CHAPITRE XVIII
La frise de Charles X.
Aux époques troublées, tant que se poursuit une grande entreprise d'art à sous-entendu politique, on ne sait à quels remaniements indéfinis elle est exposée. Les Gouvernements qui se succèdent en modifient incessament, selon leurs principes ou leurs nécessités, soit le plan, soit le détail, et, si fort qu'on s'inquiète, l'œuvre ne semble jamais au point. A l'heure où nous sommes, Charles X règne sur la France et se croit assuré de l'avenir ; le vicomte de Martignac détient le portefeuille de l'Intérieur ; le directeur des travaux de Paris est le conseiller d'Etat vicomte Héricart de Thury, et Jean-Nicolas Huyot, élève de Peyre, professeur à l'Ecole royale des Beaux-Arts, membre de l'Institut, homme érudit, actif et volontaire, préside à la continuation de l'Arc de triomphe. L'édifice est maintenant debout. Le moment vient d'en livrer les parois aux tailleurs d'images. Ici je n'ai plus qu'à me référer ponctuellement aux pièces des dossiers déposés aux Archives nationales (i).
(i) Ces dossiers constituent deux énormes liasses, F'^,io3o et F'3,io3i. Sauf indication contraire, les pièces citées proviennent de la liasse io3o. — D'une façon générale, je prie le lecteur de se reporter pour toutes les preuves, les références et le détail des questions, aux articles du Répertoire chronologique et historique relatifs à chaque œuvre. C'est une requête que je demande lapermission de ne plus répéter.
LA FRISE DE CHARLES X lyS
A la fin de raniiée 1828, le programme de G oust et de Gaulle a été remis à Tétude et Ton est convenu de décorer TArc d\me grande frise de pourtour, de deux Renommées colossales des deux côtés de la voûte, de trophées sur les pieds-droits et de trente-deux statues, personnifiant les principales villes de France, audessus de la balustrade du sommet. A l'endroit de ce couronnement, il est certain qu'on garde des doutes. Aussi bien ne veut-on commander pour l'instant que la frise et les Renommées. J'ai hâte d'ajouter que la frise n'est plus du tout conforme à la composition originaire : « La face orientale de l'Arc, vers les Champs- Elysées, représentera le roi assis sur son trône, entouré des principaux chefs de l'armée et distribuant des récompenses. Sur les côtés du Nord et du Sud, on verra défiler des régiments de toutes armes. Sur la face occidentale, vers le pont de Neuilly, M. le Dauphin sera figuré recevant les autorités civiles et militaires » (j). Pourquoi ces changements? — Parce qu'on a pris conscience que la glorification du duc d'Angoulêmc ne comportait pas un déploiement héroïque et pour
(i) La composition de cette frise, confiée probablement à un peintre, a été complètement élaborée. Dans le portefeuille de dessins et de projets, provenant de l'atelier de Rude et acquis par M. Gaston Joliet, j'en reconnais un croquis, avec quelqvies modilications, tracé librement, à la mine de plomb, en des proportions minimes, mais d'un jet très spirituel. Les deux parties du vaste ensemble se déroulent en étroites bandes. Un majestueux portique à perron occupe le centre de la première ; au milieu de la seconde se dresse un autel. D'innombrables figurines y montrent des officiers de la Cour, des fonctionnaires empressés, des généraux, des cavaliers, des porteurs de drapeaux, des musiques militaires, des soldats de toute arme et de tout costume, des femmes, des spectateurs marchant au devant de l'armée qui défile en ordre de triomphe. Ce croquis n'est, certainement, pas de Rude. Peut-être est-ce l'œuvre de sa femme, d'après le grand dessin officiel mis à la disposition des sculpteurs.
176 FUA>(;.OiS IlLDE ET SON TEMPS
siil)sliliicr, en cifigio, Charles X à Louis WIII. Vraie misère humaine !...
Celle frise, au surplus, se développera sur i/io mètres (le longueur et 2 mètres de hauteur. Elle ne peut être improvisée. Huyot propose d'en faire exécuter, avant lout, un modèle à demi proportion. « J'y consens, répond M. de Martignac, sous la condition qu'on y fera coopérer le plus grand nomhre possible déjeunes statuaires. » De fait, l'architecte envoie aussitôt (6 décembre 1828) une liste de présentation à M. Héricart de Thury. Pour la façade en. regard de Paris, il désigne Roman , Petitot et Seurre aîné (( élèves de Cartellier et habitués à travailler ensemble ». Pour la façade en regard de Neuilly, son choix s'arrête sur Nanteuil, Laitié et Cailhouet « artistes, pour ainsi dire du même temps et de la même école, ne pouvant que produire un ouvrage du même caractère en toutes ses parties ». Du côté du faubourg du Roule, l'œuvre sera confiée à Lemaire et à Rude et, du côté opposé à Raggi et à Bra. « Ces statuaires, conclut l'architecte, dirigés par un dessin nécessaire pour l'ensemble de la composition et par un modèle indispensable pour les saillies, offrent toutes les garanties d'une bonne exécution ». Après quelque débat, tous ces noms sont retenus, mais on croit devoir en inscrire de nouveaux sur la liste et remanier l'ordre de distribution. C'est ainsi que, par décision ministérielle du 1 4 février 1829, la façade des Champs-Elysées est attribuée à Roman, Petitot, Seurre et Foyatier, celle de Neuilly, à Nanteuil, Laitié, Cailhouet et Brun ; celle du Roule à Raggi, Jacquot et Duret, et celle de Passy, à Rude, Lemaire et Théophile Bra.
Voici donc notre Rude pourvu pour la première fois, à Paris, d'une commande monumentale. Son cœur est