DURAIT LES CENT-JOURS
le soir, dans les chambrées, on tenait d'étranges discours sur l'avenir qui s'élaborait (i). » Les malentendus de la Révolution et de l'Empire, avaient fait, dans les cerveaux, une immense anarchie à laquelle succombait la bonne volonté de Louis XVIIL Napoléon revenait triomphalement, à la faveur de cette confusion même qui devait bientôt se tourner contre lui et l'on ne peut douter, à la lecture des Souvenirs de Fleury de Chaboulon, qu'il ait vu la situation plus clairement que personne (2).
Nous avons, maintenant, à déterminer le rôle de François Rude, à Dijon, au cours de ces événements. A cet égard, le récit du docteur Maximin Legrand, accepté jusqu'ici par tous les biographes du maître, me semble provoquer la discussion. Le jeune statuaire, dévoré du besoin d'agir, a voulu peindre aux trois couleurs la girouette du palais ducal, mais le concierge Drouin, n'a eu garde de lui livrer la clef du donjon. A mon avis, ce désir de juvénile bravade caractérise assez bien l'humeur de Rude en cette période. Il s'est beaucoup remué, il a fait beaucoup de propagande, il a secondé Frémiet autant qu'il a pu, il s'est mis en avant sans hésiter en toute circonstance ; et nul résultat sérieux de cette agitation.
Je crois devoir citer, tout d'abord, la version de Legrand ; nous chercherons, ensuite, à dégager la vérité.
« Quand on annonça que le premier régiment de \ey était aux portes de la ville, M. Frémiet qui jouissait d'une grande considération parmi les bonapartistes,
(i) Souvenirs d'un sergent, par Robert Gulllcmard, 182/1. (2) Fleury do Chaboulon, secrétaire particulier de l'Empereur pendant les Cent-Jours : Mémoires sur les GentJours.
86 FRA?îÇOIS RUDE ET SON TEMPS
fut d'avis de rassembler les plus énergiques et les plus décidés du parti, de gagner la montagne et de rejoindre ainsi l'Empereur. Rude se chargea de les réunir au café Boulie, depuis nommé Frascati, rue Rameau, au-dessous du logement de M. Devosge... Le temps pressait; l'aspect de la ville et du quartier, remplis de soldats aux cocardes blanches, était menaçant. Comment prévenir les bonapartistes ?
« Après plusieurs allées et venues. Rude rentre au café. Il le voit désert ; mais dans la seconde salle, séparée de la première par une cour, il trouve cinq patriotes, parmi lesquels Madigny, d'Arc-sur-Tille, homme résolu, d'une haute taille portant sur son chapeau sa cocarde de quatre-vingt-treize, large comme un écran... A ce moment, on entend la trompette: c'est l'avantgarde arrivant par la rue Chabot-Charny. Les six hommes déterminés sortent par la porte du logement de M. Devosge... Un régiment de hussards (le 5® ou le 6''), sabre au poing et cocarde blanche en tête, s'avance droit à eux.
« Vive l'Empereur ! crie la petite troupe. Les soldats n'avaient qu'à abaisser la pointe de leur sabre pour nous clouer contre les planches du théâtre en construction, disait Rude en racontant cet épisode. Le premier peloton les regarde, regarde les cocardes et le drapeau tricolore de ces six hommes, fait son quart de conversion pour entrer rue Rameau et marche impassible. Le second peloton s'avance à son tour.
« Vive l'Empereur ! crie une seconde fois la petite troupe, et avec plus de force. Les soldats regardent, hésitent et, sur le commandement de conversion, répondent par un cri général de Vive l'Empereur ! Les premiers, qui avaient passé sans mot dire, répètent