuille au moins entrevoir le signataire du traité de Campo-Formio. On s'écrase au banquet que lui offre le Corps législatif au Muséum. On l'attend la moitié de la nuit dans une multitude de bals et de soirées, où il ne daigne pas paraître. On s'enivre de sa célébrité ; il est le seul objet des conversations. Une des plus belles parisiennes du temps, M'"^ Méchin, va jusqu'à soupirer, comme en extase : « Enfin, j'ai vu le général Bonaparte, je lui ai touché le coude » . C'est la fièvre de l'universelle admiration dans toute son ardeur (i).

Mais l'émerveillement du début se prolonge pour les artistes bien après l'heure de la mode. Napoléon tend à

(i) Cf. E,-J. Delécluze, oiiv. cité.

ressusciter Louis XIV, fonde FUniversité, relève l'Académie, institue des conseils de toute sorte. Pas une de ses conceptions qui ne se veuille grandiose. Yeut-il embellir Paris, il commence à dégager et à restaurer le Louvre, accélère les travaux de la Madeleine et du Panthéon, dresse la colonne de la Grande-Armée, bâtit la Bourse sur l'emplacement du couvent des filles Saintïhomas, complète le Palais-Royal, construit FArc-de- Triomphe du Carrousel et celui de l'Étoile, médite des fontaines monumentales, des palais somptueux, des casernes d'un noble aspect, des édifices magnifiques (i). En vue de développer les arts, il commande que tous les chefs-d'œuvre des pays conquis soient portés au Louvre ; il décrète pour les artistes des récompenses décennales ; il accorde l'exemption du service militaire aux lauréats du prix de Rome ; il distribue des décorations, des pensions, des titres, que sais-je ?... Aussi les peintres et les sculpteurs s'emploient-ils assidûment à son apothéose, d'exposition en exposition. Au Salon de 1808 — le Salon du premier concours décennal — ouvert le 24 octobre, second anniversaire de la bataille d'Iéna, des compositions par douzaines exaltent Napoléon. C'est en peinture, par exemple : S. M. l'Empereur recevant à Berlin MM. les députés du Sénat, après la victoire d'Iéna, de Barthe ; VEnipereur passant à Visthnie de Suez et visitant les fontaines de Moïse, de Barthélémy ; le Retour de la Grande- Armée, de Dabos ; le Couronnement de l'Empereur, de David ; le Triomphe de l'Empereur, d'Évariste Fragonard ; l'Empereur dans son intérieur, de Garnier ; l'Allocution de l'Empereur à ses troupes, deGautherot; la Bataille d'Austerlitz, de Gérard; la Clémence de l'Empereur à

(1) Cf. De Bausset : Mémoires de l'intériciir du Palais.

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