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le plus meurtri se réfugie en son art et garde sa fierté (i).
Au cours de la cruelle année, dos crises politiques se succèdent, si graves, si troublantes que nul n'a le droit de s'en désintéresser. Comme partout, on en discute chaudement rue d'Enfer, mais, ballotté entre ses aspirations républicaines et ses admirations impérialistes. Rude n'est rien moins qu'un politicien à idées claires. Nous aurons à dire, avant peu, qu'il s'est oublié, à la fin de la Restauration, jusqu'à participer à une composition au rebours de ses sentiments intimes en Fhonneur du duc d'Angoulême, vainqueur des insurgés de Cadix. Dans les événements de i83o, son premier mouvement est de trembler pour l'avenir des sculpteurs et des peintres. « Rien n'est encore décidé pour ce qui concerne les travaux, écrit Madame Rude, le i/i septembre, et nous sommes dans l'attente. Un pareil état peut se prolonger. Il y a bien des choses à organiser avant les arts, après une révolution comme celle qui s'est faite en trois jours. Notre roi a les meilleures intentions du monde ; espérons que les gens qui l'entourent le seconderont, et peut-être pensera-ton aux artistes qu'il ne faut pas laisser mourir de faim, car ils iraient chercher Charles X, qui reviendrait, j'en suis sûre, malgré qu'il soit très occupé à chasser en Angleterre. » Quinze mois plus tard, les mêmes inquiétudes particulières se devinent sous le ton plus lyrique et plus Apre : « L'avenir n'est pas rassurant ; nous touchons à une crise inévitable. Notre gouvernement.
(i) L'acte de décès d'Amédée Rude a été brùlé dans les incendies de la (^lommune de 1871 et l'on ne saurait dire au juste en quel mois de i83o l'enfant est mort. Ce ne fut, assurément, que vers la fin de l'année. En septembre sa mère le nommait encore dans une Icllrc d'un ton joyeux.
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malgré les avis libéraux:, suit une route qui le perd et qui nous perd peut-être aussi.. On a cru, ou feint de croire que les donneurs de conseils voulaient renverser ce qu'ils avaient établi au prix de leur sang. Ils voulaient, au contraire, que le gouvernement contentât la majorité, seul moyen de salut. Le mécontentement est (jrand et la misère générale. Nous avons abandonné tous les malheureux peuples qui nous auraient secourus quand nous en aurions eu besoin et, en faisant des bassesses pour avoir la paix, nous n'obtiendrons que la guerre. Il fallait effrayer; nous faisons pitié (i). » Ces déclamations épistolaires nous sont Fécho très inattendu de Fopinion publique, répercutée dans les ateliers où l'on doute du lendemain. Afin de nous éclaircir de la phrase sur « l'abandon des peuples » , lisons encore le passage suivant relatif aux affaires belges après i83o. Rien ne respire mieux les passions du temps, avec quelque chose de tout personnel aux Rude et de facile à discerner : « Tu as du apprendre par les journaux le triste état de la Belgique. J'étais bien inquiète de Yictorine que je croyais à la campagne, chpz les tantes de son mari. L'habitation se trouve à une lieue de ïervueren, où le prince dOrange a toutes ses forces. Grâce à Dieu, Yictorine est à Bruxelles, toute prête à courir à Mons, si, malheureusement, les Belges étaient vaincus, ce que Yictorine n'a pas l'air de craindre, — tant elle partage l'enthousiasme de cette brave nation trompée, trahie, qui n'était nullement organisée pour repousser l'ennemi ! Tout ce qui peut porter un fusil ou une faulx a quitté Bruxelles. Ma sœur fait de la charpie pour les blessés qu'on amènera. Cette guerre est affreuse, avec des bri-
(i) Lettre du 19 janvier 1882.
