LA VILLE DES REFUGIES
d'idées sont en eux qui sont en lui-même. Trois sentiments les réunissent : Tenthousiasme pour la Révolution, le regret de l'Empereur considéré comme la souveraine expression révolutionnaire et Fhorreur de la monarchie restaurée. Les Mémoires de Barère ne nous apprennent-ils pas que David, ayant consacré son meilleur temps d'exil à peindre un second exemplaire de son tableau du Sacre, méditait une série de compositions sur le retour de l'île d'Elbe?
D'ailleurs ce n'est un secret pour personne que les plus avancés des Montagnards, jaloux avant tout de renverser Louis XVIII, ont ourdi une conspiration pour livrer la France au prince d'Orange. François Rude, assurément, n'a pas été dans ces concerts, mais il s'est plié à la façon des naïfs aux influences du milieu. Peu à peu, après la mort de Napoléon, la question se pose uniquement entre l'ancien régime et les principes de la Révolution et il se définit une nouvelle opinion républicaine. C'est à Bruxelles, en somme, qu'a commencé le mouvement d'esprit d'oi^i sont sorties les révolutions de i83o et de i8/i8. Pas un historien n'a, selon moi, suffisamment précisé cette remarque et je demande pour elle l'attention qui con-
Ni<Mll (i).
( I ) Sur la transformation de Bruxelles et sur les réfugiés français de i8i6, les documents abondent. Je signale dans un curieux petit livre de A. Baron, la Mosaïque belrje, le chapitre : Les Exilés à Bruxelle? avant 1820. Les lettres de M"^*^ Rude, des notes de Mailhe et de Merlin, les Mémoires et le Testament de Bertrand- Barère et autres papiers cpje j'ai eus entre les mains m'ont fourni de nombreux détails.
De Fourcaud.
Premières années de Rude à Bruxelles.
Dès son arrivée à Bruxelles, M. Frémiet a loué unpetit appartement pour sa famille et pour Rude, plusque jamais destiné à vivre sous son toit ; puis, il s'est mis courageusement à la recherche d'une situation. Son talent d'écrivain ne tarde pas à lui ouvrir les portes d'un journal important : Le Vrai Libéral ^ où ses articles, signés d'un V et traitant des sujets les plus variés, s'imposent au respect des lecteurs. En même temps ses antécédents de fonctionnaire et les recommandations qu'il fait agir, lui valent un poste honorable au bureau des contributions de Mons. Rude, de son côté, s'enquiert des travaux en voie d'exécution et sollicite des architectes au moins quelques menus ouvrages. Deux sculpteurs seulement se partagent la renommée en Belgique : le vieux Godecharles, artiste académique, tout nourri de formules, mais adroit et doué d'un certain sens décoratif, auquel on doit, en particulier, le fronton du Palais des États (i), et Louis
(i) Le sujet de ce fronton est assez caractéristique pour qu'on le relate : « La Justice tient la balance symbolique ; la Religion récompense les Vertus et la Sagesse les appelle à ses côtés, tandis que la Force chasse le Désordre et le Fanatisme ». L'œuvre date de
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Van Geel, de Malines, ancien camarade du statuaire de Dijon à l'Ecole des beaux-arts de Paris et plusieurs fois son compétiteur au prix de Rome. Yan Geel est, certes, de beaucoup inférieur à Godecharles, mais il a sur lui Favantage d'être jeune et plusieurs s'imaginent qu'il représente « le dernier état de Fart ». On a pu le juger sur son bas-relief de la porte de Lacken, aujourd'hui démolie, et sur quelques figures isolées, ornant des édifices. Ses compositions manquent autant d'harmonie et d'agrément que de nouveauté ; sa facture n'est jamais sortie des facilités de Fà peu près. A l'égard du caractère, un trait le peint au vif : élève des Français, il a consenti à composer le modèle du lion de Waterloo, monument commémoratif d'une des plus grandes détresses françaises. Rude trouve en cet homme le phis perfide ennemi. Au fond, que lui importe? « Le vrai talent, dit-il, finit toujours par être discerné. » Pour vivre, il se met, comme modeleur d'ornements, au service des entrepreneurs de bâtiments et, pour se faire connaître, modèle des bustes de réfugiés : Ronnet, le conventionnel; Yillaine ; Jacotot, l'inventeur de la méthode pédagogique dite d'émancipation inlellectuetle, type bizarre que nous aurons à crayonner en son lieu, et d'autres sans doute. Comme il n'existe pas un seul bon portrait du roi, l'idée lui vient de portraire aussi le monarque. L'œuvre, entreprise d'après des observations et des croquis notés sur le passage du souverain, est si vivante que Guillaume P*", mis au fait, s'intéresse à son achèvement. « Le roi a posé pendant trois jours et des séances de deux heures, écrit Sophie Frémiet à son amie de Dijon, M'"*^ Moyne. C'est pourquoi le buste est très bien fini et très ressemblant. M. Rude en a, par avance, vendu plusieurs exemplaires pour des
otablissements publics et pour des particuliers. L'original est réservé aux Etats-Généraux (i). »
Le jeune sculpteur, ardent à venir en aide à ses parents d'adoption, multiplie ses démarches, obtient des commandes. C'est Louis David qui Ta présenté à Yan der Straeten, le maître d'œuvre des Palais royaux, lequel Ta senti décorateur et se souviendra de lui. Depuis 1817, le théâtre de la Monnaie est en construction sous la direction de Tarchitecte français Damesme. Au dehors, le monument a le portique et le fronton d'un temple. Pour le fronton, François Rude dessine un bas-relief d^ Apollon et des Muses, qui ne sera jamais exécuté. Au dedans, tout sera blanc et or, revêtu de claires arabesques et de gais motifs, avec de hautes cariatides dorées supportant les loges du roi et du prince d'Orange. François Rude est chargé de ces figures, lestement menées à bonne fin (2). Au fronton de l'hôtel des Monnaies, il dispose deux femmes à demi couchées, tenant un écusson, entre deux
(i) Lettre du ^o décembre 1819. La précieuse correspondance de Sophie Rude, à laquelle je ferai de nombreux emprunts, m'a été obligeamment communiquée par le représentant actuel de la famille Moyne à Dijon, M. Bichot-Moyne. — Un exemplaire du buste de Guillaume I*^"", roi des Pays-Bas, se voit aujourd'hui au musée de Gand.
