‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 22 sur 111 · DURA>T LES CENT-JOURS · texte numérisé non relu

DURA>T LES CENT-JOURS

Kilors celte acclamation, qui se propage, sur toute la ligne du régiment, avec une rapidité explosive.

« Ce fut là, et à cette occasion, que la division du maréchal Ney se rallia aux impérialistes... Le maréchal, logé à l'hôtel de la Cloche, voyait, de son balcon, défder ses régiments, et répondait, enthousiaste lui-même, à leurs enthousiastes démonstrations... »

Que Rude, en son déclin, ait rapporté ainsi les choses, je n'en saurais aucunement douter. Les détails attestés sont vrais sans conteste. M'est avis seulement que le vieux maître a dû mêler deux faits absolument distincts : à savoir, le passage de détachements allant, ■dans la direction de Lyon, combattre le revenant de Porto-Ferrajo, et le séjour à Dijon du maréchal prince ■de la Moskowa, après sa réconciliation avec Bonaparte. l\ous sommes au courant des aspirations dijonnaises ; nous n'ignorons pas que les Dijonnais ont tenté d'enlever des canons aux gens du roi, et rien ne nous étonne. Il nous semble même tout naturel que Rude et ses amis aient essayé de troubler des soldats •en marche de leur cri magique : Vive l'Empereur ! et il n'est nullement invraisemblable que ces soldats y aient fait écho. L'armée, comme nous l'avons ■dit, travaillée, ébranlée de toutes manières, ne ■demande qu'à passer à Napoléon. Mais quoi de plus faux, en revanche, que la légende du maréchal iNey, se ralliant au bonapartisme à la suite de cet incident ? De deux choses l'une : ou la petite manifestation de la rue Rameau a eu lieu avant la défection du maréchal, et, dans ce cas, elle a eu lieu en son absence et pas une trace ofllcielle ne nous en est resiée ; ou elle s'est produite le jour même de l'entrée du prince de la Moskowa à Dijon, c'est-à-dire plusieurs

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jours après son abandon de la cause royale, et, dans ce cas, elle a été purement inoffensive. En l'une et l'autre hypothèses on conviendra que l'algarade du sculpteur et de ses compagnons n'a pas eu grandes conséquences.

Car, nous avons des dates très certaines à l'endroit du maréchal, et des faits très certains. Au rapport de M. le chevalier Durand, maréchal de camp, commandant d'armes à Besançon et le mieux placé des hommes pour ^tre bien informé, Michel Ney a quitté Paris le 9 mars i8i5 pour arriver à Besançon le lo et, de là, gagner tout droit Lons-le-Saulnier, où il prend pied dans la nuit du 12. C'est à Lons-le-Saulnier qu'il trouve les émissaires de Bonaparte et qu'on lui remet une lettre du général Bertrand, contenant un ordre de marche au nom de l'Empereur et la fameuse proclamation, toute faite et même imprimée, par laquelle il doit annoncer à tous son changement de front. Jusque-là, le maréchal a marqué les intentions les plus royalistes. Plusieurs témoins s'en portent garants — entre autres le marquis de Servant, aide de camp de Monsieur, qui Fa vu du 12 au 1 3 et lui a reconnu le meilleur esprit au milieu des inquiétantes dispositions des troupes. Ainsi Michel Ney s'est rendu de Paris à Lons-le-Saulnier sans passer par Dijon et parfaitement indifférent aux manifestations du dehors. Quand on le rencontre à Dijon, son évolution est faite : il a cédé, non pas à une intimidation plus ou moins puérile, mais à un mouvement formidable du pays et à la menace de la guerre civile, et il ne se peut défendre d'une amère tristesse devant ce qui s'est accompli. Un gentilhomme italien, le comte Bojano, l'est allé saluer le 16 ou le 17, à l'hôtel de la Cloche. Il était préoccupé, sombre, désespéré de se voir en de si difïi-

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ciles conjonctures (i). Encore un coup, Féquipée de Rude, de Frémiet, de Madigny d'Arc-sur-Tille, n'a pu avoir aucune prise sur ses desseins. Si elle eût devancé son retour à Bonaparte, il l'eût réprimée. A rheure oii la placent les biographes, elle ne saurait que l'impressionner médiocrement. \oilà, de toutes façons, le rôle politique de François Rude, au début des Cent-Jours, réduit à sa juste valeur. Un peu d'agitation, un peu de tapage, et rien de plus.