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gands qui commettent toutes les horreurs imaginables. Les pauvres Belges se feront tous tuer jusqu'au dernier. Nous ne savons pas si Tarmée française, partie si précipitamment et arrêtée tout d'un coup par des entraves diplomatiques, est en Belgique. La froide raison de nos hommes d'Etat donnera peut-être le temps au roi de Hollande de faire massacrer les Belges comme l'empereur de Russie fait tuer les Polonais. Nous sommes dans une situation bien extraordinaire après une révolution comme celle de Tan passé. Peut-être la Chambre nous sauvera-t-elle. Espérons-le! (i). »
Eh non ! la Chambre ne sauve personne... Mais comment voir ici autre chose que des résumés de conversations suggérées, aux heures de loisir, par la lecture des journaux ? Aussi bien les sérieuses préoccupations de Rude sont extérieures à la politique et ses réflexions portent le plus souvent sur les conditions nouvelles de la vie des artistes. La défense des intérêts d'un homme fait partie de sa dignité. En esprit généreux, notre statuaire ne s'isole en rien de ses confrères. Les documents nous le montrent associé aux démarches des sculpteurs choisis déjà pour modeler et tailler la haute frise de l'Arc-de-l'E toile. Une seule idée lui est en horreur : celle des concours. Il la combat assidûment devant ses camarades avec un acharnement qui a sa source dans le souvenir du concours de la Madeleine ; il n'y peut voir qu'un piège tendu aux plus méritants et aux plus fiers au profit des intrigants et des médiocres. Or, sur ces entrefaites, on rêve, à Dijon, d'ériger -un monument à la mémoire des combattants de juillet, morts dans les trois journées, et on le supplie de concourir. Nul doute que son projet^.
(i) Lettre de i83i, sans date précise.
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quel qu'il soit, n'obtienne la commande. Qu'il consente, seulement, à envoyer une composition. Mais Rude ne se démentirait sous aucuu prétexte. Non content de se tenir à l'écart, il adresse à son ami Moyne une lettre caractéristique, utile à méditer.
« Paris, 1^ février i832.
(( Combien je vous remercie, mon cher Moyne, de toute la peine que vous avez prise... Je voudrais bien pouvoir causer un instant avec vous, pour vous expliquer toutes les raisons qui doivent m' empêcher de concourir. J'ai déjà fait cette sottise à Paris et je ne suis plus à m'en repentir. Je suis persuadé qu'il n'y a plus un de nos artistes distingués qui concourût aujourd'hui. Le petit nonûire de ceux qui ont fait comme moi en ont perdu l'envie. D'ailleurs, il n'y a pas de doute que le gouvernement abandonne cette manière de distribuer les travaux : il en a reconnu toute l'absurdité. En effet, un artiste médiocre peut avoir une idée heureuse, le hasard même peut le servir, ou bien il aura l'adresse desavoir ce que veulent les personnes appelées à juger les projets, lorsqu'il sera sur les lieux et en position de le faire, moyen qu'Unie serait impossible d'employer quand même je serais là. Je n'ai jamais pu me former à toutes ces petites menées. Aussi, avec quelques talents, nous ne ferons jamais de brillantes affaires ; mais c'est un parti pris.
« Je n'ai pas fini sur l'article des concours. Je vous dirai donc que, lors même que l'on donnerait un programme très arrêté et que tous les concurrents feraient le même sujet, il faudrait choisir l'esquisse la mieux faite. Ce qui fait bien en esquisse peut être fort médiocre à l'exécution. David disent qu'il ne concourrait
Louis XIII adolescent, statuette argent (i8/|0-i8/|2). Château de Darnpierre.
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jHis pour le fronton de la Madeleine, paire qu'il avait des elères qui faisaient bien mieux les esquisses que lui. David est un statuaire d'un très beau talent ; il est professeur et membre de l'Institut. Un autre artiste de l'Institut, et professeur aussi, qui a eu l'imprudence de se hasarder à concourir deux fois, deux fois a échoué avec un talent bien supérieur à ceux qui l'ont emporté sur lui. Les concours sont faits pour les écoles ; là, le meilleur ouvrage obtient le prix et tout est fini. Mais juger ce que sera un monument sur la vue d'un esquisse, lorsqu'on ne connaît pas le talent de l'artiste qui doit l'exécuter, est imprudent — et surtout si cet artiste n 'a encore rien produit.