(2) Une quittance autographe de Rude, relative à ses figures décoratives en plâtre, dès longtem])s détruites, au théâtre de la Monnaie, a été retrouvée, par M. Alphonse Waulcrs, archiviste de la ville de Bruxelles, annexée aux comptes municipaux pour l'année 1819. Je la transcris textuellement, avec la rare fantaisie de son orthographe :
« J'ai reçu de M. l'échevin Graindel la somme de 90 francs à compte de mon engagement pour les cariathydes que je dois fournir pour le spectacle royale.
« Bruxelles, 28 janvier i8ig.
« Quatre vingt dix francs.
« F. Rude, sculpteur. »
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bustes décoratifs de \ ulcain et de Mercure (i). Le palais du roi reçoit de sa main quantité de cartouches, d'allégories, d'orn^ients (2). La chance sourit à l'artiste. Même à ce moment, un mystérieux épanouissement de vie intérieure commence à le transfigurer. L'idée, longtemps indistincte dans Tombre de son cœur, en jaillit avec violence: pourquoi n'épouseraitil pas l'attachante, la toute bonne Sophie Frémiet? Ce rêve à toute heure l'occupe, le plus souvent avec une grande douceur, parfois très douloureusement. Si elle allait le repousser, lui lîls du peuple, sans éducation, sans tournure!... Mais non: rien n'est en elle d'un bas sentiment. Sans qu'il ose se déclarer encore, une juste confiance le fortifie de plus en plus contre ses propres doutes. Ne s'est-il pas identifié en toute chose à ses amis.^^ Deux fois, depuis l'exil, le malheur les a touchés : en 18 18, la mère des jeunes filles est morte et, peu de mois après, c'est la vieille grand'mère dont se sont fermés les yeux. Rude a
(i) Le fronton de l'Hùtel des Monnais et ses deux bustes ont survécu à l'édifice qu'ils couronnaient. Cette œuvre, reconstituée au nriusée communal, est au moins médiocre,
(2) Plafond vestibule d entrée : armes des Pays-Bas ; plafonds d'escaliers : attributs de l'Agriculture et du Commerce ; salle des fétcs : frise de guirlandes et de figures allégoriques, la Vérité, l'Abondance, la Navigation, le Commerce, etc. ; salle de bal : petits génies jouant de divers instruments ; chambre à coucher de la reine ; cheminées en marbre partout, sous le chambranle, une frise d'amours sur des dauphins et flanquée de deux gaines sculptées, surmontées de deux têtes de génies couronnées de fruits et de feuillages. Des calques, des dessins originaux de Rude pour plusieurs de ces compositions, d'un caractère souvent poncif, sont, à Dijon, dans la collection de M. Gaston Joliet. Il est à remarquer que certains croquis du maître, à cette époque, rappellent, par le procédé, la manière de Prud'homme. On trouvera plus loin l'indication d'autres ouvrages décoratifs exécutés par l'artiste durant son séjour en Belgique antérieurement à 1827. Voir surtout, à la fin de ce livre, l'appendice: Hépcrioire chronolofjiquc des œuvres de Rude § 111.
pleuré, en ces circonstances, comme un vrai fils. Jamais il ne pense à lui-même. Dans les peines ou dans la joie, dans Teffort ou dans le succès, il ft'a cure que de sa famille élue et tout le ramène à la fiancée de son désir. Sophie Frémiet étudie la peinture à Fécole de David ; le sculpteur, en Fadmirant, redoute constamment que quelque déception Teffleure. Pour lui, de mâles ambitions Font pénétré : mettre au jour des œuvres de vie et de passion, des œuvres glorieuses, dignes de FArt, dignes à^Elle... Le culte de FArt s'afTilie étroitement à ses plus mtimes aspirations. Malheureux homme ! Homme trop heureux ! On voit comment en cette candeur de plébéien s'accomplit le commun mystère.
Sophie n'est pas sans apercevoir ce qui se passe au cœur de son amoureux. Aux belles heures de son roman, Rude paraît s'être senti gêné de sa rusticité naturelle. Un besoin tout nouveau d'élégance lui est venu. Il veut, à tout prix, plaire à celle qu'il aime. Quoi de plus humain que cette évolution, partie des plus exquises profondeurs de l'âme pour aboutir, en toute simplitité, aux habitudes mêmes du corps ? Une curieuse lithographie, conservée dans la famille de son élève Feignaux, le représente sous les apparences d'un jeune conventionnel adonisé. Les cheveux, relevés en touffe sur le front, se bouclent sur les côtés, en courtes crespelures. La barbe en favoris descend jusqu'au niveau de la bouche. Point de moustaches, rien au menton ; l'œil clair et vif, le sourcil bien dessiné, la figure pleine, les traits forts, un je ne sais quel air de recherche répandu sur la physionomie, un grand col blanc rabattu sur la redingote à larges revers. Tel est bien le garçon décrit par Feignaux dans ses notes au docteur Legrand, le Rude assoupli, civilisé, cherchant à profi-
PREMIÈRES ANNÉES DE RUDE A BRUXELLES Io3
ter de ses avantages : « brun, robuste, gracieux dans ses mouvements, adroit dans tous les exercices du corps, beau danseur, beau patineur, bon nageur, maniant répée avec prestesse »... M™*^ Rude confessera dans sa vieillesse qu'elle a attendu bien longtemps son aveu. Elle aussi Fa aimé en secret, et ce double sentiment, puissant et naïf, a rempli leur vie.
