‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 19 sur 111 · L EMPIRE ET LES ARTISTES · texte numérisé non relu

L EMPIRE ET LES ARTISTES

César a étoujQTé tout ce qui venait de la République ; les royalistes ne lui pardonnent pas de les avoir humiliés. Dans ces conditions, il semble que le « tyran », exécré au dedans, poursuivi au dehors par la coalition européenne, soit perdu sans ressource. Eh bien non ! Voici qu'il retrouve, en face des Bourbons, le secret de s'emparer encore de l'imagination nationale. Chassé du trône, exilé à l'île d'Elbe, l'Empereur regagne la France et reprend le pouvoir quasi-féeriquement. Pour reconquérir tout son terrain, lui qui était hier Louis XIV, il n'a eu qu'à faire appel à l'esprit révolutionnaire. Qu'est-ce que la restauration des Bourbons ? — C'est, dit-il, le retour agressif et ruineux des émigrés ; c'est le gouvernement des prêtres. Il incarne, lui Bonaparte, la Révolution. Et soudain, les démocrates farouches qui se resaisissaient et, pour peu de chose, eussent crié : « A bas Napoléon ! » éperdument fanatisés, crient d'une seule voix : « Vive l'Empereur ! » François Rude est de ceux-là, et nous Talions bien voir. Mais, qu'ils s'en doutent ou non, ce n'est pas l'Empire qu'ils acclament dans la personne du Corse dont l'aigle « vole de clocher en clocher » ; c'est le souvenir du général républicain de Lodi et d'Arcole. La question ne se pose qu'en apparence entre Louis XVIII et Napoléon : elle se pose, en fait, pour le moment, entre la Monarchie et la République. L'Empereur des Cent-Jours se rend compte que le pouvoir absolu est mort. Fleury de Chaboulon nous le montre, au retour de l'île d'Elbe, se tournant vers la liberté, et de Bausset nous le fait voir dans ses Mémoires de l'intérieur du Palais, exaspéré des concessions que les libéraux lui arrachent. Nous aurons à nous rappeler ces choses pour comprendre l'étrange statue de Rude : le Napoléon de Fixin.

Durant les Cent-Jours,

On a beau s'armer de philosophie, les mois consumés dans l'attente chargent l'ànie d'ennui et passent lentement. Le lauréat de 1812 supporte avec peine la nécessité qui le retient à Paris. En lisant des livres sur l'Italie, en ne parlant que de Rome, il s'imagine tromper son impatience, et il l'irrite. Le tourbillon parisien ne l'étourdit plus ; les illuminations et les musiques qui fêtent, à présent, des gloires mêlées de revers, ne le jettent plus dans aucune joie. Quand pourra-t-il donc s'échapper de cette geôle où il languit, s'enfuir vers la contrée des épanouissements antiques ! Hors de Rome, tout lui est vain. Rome I Rome! Rome ! Ce nom est perpétuellement sur ses lèvres. Les s}dlabes en sonnent à ses oreilles avec une douceur puissante que les nôtres ne connaissent plus. Il vit, désormais, comme un exilé, tout enfiévré de l'espoir du voyage. D'aucuns lui demandent parfois : « A quelle époque pensez-vous partir ? » et cette question l'obsède. Denon lui a promis d'intercéder pour lui auprès du ministre, de hâter autant qu'il sera en lui l'ordre de route, mais les semaines s'enchaînent aux semaines et le temps de sa nostalgie se prolonge indéfiniment. Redouble-t-il d'assiduité auprès du surintendant impérial, le baron l'accueille de sa bonne grâce inalté-

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rablc, lui fait admirer complaisamment les trésors des Musées, rintroduit même dans sa collection privée, chapelle exquise où il rend un culte particulier aux primitifs, si longtemps méconnus, de l'Italie et de la Flandre... Et qu'importe à François Rude, embrasé du seul désir de partir ? Les coups terribles qui commencent à frapper la patrie ne le détournent même pas de son rêve italien. Peu avant les grands désastres, Denon lui a confié l'exécution de deux bas- reliefs composés par Alexandre-Evariste Fragonard, pour le soubassement d'une pyramide à ériger sur le terre-plein du Pont-Neuf, en souvenir de la Grande-Armée. Ce serait, au moins, de quoi le distraire. Hélas ! les jours de l'Empire sont comptés. L'heure n'est plus d'élever des monuments à la Grande-Armée et au grand capitaine. Les alliés sont entrés en France ; ils campent dans Paris. L'étoile de Napoléon, précipitée du ciel, écrase à demi la terre. Au lieu du drapeau tricolore, le drapeau blanc des Bourbons flotte au fronton des Tuileries et Bonaparte déchu, doublement découronné par la défaite et l'abdication, se dirige en fugitif vers la petite île de la Méditerrannée où l'Europe le relègue. Que devient Rude, au milieu de cette tragédie ? Il pense à l'Italie encore, il sollicite plus que jamais son ordre de départ. Mais, pour le délivrer d'une telle obsession, d'autres événements s'apprêtent.

Le baron Denon a-t-il fini par lui obtenir son laisscz-passer pour Rome ? On l'affirme et je le veux croire, mais nul document n'en fait foi. Le statuaire dijonnais s'aiTête-t-il à Dijon comme en un lieu d'étape sur le chemin de l'Italie, ou s'y vient-il reposer en dépaysant son attente? Le l;iit est qu'il s'y trouve à la fin de i8i4. Mais quel retour douloureux ! Sa famille est détruite ; ses compagnons d'enfance sont dispersés ; sa De Fourcaud. 6

maison paternelle est vendue. Les vieilles murailles à Fombre desquelles il a joué tout petit sont toujours debout ; c'est dans son cœur que les ruines s'amoncellent. Et, cependant, malgré les déceptions qu'il traîne et les cruels fantômes qui se lèvent sous ses pas, Dijon reste pour lui la ville aimée entre les villes. Tout ce qu'il y voit lui parle, l'émeut, réveille en lui des échos de jeunesse, des sentiments libres et forts, presque oubliés à Paris. M, Frémiet l'a reçu à bras ouverts, entouré de sa femme et de ses deux fdles, le sourire de son logis sévère. Il y a tant d'années que Rude n'a goûté le calme délicieux du foyer ! Un apaisement descend en lui peut-être. Mais quel foyer est durable en ces époques troublées ?

Depuis la chute de l'Empire, on vit, à Dijon, dans les angoisses et les secousses. Le 19 janvier 181 4, les Autrichiens y ont pris quartier ; il a fallu subir toutes leurs réquisitions, les loger, les nourrir, leur donner même une ration de vin d'au moins un demi-litre par homme et par jour et payer des contributions sans mesure. Les monnaies étrangères ont cours forcé. Le 5 février, le comte d'Auersperg a nommé M. Petitot préfet de la Côte-d'Or (( au nom des Alliés ». Constamment il passe des troupes. Le maire avertit ses administrés de ces passages par voie d'affiche : on sait ce que parler veut dire. Presque aussitôt la lutte se dessine entre la coalition des républicains et des bonapartistes et le parti de la royauté. Les officiers renvoyés en demi-solde ajoutent bientôt à l'aigreur d'une situation déjà si pénible. Nul ne tient compte au gouvernement de ses tendances libérales, dérisoires aux yeux de ses ennemis, excessives aux yeux de ses partisans. On s'emporte contre l'emploi de certaines formes ou de certains mots d'un autre temps et, sans contredit,

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