« C'est assez rabâcher, mon cher Moyne, et c'est peut-être beaucoup trop ; mais je tiens à ce que vous ne supposiez pas que j'y mets de l'indifférence. Je ferais, pour être chargé d'un monument à Dijon, tous les sacrifices que ma position me permettrait. Pour que je présentasse des projets, il faudrait que je fusse chargé du travail et que je communiquasse directement avec la commission qui me ferait connaître la somme destinée au monument, et le lieu oii il doit être élevé. Je ferais une ou plusieurs compositions que je soumettrais à qui de droit. Si l'on veut que le monument soit fait par un Dijonnais, je crois, sans trop d'amour-propre, y avoir au moins autant de droit que qui que ce soit. »
Il est difficile d'exposer plus nettement un plus sage programme. Le malheur veut qu'on n'y acquiesce point. Bien pis: on renonce à célébrer à Dijon, par une œuvre quelconque, sur la place royale ou ailleurs, les « Héros de Juillet ». Tout lasse et tout passe. Cependant, il y a eu souscription publique ; la plupart des communes de la Côte d'Or ont envoyé leur offrande. De Fourcaud. i i
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<( Qu'est devenu l'argent, demandent les journaux de l'époque? » L'argent s'est évanoui... Sophie Rude, un jour, se souvenant de cette histoire, laissera simplement tomber ces mots : « Rude en a eu grande peine ; Dijon a été privé de belles statues. Mais Rude avait bien agi selon sa conscience (i). »
J'ai relevé les actes, les opinions, les détails où se peint l'homme ; nous nous sommes accointés à ses amis ; nous avons vu la douleur entrer dans la maison et, peu à peu, la résignation y ramener le calme. Le maître travaille : il s'absorbe en son labeur. Ainsi, quand une pierre est tombée au fond de Feau, l'eau se trouble un moment, puis se rassérène et s'ensommeille : seulement, la pierre reste au fond. Rude a repris ses accoutumances. Rien n'est changé en sa manière d'être — à ceci près que l'affreux chagrin veille au secret de son cœur. Entre sa femme et lui, c'est à qui refoulera le mieux sa souffrance. Dans un billet de Madame Rude, tracé à la hâte en i83i, se lit cette phrase poignante : « J'ai presque rompu avec toutes nos connaissances, car partout je vois des enfants. » Le pauvre sculpteur lutte contre ses nerfs ; son déses-
(i) Une lettre de M"^^ Rude du 19 janvier 1882, renferme sur cette affaire, des renseignements curieux. Quelque temps auparavant, le maître occupé à son Retour de l'Armée d'Egypte pour l'Arc de triomphe, a reçu la visite de son ancien camarade le sculpteur Darbois, de Dijon, lequel, revenu en Bourgogne, publie partout que Rude « a des travaux considérables ». Sophie Rude, mise au courant de ce bruit par M"^*^ Moyne, proleste avec énergie contre une insinuation de nature à priver son mari d'une désirable commande et fait appel au dévoùment de ses amis en vue de hâter la solution. — Peut-être l'expédient du concours fut-il proposé par ces derniers dans l'espoir de déjouer toute intrigue. Mais Rude écarta la proposition. Aussi bien, s'il l'avait acceptée, le projet n'aurait pas eu plus de suite puisque les sommes versées s'étaient fondues on n^^&pit où.
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poir est toujours prêt à éclater quoi qu'il fasse... Au mois de mai i833, sa femme n'ose encore faire avec lui le voyage de Bruxelles. « Je crains, dit-elle, les souvenirs déchirants qui nous accableraient dans le pays oii nous avons été si heureux. Ils seraient trop forts pour lui... Lorsque mon beau-frère était ici, j'avais dû le prier de ne plus parler de ses enfants devant mon mari, tant sa figure était bouleversée. Si je n'avais pas eu assez d'empire sur moi pour paraître gaie et l'encourager par mon exemple, je n'aurais pas pu le conserver. Je puis, heureusement, cacher tout ce que j'éprouve, et je me suis étudiée à changer toutes les conversations qui pouvaient l'émouvoir, quitte à sembler ridicule • aux gens auxquels je coupais la parole. Enfin, j'ai réussi et il est presque entièrement débarrassé de cette maladie de nerfs causée par le chagrin. » Douleur terrible, celle-là qui se dissimule et qu'on peut croire apaisée ! Autant qu'ils vivront, les inconsolés ne penseront qu'à l'absent sans oser se l'avouer jamais. Le maître produira des chefsd'œuvre ; il aura la gloire ; il ne sentira pas se fermer la blessure de son cœur. Et du petit être adoré, autour duquel tant de rêves s'épanouirent, sur la tombe de qui tant de joies se sont brisées, rien ne demeure aujourd'hui qu'un portrait peint par sa mère, à sa sixième année et une lettre de cinq ou six lignes où il promet à son grand-papa Frémiet d'être bien sage !... (i).