On n'est pas ricbe chez les Frémiet. Le petit logis, situé rue des Sables, est l'un des endroits du monde où l'on pratique le plus sévèrement la vertu d'économie. Sophie et Yictorine sont d'expertes ménagères, rompues à tous les travaux d'intérieur et, en vue de l'avenir, apprenant à peindre. Leur meilleur plaisir est d'aller, le dimanche, « faire leurs belles » au Parc, sous la conduite de la débonnaire tante Gatiche, en compagnie des demoiselles Vadier, de Cécile Courtois, d'Edmée Quinette, d'Amélie Berlier. Le progrès des deux sœurs, en peinture, sont assez inégaux : Victorine a des dispositions et un zèle médiocres ; Sophie, au contraire, est laborieuse et bien douée. En 1819, un tableau d'elle, la Sainte Lecture, a figuré avec honneur au Salon d'Anvers. A cette occasion, la famille a visité la pittoresque ville et Rude, certainement, a été du voyage. David, sur ces entrefaites, n'a pas craint de demander à M^'® Frémiet, comme à sa meilleure élève, une copie de sa Psyché. Ces encouragements la rendent si fière qu'elle se décide à concourir pour le grand prix au Salon de Gand, en 1820, où Rude a été appelé à faire partie du jury de sculpture. Je découvre, dans les lettres de Sophie à M'"° Moyne, de Dijon, un récit singulièrement animé de ce qui lui advint en cette occasion. Je ne crois pas sans intérêt de le consigner ici. C'est une exposition du premier quart du xix" siècle -évoquée devant nous, avec ses rivalités, ses intrigues,
cl toutes les aventures d'amour-propre qui en sont la suite (i) :
« Ma bonne Cécile, je t'écris pour te donner les détails de tout ce qui s'est passé depuis l'ouverture du Salon de Gand. Quelques jours avant, nous avions appris que M. Paelinck, peintre de la reine, président de la classe de peinture à Gand, se mettait sur les rang, comme moi, pour le concours. C'est un homme de talent, âgé de /jo à 5o ans, qui a fait une grande quantité de tableaux et qu'on appelle le Ihibens moderne, ïu penses bien que je perdais tout espoir d'avoir le prix. Tout ceux qui revenaient de Gand disaient bien que mon tableau balançait le sien et même que presque tout le monde le préférait, mais il semblait impossible qu'il ne fût pas désigné comme lauréat à cause de son âge et de ses protections, et aussi parce que, au lieu de faire strictement le tableau demandé, trois figures sans fabriques ni accessoires, il a fait un très grand tableau de onze figures principales sans compter beaucoup de petites au fond. On avait appelé à ce concours tous les maîtres et tous les peintres ayant déjà remporté des prix. M. David, qui ne pouvait se rendre à Gand, avait demandé à M. Odevaere, peintre du roi, de lui écrire ce qu'il penserait des deux tableaux. Quelques jours avant le jugement, il a écrit à M. David une lettre en italien que je vais traduire comme je pourrai :
« Mon cher maître, je m'incline devant vos sublimes leçons et j'admire la belle, la gracieuse « AntJiia » peinte par votre jeune élève, qui n'a de femme cjue son vêtement et qui est homme par le mérite. L'ouvrage qu'on oppose au sien étonne et n'émeut pas mon cœur.
(i) Lettre du 28 août 1820 à M^e Cécile Moyne.
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Ce n'est qu'an travail d'ouvrier. Enfin, si les juges sont de bonne foi y ils uniront le myrte au laurier pour couronner la jeune victorieuse. )>
« Le jour du jugement, M. Rude était à G and pour juger la sculpture. M. Paelinck a eu le prix comme je m'y attendais. Au début, j'avais huit voix sur douze, mais les puissantes amitiés de Paelinck ont troublé les jurés et il ne m'est resté que deux suffrages : ceux du premier peintre du roi et du premier peintre d'histoire de Hollande. Quoiqu'il ne soit pas d'usage de décerner un accessit après le grand prix, on a cru devoir me donner cette satisfaction. Voici du reste, d'après le journal de Gand, le discours prononcé par le président de l'Académie, le jour de la distribution des prix.
<( Discours de M. Van Ilufel.
(( Un tableau fait par la main des grâces a mérité un accessit. Quel dommage qu'on n'ait pas eu deux grands prix à décerner. On eût été si heureux de conserver à notre Académie une si belle production !
« La Société des Beaux-Arts, cependant, a manifesté le désir de fixer d'une manière particulière le souvenir d'une si belle lutte et de témoigner sa gratitude à l'illustre chef de l'école moderne, et elle a voté à M^^*^ Frémiet, élève de David et auteur du tableau de la belle Anthia, une médaille d'honneur. »
« C'est dans une séance solennelle, le 1 5 août, que cette médaille devait m'être remise et l'on désirait absokimcnt que j'y fusse présente. Nous sommes donc allés à Gand, ces jours passés et, comme nous n'étions pas connus, papa entendait tout ce qui se disait de mon tableau qu'on paraissait mettre au-dessus de l'autre. Deux jours après, nous avons vu, dans le Journal de
{jand, Farticle suivant qui ne me regarde pas. Tout y -est pour Victorine :
(( On croit savoir que « la belle Anthia » de Af"" Frémiet, qui a remporté l'accessit, a été peinte d'après un modèle plein de (jrâce, trouvé par l'auteur tout à ses côtés, dans sa propre famille. Nous serions bien trompés si l'intéressante et habile élève d'un grand peintre, n'était pas à Gand en ce moment. Du moins le public « qui a les yeux d'Abrocone pour la noble et belle figure de l'Ephésienne à la couronne de roses » a paru la reconnaître hier, dans un des salons et tous les yeux se sont fixés sur elle. »
« Enfin le i5, a eu lieu la distribution des médailles d'honneur. Nous étions quatre : M. Paelinck, un vieil -architecte lauréat, un sculpteur et moi. Je n'assistais pas à la séance, mais Yictorine y était avec papa. Quand on a vu que je n'allais pas prendre ma médaille, le président a dit : « J'aperçois dans un coin de la salle le respectable père de M"*^ Frémiet, qui a l'air intimidé du succès de sa fille. Nous le prions de venir ici recevoir la médaille. )) A l'appel de mon nom tout le monde s'est levé : il y a eu trois reprises d'applaudissements et de bravos. Papa s'est avancé : nouveaux applaudissements. Le ministre de l'Instruction publique lui a remis la médaille en le félicitant de mon triomphe...