Les Cent-Jours s'écoulent fiévreux et déchirés, en Teffroi d'une guerre universelle. L'Empereur a jeté le gant à l'Europe qui l'a relevé. On recommence à maudire le guerrier cruel, le maître sans entrailles pour l'ambition duquel tous les royaumes sont devenus des cimetières de Français. En haine de la vieille monarchie et de la coalition étrangère, le parti de la Révolution lui reste pourtant fidèle. Il se recrute, dans la Gôte-d'Or, un bataillon de volontaires où Rude, las de piétinements stériles, est sur le point de s'enrôler. Mais à la minute de signer son engagement, une pensée le retient: M. Frémiet peut, avant longtemps, avoir besoin de ses services. Reviennent les Bourbons, par malheur, le pauvre homme, très compromis, tenu pour insurgé, n'aura de salut qu'à fuir. Or, sur ces entrefaites, s'abîme à Waterloo la fortune impériale. L'ancien contrôleur reçoit du préfet de Dijon, M. de Bercagny, cet avertissement laconique : « Fuyez: il n'est que temps... » L'heure va peut-être sonner des représailles terribles. Sans perdre un instant, le lauréat de 181 2 arrête une place à la diligence, sous un nom d'emprunt, pour son bienfaiteur et l'accompagne, à la

(1) Procès du maréchal Ney devant la Cour des Pairs, décembre i8i5.

nuit tombante, au relai de Pont-de-Pany. M. Frémiet se rend à Bruxelles. Rude lui conduira sous peu sa famille entière, sa mère, octogénaire et infirme, sa sœur, Catherine Frémiet, qu'on surnomme affectueusement la bonne tante Gatiche, sa femme. Madame Monnier-Frémiet, et ses deux filles, Sophie et Yictorine. C'est le protégé maintenant qui devient le protecteur.

Deux ou trois anecdotes de faible intérêt se grefient sur les précédentes. Le statuaire par exemple, en revenant de Pont-de-Pany, aurait essayé d'abattre le drapeau blanc arboré au-dessus du portail de la Chartreuse. Il serait aussi rentré à Dijon, la cocarde au chapeau, mais le chapeau à la main. Bravades inutiles ou enfantines parades ! Le fils de l'ouvrier nous touche bien autrement par sa noble conduite envers les fugitifs. Adieu les rêves italiens ! Ne parlez plus à François Rude de l'espoir de voyagea Rome. Pour mieux remplir son devoir de cœur, il sacrifie tout, (i) Est-ce qu'il pourrait se séparer de sa famille élue, s'éloigner surtout de cette charmante Sophie, si fine et si douce, dont le regard le pénètre jusqu'au fond de l'âme et dont chaque parole lui est un enchantement (2). Ne lui demandons pas s'il l'aime • l'humble garçon qu'il est se concentre en muette adoration devant celle

(i) Le seul morceau de sculpture qu'il soit possible de lui attribuer, pendant son séjour à Dijon en 181 4. est un buste de Napoléon en terre cuite, entré au Musée de Dijon (cf. Répertoire § II. 2).

(2) Une lettre de M^'' Rude à M^c Louis Dietsch, sans date, mais de beaucoup postérieure à la mort de Rude rappelle ses souvenirs : « Le pauvre Rude m'avait aimée toute petite. lime regardait et devenait tout rouge. Je crois qu'il a mis bien du temps à s'apercevoir qu'il m'aimait. Jamais il n'aurait osé me demander en mariage si mon père ne l'y avait lui-même encouragé. »

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<£u"il croit sentii de race supérieure... Enfin, le voilà sur la route de la Belgique, guidant vers l'inconnu ces femmes et ces jeunes filles que la reconnaissance lui fait plus chères et l'infortune plus sacrées. Nous avons \u se développer en lui l'enfant et le jeune homme; nous verrons bientôt se révéler le grand artiste ; nous allons voir s'attester au cours de son exil pieusement consenti la force tranquille de sa volonté et la profondeur de ses sentiments, d'une candeur exquise.