(i) Le portrait et la lettre sont conserves par la famille CabcL, à Nuits (Cote-d'Or).
Origines de l'Arc de triomphe.
C'est le lieu cFen venir à la décoration de FArc de triomphe de l'Etoile, où Rude va conquérir sa définitive et populaire illustration . On n'a point coutume d'envisager les complications d'une vaste entreprise monumentale, les difficultés matérielles qui se dressent, le souci d'accorder d'innombrables collaborateurs desquels, à chaque instant, les susceptibilités s'enveniment, [l'obligation de maintenir l'unité dans un ensemble de travaux très étendus et très divers, la nécessité de se plier aux rigueurs des conditions budgétaires, les lenteurs fréquentes des administrations, les mille incidents de détail qui imposent aux architectes toutes sortes de modifications au plan primitif, sans compter les événements graves qui traversent et bouleversent les projets les mieux affirmés. J'ai eu la bonne chance de rencontrer dans les anciens papiers de la Direction des Beaux-Arts (i) et aux Archives nationales, la plupart des dossiers relatifs à la construction de l'Arc de triomphe. Qu'il me soit permis, en montrant à quelles vicissitudes notre sculpteur fut mêlé, d'esquisser le tableau d'un de ces immenses labeurs collectifs où l'esprit d'une époque s'est résumé.
(i) Communiqués par permission spéciale de la Direction des Beaux-Arts.
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Dès les premières années de son règne, — ce trait nous est connu, — Napoléon a résolu de multiplier les monuments à la gloire de la Grande-Armée. De tous les moyens d'éblouir la foule dans le présent et dans l'avenir, et de populariser son Empire, celui-ci lui paraît le plus efficace, sinon le plus digne de lui. Par un décret du i8 février 1806, il a donc ordonné l'érection d'un arc de triomphe « à l'entrée des boulevards, du côté de la rue Saint-Antoine ». Tout d'abord, le choix de l'emplacement a fort déplu. Une commission spéciale nommée par le ministre de l'Intérieur, Nompère de Champagny, pour étudier la question et composée de Heurtier, Dufourny, Gondoin et Thibaut, architectes, et de Rolandet Dejoux, sculpteurs, jugeait l'édifice bien mieux situé place de la Concorde, à hauteur du pont, en sorte qu'on le puisse apercevoir de très loin, le long de la Seine. Champagny laisse dire et présente, à son tour, son idée. Il est, à Paris, un endroit merveilleux, haut de niveau, désert encore, où ne se voient que deux ou trois masures et les deux pavillons d'octroi, lourds et pompeux comme des temples, construits naguère par Ledoux : c'est la Barrière-de-l' Etoile. Oii trouver, pour une porte héroïque devant profiler sur le ciel, en amples silhouettes, son cintre hardi et son couronnement, un site plus favorable? Le ministre, non moins adroit que Vivant Denon dans la question de la colonne Vendôme, intéresse tout de suite à son objet l'orgueil impérial : « Un arc de triomphe à l'Étoile, écrit-il pour commencer, fermerait de la façon la plus majestueuse et la plus pittoresque le superbe point de vue que l'on a du château des Tuileries. » Son thème ainsi posé, il le développe par un habile mélange de considérations d'intérêt public et de llattcries persuasives : « En regardant le
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palais de Votre Majesté comme le centre de Paris ^ de même que Paris est le centre de l'Empire, le monument serait vu du cœur de la capitale, de la place la plus spacieuse et la plus régulière, de la promenade la plus fréquentée, et, cependant, il ferait l'entrée de la ville, véritable destination des monuments de ce genre. Quoique éloigné, il serait toujours en face du Triomphateur. Votre Majesté le traverserait en se rendant à la Malmaison, à Saint-Germain, à Saint- Cloud même et à Versailles... ». De tels arguments sont irrésistibles en une telle période enivrée. Quelques jours après, l'architecte Chalgrin reçoit l'ordre de procéder aux fondations.