« Le soir, on est venu me donner une superbe sérénade dans l'hôtel où nous étions logés. Tu ne peux te faire une idée de la manière dont nous avons été reçus à Gand. On nous a accablés d'amitiés, de politesses. Enfin, je me sens une nouvelle ardeur pour le travail. J'ai oublié de te dire qu'aussitôt après la séance, le président de l'Académie est venu lui-même me complimenter et m'inviter, au nom de tous ses collègues, à
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un grand banquet pour le lendemain. Il m'a fait toutes les instances possibles pour me décider à rester, invitant même toute la famille, mais j'ai préféré que nous repartions. Maintenant je viens de voir, dans le Journal de Gand, la nouvelle de ma nomination de membre honoraire de l'Académie »... (i)
Par quelles émotions doit passer François Rude en -de pareilles journées, chacun le devine. Ne sourions pas de ces joies d'enfant réservées seulement aux âmes -choisies. Aussi bien l'artiste n'en est pas plus hardi à se prononcer. De jour en jour la grande démarche se renvoie ; ce maladroit attend on ne sait quelle occasion ■de rompre le silence et, comme tout timide, comptant sur quelque intervention imprévue, affecte de se renfermer en la ponctualité de ses habitudes. Dès le matin, il court à l'ancienne chapelle du couvent des Lorraines, devenue son atelier. Plusieurs jeunes gens <jui suivent ses leçons sont installés au-dessus de la pièce où il travaille, dans une façon de grenier très -éclairé, où ils font à la craie, sur des toiles noires, des dessins d'après nature, toujours de la grandeur du
(i) Sophie Frémiet, élève de Devosge à Dijon et, à Bruxelles, de David, n'eut jamais qu'un talent correct et froid. Elle abonda, d'abord, dans le sens classique en pays belge, où elle copia des tableaux de son maître, comme la Psyché et la Colère d'Achille (1819) et où -elle peign't tour à tour la Sainte Lecture ou Lecture de la Bible, scène d'intérieur (Salon d'Anvers, 18 19) ; la Belle Anthia d'Ephèse (Salon dcGand, 1820); la tnortde Cycnos , fils de la Nymphe Pirene {182^') ; des Muses pour le château de Tervueren ; des figures allégoriques sur les glaces des armoires à livresde la Bibliothèque de l'hôtel d'Arenberg (seize de ces sujets s'y voient encore; plusieurs autres ont été transportés au château de lléverlé, près Louvain), des portraits, etc. Elle fut séduite, à Paris, par le genre religieux et sentimental et par la mode des anecdotes historiques aux elTets de couleur plus brillant?, issue du romantisme. On a d'elle, comme exemples de la pre- «lière catégorie, la Sainte lùtmillr, donnée par l'auteur au musée de Dijon en iS'xj (probablement le Sommeil de la Vierge du Salon de
modèle et d'ensemble. Toutes les semaines le modèle change, afin qu'on ne puisse s'acoquiner aux particularités d'un seul type. Deux personnes, de temps en temps, posent à la fois, pour un groupe. C'est déjà mieux que le germe de l'enseignement pratique qu'il fera prévaloir, un jour, dans son atelier d'élèves à Paris (i). Ceux de ses disciples qu'il préfère sont Feignaux, qui a remis au docteur Legrand de si vivantes notes sur son maître ; Henri Yan der Haert, dessinateur et peintre, marié par la suite à Yictorine Frémiet, et Guillaume Stas, de Louvain, statuaire d'un bel avenir, mort à la fleur de l'âge.
Des mois s'enfuient encore. Le sculpteur exécute les travaux décoratifs dont Van der Straeten l'a chargé
i83i) ; la Foi, l'Espérance et la Charité (Salon de 1857) ' "" dessin de Sainte Cécile jouant de l'orgue entourée d'anges, que j'ai pu voir jadis à Beaune (la principale figure est un portrait idéalisé de sa nièce, Martine Van der Haert, la fille de sa sœur, à l'âge de seize ans), et un tableau plus familier: Jeune femme, après son bain, se livrant à ses pensées mélancoliques. Tous ces ouvrages sont très fades. Dans le genre historique, M'n« Rude a donné les Adieux de Charles /er ^ ses enfants, qui obtint une médaille de seconde classe au Salon de i833 (appartenant aux héritiers de M. Guizot, hYal-Wicher); l'Entrevue de M. le prince et de M'ie de Montpensier — épisode de la Fronde (Salon de i836) et la Duchesse de Bourgogne arrêtée par des rebelles aux portes de Bruges en 1^36 (Salon de iS/ig)- Ces deux dernières toiles sont au musée de Dijon. La meilleure jartie de son œuvre se compose de ses portraits, de facture sèche, mais d'une grande honnêteté d'observation. La famille Cabet, de Nuits, en possède quatre : ceux de François Rude, de son fils Amédée, de sa nièce Martine et du mari de cette dernière, le sculpteur Paul Cabet; Sophie Frémiet s'est aussi peinte elle-même (Musée de Dijon). Ses traits ont été fixés, en outre, par son mari, vers i845, dans un petit médaillon d'assez fort relief dont le musée dijonnais possède une épreuve et, plus tard, par t^aul Cabet, dans un buste en marbre, en la possession de la famille Cabet, à Nuits.
(i) Cf. Max Legrand, loc. cit. — La chapelle des Lorraines, servant d'atelier à Rude, était située près de la montagne de la Cour. L'emplacement en esrt présentement occupé par une école communale.
PRE^^nÈRES A>MiES DE RUDE A BRUXELLES lOf)
pour le palais du roi. Peut-être iniprovise-t-il incidemment, sur la demande du peintre Gros, un médaillon de David, destiné à servir de document, à Paris, i\n médailleur Galle (i). Rien de modifié dans son altitude vis-à-vis de M''" Sophie Frémiet. M. Frémiet, nommé, depuis peu, chef du bureau des contributions à Mons, a du s'établir dans cette ville, laissant ses filles à Bruxelles. Or, résolu à brusquer le dénouement, un matin du mois de juin 1821, il tombe à l'atelier des Lorraines, à la descente de la <liligence du Ilainaut. « Voyons, Rude dit-il, ne trouves-tu pas que les préambules ont assez duré ? Tu aimes ma fille ; il est visible qu'elle ne te repousse pas. Apprends-moi donc ce qui s'oppose à votre mariage. » Rude se confond en protestations et se jette dans les bras de son futur beau-père. Sophie, mise au courant de l'entretien, donne franchement ses deux mains au statuaire et lui tend son front à baiser. Cinq ou six semaines plus tard, le 20 juillet, à dix heures du matin à l'Hôlel-de- Ville, à dix heures et demie à
(i) Je ne peux me dispenser de faire place à cette tradition fort accréditée. Encore qu'aucun témoignage contemporain ne nous montre notre sculpteur s'occupant d'une étude d'après le profil de David i)our faciliter le travail du graveur parisien, il n'est pas impossible que l'étude en question ait été faite et envoyée, sur une démarche de Gros, qui avait eu l'idée de la médaille de Galle en commémoration de l'entrée au Louvre des deux tableaux de son maître, Léonidas et les Sabines. Lorsque le peintre de la Bataille d'Eylau vint à Bruxelles, au mois de novembre 1821, apporter à David le premier exemplaire frappé à la Monnaie, la visite qu'il fit à Rude, avec lequel il n'avait pas eu de relations à Paris, n'est pas sans ressembler à une visite de remerciement. Les deux artistes se revirent amicalement par la suite. — Sur l'hypothétique, mais non invraisemblable médaillon préparatoire en cause, Cf. notre liépertoire chronolofjiquc et raisonné de V Œuvre de Rude: § III. année 1820.