La ville des réfugiés

La ville de Bruxelles a eu, sous la Restauration, une physionomie vraiment unique : elle a été, par excellence, la ville des réfugiés. Capitale du nouveau royaume des Pays-Bas, la vieille cité du Brabant se transforme et se modernise. Le roi Guillaume de Nassau y règne depuis peu, prince débonnaire, bien intentionné et d'âme libérale, coupable, aux yeux des Belges, d'aimer trop les Hollandais et qui ne s'en acquitte pas moins en conscience des devoirs difficiles de sa royauté. Dès son avènement, on l'a vu encourager les grandes entreprises des deniers publics, sinon de ses propres deniers. « Travaillez, Monsieur, dit-il à Jean Kockerill; le roi des Pays-Bas aura toujours de l'argent au service des industries. » Le peuple lui reproche de n'être point généreux, et le peuple a raison peut-être, mais tenons-lui compte des embellissements qu'il procure à Bruxelles, même aux frais du Trésor, et des travaux d'assainissement qu'il favorise. Sous l'administration française, tout s'est amoindri, tout a décliné. Sous le régime hollandais la vie s'active, la population augmente, le commerce s'étend et l'aisance en découle. Au point de vue purement pittoresque, les archéologues se désolent en vain. De lourdes maisons, chargées d'étages, s'élèvent partout à la place des

A AILLE DES RÉFUGIES qS

jardins particuliers qui enguirlandaient les bâtiments de verdure ; Farchitecture d'autrefois, si fière de ses toits découpés et de ses gracieux fenétrages, perd tout crédit aux yeux des utilitaires ; des vieux couvents déserts on fait des casernes ou des prisons par des remaniements qui dénaturent les aspects ; les anciens fossés comblés se changent en vulgaires boulevards. Qu'y peut-on faire? — Chaque génération subit ses nécessités. Il faut convenir, au demeurant, que Bruxelles, de i8i5 à i83o, est une ville des plus agréables, des plus zélées à répondre aux exigences d'une société en évolution. On construit le théâtre de la Monnaie ; on refait, on décore l'hôtel des Monnaies ; on érige de beaux palais ; on perce de larges rues ; on plante le jardin botanique... Peu de grands centres offrent autant d'avantages divers. L'existence n'y est point coûteuse ; la loi y garantit la liberté des individus; le roi n'est point disposé à trahir l'hospitalité accordée aux vaincus des politiques étrangères. S'il a le tort de céder, une fois, à la pression de l'Ambassadeur de France en faisant embarquer Merlin de Douai pour l'Angleterre, il s'en repent tout de suite et s'écrie, apprenant que la tempête a rejeté le déporté sur la côte belge : « La mer me l'a rendu ; je le garderai. » Wellington, en plusieurs circonstances, le blâme d'être si tolérant : « Je connais mon pays, répondt-il à Wellington, et j'y veux la sécurité pour tout le monde. »

Il est bien naturel que les exilés accourent de toutes parts en un tel refuge, et principalement les exilés de France. On y parle français couramment, on y a le goût français plus qu'en nulle autre terre. Depuis le décret d'exil contre les régicides, Bruxelles est le rendez-vous des plus fameux conventionnels. Nommons

quelques-uns de ces personnages d'une autre époque qu'on y coudoie sans cesse et qu'on a plaisir à reconnaître dans les tableaux bruxellois du peintre Madou. C'est Louis David, V homme à la grosse joue, le peintre des Sabmes et des Horaces, du Sacre aussi, et de la Distribution des Aigles, installé rue Fossé-aux-Loups et tenant, dans son atelier de la rue de l'Evêque, une véritable cour. C'est Cambacérès, l'archichancelier de l'Empire, en perruque ronde, en habit marron, épicurien devenu dévot, assistant, le matin, à la messe^ à Sainte-Gudule, et disant, le soir, à ses anciens complices de la Montagne : « Quand nous sommes entre nous, il suffit que vous m'appeliez Monseigneur ». Voici Merlin qui passe avec Berlier, tous lesdeux comtes d'Empire, Merlin, un peu voûté, la figure sèche et anguleuse, l'œil vif, éternellement affairé, n'ayant que ses questions de jurisprudence en tête; Berlier, passionné, sur ses vieux jours, d'études historiques, interrogeant sans relâche les Commentaires de César, et tâchant à reconstituer de son mieux la vie gauloise. Sieyès, fort cassé, revenu de bien des choses, va poser chez David, qui fait de lui un intime portrait. Chazal approfondit la Bible et se perd, avec bonne volonté, dans les textes et dans les variantes. C'est peut-être entre ses mains qu'est tombée la Bible annotée par Bobespierre et que le vieux Courtois montrait si volontiers à ceux qui lui rendaient visite. Au sortir du Palais de Justice, qu'il fréquente comme avocat, Jean Mailhe, de Toulouse, hâte le pas pour rentrer au logis, où l'attend Louise Bonnecarrère, sa nièce très dévouée. On lui écrit de toutes parts sur des cas litigieux et les consultations qu'il rédige font autorité. Cet homme à l'extérieur négligé, en redingote gris de fer et culottes courtes, en bottes.