Que doit-être l'Arc de triomphe en sa première donnée ? — Une porte colossale d'un style assez sévère, ornée de colonnes corinthiennes et sans prédominance de la sculpture. Érigée en mémoire des campagnes d'Italie et d'Egypte, on entend qu'elle rappelle les formes romaines dans les proportions des pylônes égyptiens. Mais, presque aussitôt, de vives querelles éclatent au sujet des colonnes, entre Chalgrin et son confrère Raymond, qu'on a tenu à lui adjoindre. Seront-elles isolées ou engagées ? — Ni l'un ni l'autre : elles seront supprimées par économie. Des motifs sculptés suffiront à la façade. Au demeurant, les travaux traînent en longueur, interrompus ou poursuivis selon l'argent qu'on a. Lors de l'entrée solennelle de Napoléon et de Marie-Louise, le ministre Grétet a fait terminer l'édifice par simulacre, en charpente et en toile peinte, et, devant l'impression générale, il semble que tout n'ait plus qu'à s'accélérer. Non I Ghalgrin meiirt; son élève Goust, mis à sa place, voit, de plus en plus, les ressources de la nation passer à la guerre. En i8i/i, les promeneurs qui s'égarent à l'extrémité
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des Champs-Elysées aperçoivent, de ci de là, des palissades en planches en train de s'arracher, des chantiers vides, des entassements de blocs à l'abandon et, dans l'enclos central, des baraquements aux vitres cassées et quatre épais massifs de maçonnerie émergeant d'une vingtaine de mètres. Le monument ne peut être qu'en horreur aux Bourbons. Ils le voudront, certainement, disperser pierre à pierre. Le bruit public Tannonce avec insistance et, si d'aucuns s'en indignent, ce n'est point par regret d'artistes, mais simplement parce que, l'empereur tombé, le sentiment révolutionnaire s'est réveillé napoléonien.
Toutefois, en dépit des circonstances, le successeur de Chalgrin ne désespère pas. J'ai lu, en plusieurs monographies, qu'il a lui-même proposé au gouvernement de Louis XVIII de sacrifier la dédicace originelle et de consacrer l'Arc de triomphe à la gloire de la Maison de Bourbon. Hormis qu'on produise un document positif, je tiens cette assertion pour arbitraire, au moins dans ces termes. Goust est un esprit de médiocre envergure, mais fm, souple, tenace et prudent, profondément dévoué à la mémoire de Chalgrin et se sachant, à cause de certaines attaches d'amitié, suspect au nouveau pouvoir. Toute brusque évolution de sa part serait ridicule et périlleuse ; il en a d'autant mieux conscience que rien ne presse et qu'on ne change pas le sens d'un édifice du jour au lendemain, comme on retourne un vêtement. Ce qu'il peut faire et ce qu'il fait, c'est préparer un courant d'opinion, acclimater sourdement une idée, y accoutumer les intéressés afin que tout le monde, par la force des choses, s'y rallie un jour. Dans cette vue, il donne son mot d'ordre à ses amis, tachant à ramener, par eux, l'attention sur l'arc en soulfrance, et, pour son compte, inclinant par degrés
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vers la monarchie restaurée. Je possède une preuve de ses secrètes menées en un billet de lui, recueilli dans un lot d'autographes, parmi plusieurs notes du sculpteur Gaulle auquel il est adressé : « Monsieur, je ne puis vous dire à quel moment on reprendra les travaux de l'Étoile, mais j'ai confiance qu'on les reprendra, S. M. le Roi aidant, sitôt que le permettront les finances du royaume. Vous savez que j'ai dans les mains les études de M. Ghalgrin que j'ai continuées. Vous savez aussi qu'il reste beaucoup de maçonnerie à faire avant la sculpture ; mais les pierres monteront d'elles-mêmes les unes sur les autres. L'Arc de triomphe doit être un monument glorieux à la France et, par conséquent, au Roi. Il est impossible qu'il ne soit pas achevé... »