Féglise Sainte-Gudule, la double union est enfin consacrée (i).
Ce qu'on ne tardera pas à savoir, c'est que M. Frémiet s'apprête lui-même à contracter un second mariage. Il s'est assôté, à Mons, d'une demoiselle Ernestine Simon, sœur d'un de ses employés. Mais ces justes noces n'ont pas, à ce qu'il paraît, de quoi réjouir ses enfants, car il attendra pour les célébrer, l'établissement de ses deux filles. Qui dira jamais où s'arrête la faiblesse humaine ? Et, certes, il s'agit ici de l'homme le plus instruit, le plus sage et le meilleur.
Quoi qu'il en soit, le bonheur est sans mélange pour le sculpteur et sa jeune femme. Le 20 juin 1828, un enfant leur naît, qu'ils baptisent Louis-Amédée (2) et sur lequel fleurit en infinies douceurs l'enchantement de leur tendresse. Avec quelle effusion en parle M™^ Rude dans toutes ses lettres à M'"° Moyne 1 « Notre Amédée est un gros garçon bien rose et bien blanc; il a de jolis yeux clairs très malins, le nez un peu court, une jolie petite bouche. Je ne puis te dire mon avis, mais tout le monde le trouve charmant. L'expression de sa figure est étonnante pour un enfant de son âge ; il est d'une extrême vivacité, rit toujours et fait de petites folies qui nous enchantent. » Est- il malade le moins du monde, la pauvre mère est aux champs; le père davantage encore. C'est une véritable ivresse que la mignonne créature a soufflée dans la
(i) Archives de l'état-civil de Bruxelles et archives paroissiales de Sainte-Gudule. Le mariage civil a été prononcé par l'échevin baron Louis de Vos, en présence de quatre témoins : Pierre Sanfourche-Laporte, avocat, réfugié français, Théophile Berlier, J.-B. Jouvencel et Emmanuel Golbert. Le mariage religieux est célébrépar l'abbé Sotteau, curé de Sainte-Gudule.
(2) Archives de l'état-civil de Bruxelles.
PREMIÈRES A^?iÉES DE RUDE A BRUXELLES III
maison. Ivresse qui se dissipera trop tôt, affreusement l Ce fils, tant choyé à son entrée dans la vie, est marqué pour une prompte mort et rien ne se prolongera de lui que déchirants souvenirs...
Rude a de grands sujets en tête pour le château de Ter\Tieren, construit par Yan der Straeten au milieu d'une admirable forêt, sur Tordre du prince d'Orange. Sur la façade, il doit sculpter en pierre la Chasse au sanglier de Calydon par Méléagre, et, dans une salle en rotonde, il s'est engagé à raconter en marbre les principaux traits de l'histoire d'Achille (i). Nous le croyons voir fouillant ses cartons, relisant les auteurs^ classiques, modelant des esquisses, dessinant, cherchant. Souvent pour conférer avec lui, l'architecte le mande au chantier même. « Il part à quatre ou cinq heures du matin, été ou hiver et quel que soit le temps, rapporte Feignaux ; il reste une heure ou deux avec Van der Straeten, toujours sur pied, dans la boue,, dans la neige, revient comme il est venu, allume sa pipe et se remet au travail. » Que si Ton veut savoir son ordinaire règle d'existence, c'est encore au minutieux Feignaux qu'il la faut demander. « En été. Rude arrive à l'atelier au soleil levant. A huit heures on lui apporte son déjeûner. Quelquefois, quand il est pressé, il se contente de deux petits pains et d'un peu d'eaude-vie. A midi, deux autres petits pains et, à trois heures, il va dîner. Il retourne à l'ateher, à quatre ou cinq licures, pour n'en sortir qu'à la nuit... Le dimanche, après-midi, il se promène à la campagne en famille; mais, le lundi matin, il est devant son modèle à l'heure accoutumée. Il aime, en travaillant, à écouter quelques pages d'un bon livre lues par un de ses élèves. L'hi-
(i) Cl. Max. Lcgrand, brochure déjà citée.
I 1 2 FRAINÇOIS RUDE ET SO\ TEAIPS
ver, il dessine et compose à la lampe. La veillée se passe à la maison, presque toujours à entendre de la musique. Quel heureux intérieur ! Quel calme! Quelle affection !... «
Et Victorine, la sœur cadette ? M'"° Rude, tout justement, nous parle d'elle. « Nous marions Victorine, écrit-elle au mois d'octobre 1824, à son amie de Dijon. Nous la marions à M. Henri Van der Haert, jeune homme de Louvain, ami de Rude, qui a beaucoup de talent comme peintre et de beaux travaux dans les nouveaux palais. Il a un petit revenu et de grandes espérances, tous les siens étant riches, mais, rien que par son travail, il est à même de se faire une fortune.
II a trente-deux ou trente-trois ans, il est fort bien de figure, ne manque pas d'esprit et se montre très attaché à nous (i) )). M'"" Rude, un peu plus tard, ne verra plus son beau-frère d'un si bon œil. En fait, Henri Van der Haert est un garçon de molle nature, bien doué, mais paresseux, bien intentionné, mais incapable de soutenir un dessein et qui rendra sa femme assez malheureuse. Gardons, encore une fois, d'anticiper sur les événements.