LA VILLE DES REFUGIES qS

il la Somvaro^v, toujours porté à discuter finances, c'est Ramel, que Ton nomme Ramel de Nogaret. Le féroce Vadier, de l'Ariège, s'est adouci, à ce qu'il semble, sous l'influence de ses deux filles, Caroline et Victorine, — cette dernière toujours malade hélas î et charmante de ce charme douloureux des. jeunes poitrinaires. Personne n'est moins communicatif que Cambon, l'inventeur du tiers consolidé, le maître financier de la Convention : il ne se soucie de famitié de pas un de ses collègues d'antan, mais on a pour lui, malgré tout, de la déférence. Quinette, de TAisne, s'occupe beaucoup de sa fille Edmée et de la politique un peu. Bertrand-Barère vit en concubinage, rue Montagne-de-la-Cour, avec une femme Lefauconnier, dont il a un fils, élevé par lui dans la haine violente des Thermidoriens (i). C'est un petit vieillard, ce Barère, maigre, pâle, mielleux, confiné dans^ un chaos de livres, écrivant d'assez fades ouvrages,. mais s'exaltant tout-à-coup jusqu'à la fureur au souvenir des « contre-révolutionnaires » et se faisant appeler parfois : M. de Roquefeuille. A voir passer tous ces hommes, et d'autres en quantité, les Lejeune, les Cavaignac, les Paganel, les Buonârrotti, les Bonnet... tous refroidis par l'âge, usés par la vie ou brisés par les événements, l'étranger contient mal sa suprise. Ne croyez pas, cependant, que tout soit calmé en ces Ames ; ne vous fiez pas au caractère paterne de ces physionomies. Ces conventionnels que vous rencontrez au Parc et au Vauxhall, se promenant par groupes ainsi que des bourgeois paisibles, se haïssent, au fond

(i) Il est fait mention de ce fils dans le testament de Bertrand -^ Barère, conservé à Tarbes (Ilautes-Pyrénées), archives de l'ancienne élude Daléas. Lefauconnier mourut à Bordeaux en octobre- 1847 iMoniteur universel du 8 octobre).

mortellement et n'omettent pas une occasion de le faire paraître. « Oh ! s'écrie Vadier, girondins, dantonistes, modérés, autant de fripons ! Gens qu'on peut voir dans le monde, mais avec lesquels il faut bien se garder d'entrer en affaires ! » Et Ghazal, pris d'écœurement à des propos semblables, de laisser échapper cet aveu : « Quand je me rappelle certains moments de notre révolution, je crois, sans amour-propre, qu'il y a peut-être quelque vertu à oublier ses rancunes. Par exemple, écoutez ceci. Plusieurs mois après le 3i mai, deux ou trois de mes collègues et moi, fatigués de ces jours sans repos, de ces nuits sans sommeil que nous passions à Paris, nous nous rendîmes au comité de salut public. — Vous l'emportez, dit l'un de nous, au chef de la Montagne, nous le reconnaissons. Nous pensions servir utilement la patrie sur nos chaises curules. La majorité nous prouve que nous nous sommes trompés ; mais qu'il nous soit permis, au moins, de marcher aux frontières, de combattre et de mourir à l'armée. — Mourir à l'armée ! répondit avec un sourire de cannibale un membre du Comité (je crois bien que c'était Saint-Just). Mourir à Varmée, vous, brigands l ISon, non : c'est avec le bourreau quil faut vous battre ; c'est à la guillotine qu'il vous faut mourir... Ah! de telles paroles pèsent bien lourd sur le cœur ! ... »

J'insiste sur cette colonie étrange que Rude a vu se grouper à Bruxelles, où des premiers, ainsi que nous savons, il a planté sa tente. M. Frémiet entre tout de suite en relations avec la plupart des exilés et, quoique le sculpteur soit modeste à l'excès et s'estime tout juste un artisan en face de son bienfaiteur, la force des choses l'a mêlé bien vite à la société des Conventionnels. Les mêmes nuances, les mêmes confusions

Le Départ des Voi.ontairks i.n i']\)2 Haut reli(jf pierre (i835-i83G). Arc de triomphe de l'Étoile, Paris.

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