Ne voit-on pas ressortir de ce petit papier, d'ailleurs sans date, l'habileté de l'architecte à occuper de son rêve la conversation des artistes, à entretenir les espérances des sculpteurs, à faire entendre que le projet n'est rien moins qu'abandonné. On peut être convaincu que la question de raser ce qui est debout de l'édifice impérial s'est maintes fois agitée autour du nouveau maître. Mais quoi ! Ce serait grande affaire, et terriblement coûteuse, de renverser une maçonnerie pareille, d'extirper du sol des fondations gigantesques, profondes de huit mètres au moins. Qui sait, en outre, si l'on ne froisserait pas dangereusement le sentiment populaire ? Et, par surcroît, l'embellissement de cette entrée de Paris s'impose absolument. Dans l'embarras où l'on est, on compte sur la longueur du temps pour simplifier toute chose. Les mois s'écoulent, puis les années. Peu à peu, l'illusion se fortifie qu'il serait possible de dérober l'Arc de triomphe à la gloire de Napoléon. On a bien repris au souvenir de la Grande
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Armée cette manière de temple antique que lui avait voué Bonaparte, en pleine ville, et on Ta bien rendu sans opposition à Sainte-Madeleine. Il conviendra de profiter de la première circonstance pour rouvrir les chantiers, par grâce royale, et faire tailler en marbre, par les meilleurs statuaires, des faits et des symboles d'histoire qui laisseront au monument son caractère en modifiant ses signifiances politiques. L'heureuse occasion se produit, enfin, en 1828, après la guerre d^Espagne, brillamment couronnée sous l'égide du duc d'Angoulême. Tout de suite qu'on rappelle les ouvriers î La Restauration croit avoir trouvé le moyen de s'approprier l'Arc triomphal.
Goust a suivi de très près, sans en avoir l'air, ces divers acheminements. La solution adoptée serait même partie de lui qu'on ne s'en étonnerait guère. Seulement, toujours adroit, il ne s'est pas découvert une seule minute et j'en ai pour garant une très curieuse note tirée du dossier de la Direction des Beaux-Arts. Il paraît qu'on l'a consulté, lui, Goust, comme architecte de l'Etoile, en même temps qu'on a demandé son avis à Cartellier, comme statuaire. Consulte-ton un architecte sur le dessein qu'il a précisément conçu et personnellement proposé? Mais je transcris cette pièce :
Opinion de MM. Goust, architecte de l'Arc de triomphe, et Cartellier, statuaire.
Le projet de terminer l'Arc, pMcé au point le plus beau de Paris, est grand et noble, et l'idée de le consacrer au rétablissement du roi d'Espagne sur son trône est un superbe motif. Nous pensons que pour expliquer ce motif et pour décorer VArc le plus heureusement possûAe, les pieds-droits pourraient être ornés de tro-
phées à rimitation de ceux quon voit à Rome, connus sous le nom de trophées de Marins. Les deux du côté de Paris représenteraient, l'un la France se disposant à secourir l'Espagne, l'autre l'Espagne se dégageant de ses chaînes et ressaisissant le gouvernail de l'Etat. Sur la face opposée, on verrait la Victoire et la Paix (Les statues auraient vingt pieds de proportion). Les six bas-reliefs placés sur les faces et sur les côtés reproduiraient, historiquement, les principaux faits de ce mémorable événement.
12 août 1823.
Un tel document a, pour nous, le double intérêt de contenir la première idée des dispositions décoratives de l'Arc de l'Etoile et de faire intervenir, avec l'architecte du monument, le bon Gartellier, l'ancien maître de Rude. Mais voici qui n'est pas moins digne de nous arrêter. A la note qu'on vient de lire s'annexent deux feuilles de croquis exactement inspirés des vues qui s'y énoncent et signés d'Edme Gaulle, le propre destinataire du billet de G oust cité plus haut, et le premier artiste chez lequel ait travaillé Rude à son arrivée à Paris. Nous savons ce Gaulle homme d'imagination et fort expéditif. Goust l'aura prié d'improviser une réalisation d'ensemble de son programme, à titre d'indication, et peut-être même d'en soutenir le princijDe. Il sied, quoi qu'il en soit, de toucher deux mots de ce projet dont personne, à ma connaissance, n'a jamais fait mention et qui a servi de point de départ aux décorateurs.
Ces deux grandes feuilles jaunies comprennent la coupe, la face principale et l'une des faces latérales de l'Arc, plus neuf sujets de bas-reliefs lavés avec une certaine verve. Des pieds-droits, encadrés ou non de