(i) Archives de rélat-civil de Bruxelles. Le mariage d'Henri Van der Haert et de Victorine I^rémiet est du 17 novembre 1824. Trois enfants en sont issus : 1° Marie-Élisabetli- Sophie, née le 12 septembre 1825, morte en bas-àge ; 2° Jean-Baptiste-Louis, né le 12 octobre 1828, mort à Bruxelles, au printemps de 1888, officier supérieur en retraite ; 3" Martine-Henriette-Victorine, née le i\ octobre i833 et dont les circonstances feront la fille adoptive des Rude.
TiTE DE LA GiKKHE, tlélail du haut relief de l'Arc de triomphe de l'Étoile.
Dernières années en Belgique
L'n seul mot peut traduire avec plénitude l'harmonie (l'existence de nos réfugiés: en eux est la sérénité parfaite. Hude n'avait jamais connu cette infinie douceur, alTerniie en elle-même, par laquelle son âme d'artiste, graduellement, s'affranchira. A son foyer chaque jour (jui luit éveille un nouveau charme. Après le mariage de sa belle-sœur, l'unité de la famille s'est trouvée rompue : il s'est logé rue d'Arenberg, où le pénètre un ravissement insoupçonné d'intimité close, d'abandon sans témoin. Au dehors, sa notoriété se propage. Depuis 1822 ou 1823, son atelier n'est plus au vieux couvent des Lorraines, réclamé pour de nouvelles appropriations. \ an des Straeten lui a concédé, provisoirement, la jouissance d'un hangar commode, dans les chantiers du palais du roi et le voici, depuis peu, installé, en 182^, en la chapelle délaissée des Douzc- Apôlres (i). Des élèves, dessinateurs ou modeleurs, y viennent, de plus en plus nombreux, chercher ses leçons. Dès lors, relativement assuré du lendemain, le désir renaît en son esprit de la statuaire hbre, amoureusement caressée ; mais les seules œuvres qu'il ait
(1) Aujourd'hui remplacé parla caserne Sainte-Élisabelh, près la rue des Sables. La cha[)clle était sur la rue Saint-Laurent. De Fot'RCAUD. 8
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l'occasion de produire sont conçues au profit d'une certaine convention imposée et d'une certaine architecture. Vivant des commandes des architectes, i] se tourmente en vain de l'idéal d'un art plus pur, offert seulement à son rêve. En attendant qu'il puisse s'appartenir, le mieux est pour lui de s'absorber en conscience aux tâches assumées. Ce sont des cariatides pour les façades de l'hôtel de Liem, rue de la Loi, et de l'hôtel de Boughom, rue Royale, et pour la salle du Concert- Noble ; un groupe de deux Géjiies en marbre portant un cadran pour le couronnement d'une cheminée au palais des États-généraux, et deux Amours soutenant au vol, au même palais, la riche tenture cramoisie, brodée de lions héraldiques, du trône ; une chaire à prêcher en bois, animée de statues et d'un bas-relief, commandée, en 182/i, par l'église Saint-Etienne de Lille; le plafond sculpté de figures «à l'antique », d'ornements et d'emblèmes de la Bibliothèque du duc d'Arenberg, à Bruxelles ; une figure en bronze, haute d'un mètre, à poser sur une pendule, entreprise à la demande d'un marchand bruxellois... (i). En tout ce qu'il fait son application s'ingénie ; mais, plus que tout, paraissent l'avoir mis en peine ses deux importantes suites de bas-reliefs destinés à la façade et à la rotonde du château de Tervueren : la chasse de Méléagre et V Histoire d'Achille. Trois années, au moins, le plus clair de son temps s'y dépense, avec le plus clair de son effort. Quoique toujours sous l'empire du goût clas-
(i) On pourra lire, au Répertoire chronologique (§ III), tout ce qui nous est connu touchant ces œuvres. Disons simplement ici que les cariatides de l'hôtel de Boughom sont conservées au Musée communal de Bruxelles dit de la Maison du roi ; que celles du Cercle-Noble sont restées en place et que la chaire de Lille est toujours dans son église.
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siqiie, il tend à fixer pkis étroitement la vie, par rénergie des gestes et la souplesse des modelés. Chacun de ses élèves est requis de poser à son tour. Que ne ferait-il point pour serrer de plus près la nature ? Tout semble, enfin, lui sourire quand, brusquement, une mauvaise nouvelle, au mois de mars iSaS, lui vient mettre la tête à l'envers. Yan der Straeten est destitué. Qui nommera-t-on à sa place ? Les ouvrages en cours -d'exécution ne seront-ils pas suspendus? Au demeurant, les choses s'arrangent. « On a trop bonne opinion à la cour des talents de M. Rude, dit un des nouveaux architectes, pour qu'il ait rien à redouter (i). »
Mais cette année 1825 réserve à la famille une affliction réelle. Le 25 novembre M. Frémiet épouse, à Mons, Henriette-Ernestine-Désirée Simon (2). Ni ses fils ni ses gendres n'assistent aux cérémonies d'un mariage peu digne, qu'ils ont combattu et qui les navre. Il y a même brouille complète durant plusieurs mois, avec d'autant plus d'amertume que l'union a été plus longue et plus tendre entre le père et les enfants. Ce n'est qu'au mois d'avril 1826 qu'un rapprochement parvient à s'opérer. Nos braves gens n'y tenaient plus. « Enfin, nous avons vu mon père, écrit M""* Rude... Je lui avais envoyé quelques détails à propos de mon fils et de la fillette de Yictorine et nos discussions recommençaient. Devant son chagrin de ne plus nous voir, j'ai redoublé d'efforts pour lui prouver qu'il pouvait bien venir seul, mais il n'a pas voulu céder. Nous avons fini par nous armer de courage et nous l'avons invité avec sa femme. Elle n'a pas pu venir et il est
(i) Correspondance de >!•«« Rude.
(2) Archives de l'élat-civil, à l'hôtel de ville de Mons, registre de 1825.
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arrivé seul, mais nous avons élé bien récompensés de notre concession. Jamais il ne nous avait témoigné tant cramitié. Je crois qu'il a compris tout le sacrifice que nous lui avons fait. Aussi je vais conduire le petit Amédéeà Mons pour la kermesse du 22 mai. Ce voyage me coûte beaucoup, mais je ferai en sorte que mon père ne s'en aperçoive pas (i). » Le lecteur trouvera, j'espère, quelque intérêt en ces menus tableaux d'un intérieur d'artiste à l'intimité strictement bourgeoise, plus d'un demi-siècle déjà passé. Il est bon de regarder les hommes illustres dans les états successifs de leur existence et dans les conditions les plus secrètes de leur humanité. C'est ainsi que nous avons coutume aujourd'hui d'étudier les anciens, en nous autorisant de tous les témoignages. Je revendique le droit de traiter les modernes tout pareillement, ^e seront-ils pas, aussi, des anciens pour. nos arrière-neveux?
