‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 30 sur 111 · LA VIE INTIME, RUE D ENFER · texte numérisé non relu

LA VIE INTIME, RUE D ENFER

petit commerce de laine qui n'a point réussi ; on finit par leur obtenir je ne sais quelle place infime à Nolay, -en Bourgogne, où elles se rendent et où elles continuent à mourir de faim. Plus ces femmes ont de détresse, plus Madame Rude fait éclater sa sympathie pour elles. Elle leur est, en quelque sorte, reconnaissante de donner l'essor à sa pitié.

Telle est, à l'écart des camaraderies d'atelier, la société coutumière de la maison. Joignons-y, pour simple mémoire, la sœui aînée du maître, Françoise Rude, entraperçue quelquefois, hâtive, furtive, effacée, fuyant les regards, s'cffarant des questions, avide de rendre service. Elle mène, loin des siens, rue Notre- Dame-de-Lorette, une existence mystérieuse et n'attend rien d'eux, sauf, de temps en temps, le dimanche, le plaisir de conduire à la promenade le petit Amédée. Au vrai, nos bonnes gens conservent à Paris des mœurs éminemment provinciales et bourgeoises. Comme en Belgique, ils travaillent tout le jour et, le soir, ils ne se plaisent point hors de chez eux. S'il leur arrive d'accepter une invitation, c'est presque à leur corps défendant, pour obéir à de rigoureuses convenances. Une soirée à l'Opéra les laisse ennuyés. (( Nous autres, habitants de la rue d'Enfer, écrit Madame Rude, nous n'entendons guère de bruit. Le tapage du Grand Opéra nous étourdit. Nous aimons bien mieux passer la soirée au coin de notre feu, dans notre petit salon, que d'aller au spectacle ». Leur joie, c'est la retraite, la causerie franche, les caresses de leur enfant, en qui repose leur espoir. Jamais leurs goûts ne changeront. Par toutes leurs habitudes, ils sont de leur province. Sophie médite-t-elle un voyage à Dijon ? Elle cherche une compagne de route. Sans compagne, elle ne partira pas. Lorsqu'il s'agit d'envoyer

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quelque argent au pays, en paiement d'une fourniture de vin par exemple, on se garde bien de l'adresser directement aux Moyne : on préfère s'enquérir d'un ]3ourguignon de passage à Paris pour lui confier la somme. On est prudent, timoré, ami des précautions. Dans leur intérieur, les Rude ont le soin de leur bienêtre. Ils reçoivent peu, mais de leur mieux. Dès que l(Mir vient l'aisance, on voit Madame Rude demander à Dijon de quoi mettre ses hôtes en belle humeur : du vin « d'ordinaire, d'extraordinaire ou de rôti », à soixante-cinq, quatre-vingt et même cent vingt-cinq francs la feuillette. A l'occasion, les Moyne font parvenir à leurs amis des cadeaux de fruits, de raisiné, de cerises séchées, de pruneaux, de gelées, de menus produits de leur propriété de ChamboUe. Le sculpteur est friand de ces béatilles...

Hélas ! Aucun bonheur humain n'est à l'abri d'un coups du sort. Le petit Amédée a sept ans. C'est un enfant très doux, intelligent et charmant, mais chétif (^t mal fait pour vivre. A force de l'envelopper de leur amour, ses parents se bercent de l'illusion qu'il vivra. Le sourire, pourtant, s'efface sur ses lèvres blêmes. Une après-midi de i83o, la mort le saisit. Rude, accouru de son atelier en toute hâte, se sent le cœur arraché, s'abime en une désolation sans larmes. Plusieurs jours, l'égarement est en lui. Il ne faut rien moins que son énergie et la tendre sollicitude de sa femme, oublieuse de sa propre douleur, pour le sauver de la pire exaspération nerveuse. Sa souffrance, dès lors, s'étudie à se cacher. Puisse renaître pour lui du travail la sérénité ou le courage ! Le grand affligé se remet d'acharnement à l'exécution du modèle de son Petit pécheur à la tortue. C'est faiblesse, à ses yeux, de laisser s'extravaser son amertume. L'artiste

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