Rude est dégrisé de politique ; Rude oublie même qu'il a failli faire le voyage d'Italie comme prix de Rome. Plus rien ne l'agite guère en dehors de son foyer et de son art. A peine deux ou trois incidents extérieurs ont-ils compté dans sa vie, en cette période : par exeniplc, une seconde visite du peintre Gros, venu, à Bruxelles, au mois de décembre 1828, saluer son maître David, et sa rupture, à lui Rude, avec l'auteur fameux de Léonidas et des Horaces {p,^. La cause de
(i) Lettre du 8 mai 182G.
(2) La nouvelle visite de Gros à Rude nous est connue par la lettre de ]Vl'»e Rude du 21 décembre 1828: << Monsieur Gros est venu passer deux jours à Bruxelles; il est venu nous voir». Dès cette époque la brouille avec David était consommée. Sophie Rude écrivait, en effet, à M"^^ Moyne le /j février précédent: « Je ne t'avais pas parlé de notre rupture avec M. David parce qu'il y a des détails qui ne peuvent s'écrire » (Voir au Répertoire chronologique , § III, 1826, à propos du Buste de David, modelé après la moi t du peintre).
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leur division nous reste inconnue. Elle a été assez grave pour empêcher toute rencontre jusqu'à la mort de David. Le statuaire, d'ailleurs, ne cesse point de rendre à son talent le plus haut hommage. Lorsque, le 29 décembre i825, le peintre du Sacre a rendu le dernier soupir, Rude accourt, les yeux en larmes, sollicite et obtient l'honneur de mouler sa main droite. A ses funérailles, un des coins du poêle funèbre lui est réservé. Le probe Dijonnais, en aucun cas, ne s'est départi de son rare esprit de dignité et de justice. Que si je regarde, maintenant, pour le juger, l'ensemble de sa production en Belgique, je suis frappé du signe académique et traditionnel qui l'empreint. L'ordre des idées, l'application de l'intelligence et de la bonne volonté y éclatent partout ; on y constate même par places une certaine fougue d'imagination, mais la personnalité de l'artiste n'est nulle part très apparente. N'était la conscience de l'exécutant avec un sentiment de nature notable en plusieurs mouvements, nous n'oserions mettre François Rude, en considération de son œuvre belge, fort au-dessus des académistes de Técole impériale. Je laisse de côté le pauvre fronton de l'hôtel des Monnaies, les froides cariatides du Cercle- Noble, les deux figures plus mouvementées, mais non plus neuves, de la porte de l'ancien hôtel de Boughom et les sculptures ternes du palais du roi Guillaume L La chaire de Saint-Etienne, à Lille, assez remarquable en sa partie supérieure, dominée par un archange volant et par deux angelots qui tiennent à pleines poignées les draperies de l'abat- voix, est ornée, à sa face, d'une petite Lapidation de saint- Etienne en bas-relief, semblable à une vignette hagiographique du dix-huitième siècle, et décorée, à son soubassement, de deux grandes figures convenues de
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TEspérance et de la Foi (i). Pas un éclair d'inspiration n'y étincelle. Pour les huit bas-reliefs de F Histoire d'Achille, au château de Tervueren : Achille trempé dans le Styx, les Premiers exploits d'Achille; lé Combat d'Achille contre Hector; le Cadavre d'Hector traîné autour des murs de Troie ; Priam aux pieds d'Achille..., j'ai besoin de me rappeler les conditions de l'époque et du milieu où l'œuvre fut mise au jour pour y trouver un relatif intérêt. Peu importe que le sculpteur ait pensé constamment à la réalité dans le détail des formes si sa conception n'est que réminiscence et vaine littérature ! Cette évocation artificielle ne provoque en mon esprit que des impressions de concours pour le prix de Rome. Dans le Méléarjre, également marqué du goût pseudo-antique, je suis en droit, du moins, de me rabattre sur le rôle agréable et décoratif du paysage et sur les furieux groupes de chiens qui poursuivent, à travers les herbes des marais, le sanglier de Galydon. Evidemment, toute la série se réclame d'un viril souci de concentration et de simplification des sujets, d'une technique savante, d'une ambition de faire agir expressivement les personnages,, mais sans nulle idée claire d'un art de vérité moderne (2).
(i) J'ai consulté sur cette chaire les archives de la fabrique de l'église de Saint-Etienne. La composition est de Verly, architecte lillois. Le menuisier lillois Buissine a exécuté le gros œuvre de menuiserie, moyennant 3 325 francs. Huidiez, ornemaniste à Lille, a sculpté les draperies, culs de lampe et ornements de tout genre. Enfin, les cinq figures et le bas-relief de Rude ont été façonnés sous sa direction par des praticiens de Bruxelles. Rude est Aenu à Lille en 1826, pour les placer. Les documents ne mentionnent pas la rémunération accordée à Rude et à Huidiez. Cette chaire, de tradition flamande, commandée par la fabrique, paraît a,voir été payée, en majeure partie, par les fabriciens, sur leurs ressources particulières.
(2) Ces sculptures de Tervueren, gravement atteintes par le feu>
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Si habile, si droilement intentionné que soit Fauteur, il confond en son art des principes disparates, de même qu'il couvre d'une seule admiration les héros des Victoires et conquêtes des Français, du Mémorial de Sainte- Hélène, d'Homère et de Plutarque. a Quels hommes ! Quels hommes ! dit-il à son ami Feignaux. Allons, fumons une bonne pipe ! » Le passage de François Rude au milieu des incertitudes esthétiques de l'École parisienne a laissé dans sa cervelle un étrange chaos. Il le sent vaguement, il s'en inquiète sourdement, mais les malentendus le débordent, A Bruxelles, sous l'influence des contradictoires oracles de David et des préjugés des architectes, il a cherché bien plutôt à réchaufl'er les formes apprises qu'à les régénérer par une foncière observation de la vie. En raccourci, le futur maître de TArc de triomphe est encore en lisière. .Déjà supérieur à ses contemporains par l'élan etTinstinct, appelé, non à faire trembler le marbre comme Puget, mais à le faire liumainement vivre, sa graduelle émancipation aura pour effet de ramener la sculpture à ses conditions vitales: l'étude directe et rigoureuse du corps humain, l'intime recherche de l'action, le devoir de profiter de tous les enseignements en ne travaillant que d'original, suivant la conception de l'artiste et les besoins du temps, sans équivoque, sans formulaire.
lors de l'incendie du château, n'existent plus qu'à l'état de frag menls, mais elles ont été moulées après le sinistre. UHisloire d'Achillr n'a jamais été exécutée en marbre, comme elle devait l'être selon le projet primitif. On en voit des moulages pris »ur les plâtres originaux ravagés par la flamme, au Musée d'art décoratif et monumental de Bruxelles, au musée des arts décoratifs de Paris et au musée de Dijon. La frise de Méléagre n'a pu être conservée. Le moulage se trouve au musée bruxellois, ainsi que celui des deux trophées de chasse modelés par Rude pour le péristyle du château.
Préludes du retour en France
Depuis douze ans qu'il a quitté la France, Rude ne semble guère avoir eu regret du mouvement parisien. Il est heureux d'un bonheur à son gré dans sa vie simple, forte, laborieuse, comblé des joies de l'intérieur, en étroite union de cœur et d'esprit avec sa femme, adorant son petit Amédée qui se développe à ravir, environné d'élèves respectueux et dociles. Sa pauvreté lui pèse peu dès là qu'il joint les deux bouts de l'année. « Ce n'est pas tant par plaisir que par nécessité que nous travaillons sans relâche, écrit M""' Rude. . . Je ne me plains pas, pourtant, et je remercie Dieu tous les jours de nous donner une bonne santé et de la besogne. )) Le souvenir de Dijon reparaît dans la conversation du ménage à chaque instant. De Paris, il n'est pas une fois question, tout le long des lettres à M'"'' Moyne, avant le mois de décembre 1826. Lors de la seconde visite de Gros, naguères, le sculpteur a parlé au peintre en homme fixé sans retour où l'a jeté son sort. Il s'est, seulement, fort enquis de ses anciens maîtres et de ses camarades. Le baron Denon, qui lui fut bienveillant, se consume en disgrâce, inconsolable d'avoir vu restituer à l'étranger les chefs-d'œuvre choisis par lui dans les villes conquises et rangés au Louvre triomphalement. Les Bourbons l'ont mis à
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l'écart. Sa retraite forcée lui est une cuisante souffrance, dont la contemplation des richesses de son cabinet ne le soulage pas (i). Sur Cartellier, Gros n'a pas manqué d'apprendre à Rude que le vieil académicien ne Ta pas oublié, qu'il s'étonne même de n'avoir vu, encore, en aucune exposition, nulle marque de son talent. Rude s'est doucement excusé. On ne saurait de bonne foi l'accuser de paresse. S'il n'envoie rien aux Salons parisiens, la faute en est à des travaux de sculpture décorative absorbant tout son temps. — « En ce cas, a riposté son ami, pourquoi ne pas rentrer à Paris? Que vousattardez-vous davantage en Belgique? Voilà vos rivaux de l'Ecole des Beaux-Arts, David d'Angers, Pradier, Cortot, Roman, dont on commence à s'occuper, landisqu'on vous ignore par votre négligence. Plus vous attendrez, sachez-le bien, et plus malaisés seront vos débuts. )) Le fils du poélier de répondre, en souriant, qu'il a des commandes à Bruxelles. En aura-t-il de même là-bas? Grande affaire et qu'un père de famille doit considérer. . . (2).
Peu à peu, cependant, le conseil de Gros germe chez l'artiste. Son naufrage est-il si certain alors que David d'Angers, P radier, Roman, Cortot, dominent le courant? Il les vaut bien, que diable, — si tant est est qu'il ne vaille mieux ! Sentiment d'envie, penserat-on ! — Non, simple poussée d'émulation et juste désir de gloire. Je suppose qu'il s'est ouvert à sa
(i) Donon meurt à Paris, à soixante-dix-Iniit ans, le 27 avril 182.5. (^artellier sculple sa statue, érigée en bronze au cimetière <lu l^cre La Chaise et datée de 1826.
(2) Le rùle de Gros, préparant ainsi le retour de Rude on France, m'a clé réxélé par une lettre de M'"« Rude et par les souvenirs de \\\\. Christo|)he et (iaston Guitton, tous deux familiers du sculpteur et qui tenaient de lui ces détails.
femme, à laquelle il ne cache rien, de ses velléités, infiniment vagues encore, de repasser la frontière, mais tout au plus comme d'un rêve réalisable peut-être dans un lointain, très lointain avenir... M""' Rude a le meilleur de ses affections et toutes ses habitudes en Belgique. La perpective d'une installation à Paris la doit, positivement, effaroucher. Qu'elle se rassure. Son mari n'est pas homme à la contrarier pour si peu... L'idée l'a traversé, rien de plus — du moins à ce qu'il s'imagine. Néanmoins, il confessera plus tard avoir été mordu, pour la première fois, vers 1826, du désir d'entreprendre au plus vite « une figure d'exécution, susceptible d'être exposée à Paris ». La mythologie fournit de beaux motifs à la statuaire. Que dira-t-on de celui-ci, par exemple, qui lui est venu en tête et dont il cherche la silhouette en se jouant : Mercure rattachant ses talonnières? Bah ! qui vivra verra. L'homme qui travaille avec conviction et avec suite est tout semblable, s'il a quelque tempérament, au voyageur engagé sur la bonne route et qui atteindra son but en dépit de tout, si reculé qu'il puisse être.
Quand une obsession d'éventuel changement d'existence s'est emparée d'un cerveau, il est rare qu'elle se traduise en acte sans l'accoutumance que donne un long temps et sans le concert de faits répétés. Rien de moins commun qu'une grande résolution soudaine dans l'ordinaire de la vie. La suite des circonstances transforme une impression latente en pensée confuse, puis en dessein proposé et, pour que s'engendre une volonté d'agir immédiate, il faut d'autres impulsions encore. C'est à ce point de vue que le psychologue trouve à décomposer les manœuvres humaines un si vif intérêt. François Rude, en sa félicité même, ne