‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 35 sur 111 · LA FRISE DE CHARLES X · texte numérisé non relu

LA FRISE DE CHARLES X

Au résultat, la collective réclamation n'est pas plus tôt écrite, qu'on la relit et qu'on s'interroge avec une vague inquiétude. Peut-être s'est-on montré un peu vif. Ce serait sagesse d'apporter un tempérament de bonnes paroles à la rigueur des observations, en 2)rouvant tout ensemble qu'on sait allier l'esprit classique le plus pur au sens juste de l'histoire moderne. A l'instant l'on se met d'accord pour rédiger ce Postscriptiim d'adorable prudence.

« Permettez-nous, Monsieur, de profiter de l'occasion pour vous remercier d'avoir songé à nous quand vous appliquez de nouveau l'histoire au monument. Cette manière expressive et intelligente de retracer nos annales et d'exposer presque éternellement les fastes de notre gloire nationale aux regards du monde, doit, à l'époque oii nous vivons, obtenir l'assentiment général et faire justice des froides allégories hiéroglyphiques et de ces ornements insignifiants dont on couvre encore trop souvent les monuments publics pour leur ôter l'âme et la vie... »

Nous distinguons là, somme toute, un petit point de comédie humaine à nous faire sourire ; mais on y sent autre chose encore. Ces bonnes volontés un peu vagues proclament, au fond, l'honorable désir de l'école de se dégager du poncif et de rentrer dans la voie vivante. Ce qu'ont dit nos sculpteurs en leur Post-scriptum, ils le pensent confusément, tout en plaçant toujours, selon la tradition, l'art académique au-dessus de l'art historique. Pour peu qu'on les pressât, chacun d'eux affirmerait comme Théophile Bra, dans une lettre postérieure de quelques jours à peine à celleque je viens de transcrire, que la frise de l'Arc est une de ces œuvres « n'exigeant pas un grand effort particulier d'imagination ou le secours de facultés sensitives très prononcées ». Rude

l8o FRANÇOIS m DE ET SO>^ TEMPS

se rappelle non sans orgueil son épopée d'Achille et sa Chasse de Méléagre du château de Tervucren, et le sujet de « Prométhée animant les arts », auquel il pense pour la façade du Palais Bouri3on, flatte en lui certains préjugés de style. Sur la représentation des héros modernes, on le sent fort indécis. Tout le monde est las des formules, mais les plus audacieux ont encore dans Tesprit, obstinément, le mot de Louis David à un admirateur de son tableau du Sacre : « Est-ce que vous me croyez fait pour peindre des bottes et des épaulettes ? » L'école française aspire à sortir du convenu, et elle ne sait comment s'affranchir, ni par quel chemin passer.

Que si nous sourions, Huyot s'exaspère. Plus il s'ingénie et force de vitesse à tout mettre en train, plus il lui survient de contretemps. Il avait demandé les modèles des Renommées à Gortot ; Cortot se récuse et il s'adresse à Pradier. Maintenant, c'est Raggi, chargé d'une portion de la frise, qui quitte la partie pour se consacrer à l'achèvement d'une statue de Louis XVI, attendue par la ville de Bordeaux et dont la fonte a manqué. Puis, c'est la Société des terrains de Passy multipliant des protestations contre l'encombrement des abords de l'Arc de triomphe, où lui incombent de dispendieux travaux de voierie. C'est aussi des difFicul tés avec les entrepreneurs... que sais-je? L'affaire des sculpteurs porte à son comble la mauvaise humeur de l'architecte ; mais nul moyen de se dérober. Bra et Jacquot se sont rendus, au nom de tous, chez le ministre et ont obtenu pour le groupe entier une convocation dans le cabinet du directeur des travaux de Paris. La réunion a lieu, en effet, le 28 avril 1829, sous la présidence d'Héricart de Thury, qui se montre le plus conciliant des hommes. Inutile de se roidir :

LA FRISE DE CHARLES X l8:

tout semble accordé par avance. Les sculpteurs réclament deux mille francs par chaque dix pieds de frise. — C'est trop juste. — Ils souhaitent que deux d'entre eux, élus an scrutin secret, exécutent, en grand, ini modèle d'angle de cinq pieds sur quatre pour leur servir de canon. — Le vote est admis. Séance tenante, ils élisent Seurre, élève de Cartellier, et Jacquot, élève de Bosio. — Leur vœu est encore de désigner, par voie de suffrages, le remplaçant de Raggi. — C'est à merveille, et ils choisissent aussitôt Desbœuf. — On les a associés contre leur gré dans les différentes parties de la composition. — Qu'à si peu ne tienne î L'ordre de la commande est modifié une fois de plus d'après leurs convenances. Jacquot, Bra, Foyatier, Laitié, Brun, Duret et Desbœuf, élèves ou amis de Bosio, sont chargés des façades des Champs-Elysées etdePassy; Cailhouet, Lemaire, Petitot, Roman, Nanteuil, Seurre et François Rude, élèves de Cartellier, des façades de Neuilly et du Roule. Pour le coup, tous sont enchantés. La seule condition imposée aux statuaires, c'est que leurs modèles soient |)réts et assemblés au mois de novembre prochain, à la date de la Saint-Charles, dans un des baraquements djs chantiers.

L'exposition des plâtres a-t-elle lieu à l'époque fixée, à l'occasion de la fête du roi? Je n'en sais rien. Charles X, le 3 décembre suivant, a, pour la première fois, franchi l'Arc, en allant voir, à la fonderie du Houle, la statue de Louis XVI dont le bronze a fini par réussir. S'est-il arrêté au bâtiment de l'Épure? Je l'ignore. Nous n'avons de nouvelles de la frise que par un Rapport de Huyot, du 5 mai i83o, rendant compte de l'ensemble du travail. 11 y aura, de ci de là, de légères corrections à faire au bénéfice de l'effet général. Deux modèles seulement sont à retoucher d'une façon

l82 FRANÇOIS RUDE ET SON TEMPS

sérieuse (ceux de Duret et de Jacqiiot), et deux autres sont entièrement à refaire (ceux de Foyatier et deBra). Duret a une facture beaucoup trop négligée, surtout dans le détail. La composition de Jacquot est trop maigre : il la faudrait mieux fournir de figures. Pour Bra et Foyatier, « ces habiles statuaires ne se sont pas placés au même point de vue que leurs confrères et, malgré le mérite de leurs ouvrages, ils n'ont pas la même physionomie que les autres parties de la frise et, dès lors, ne peuvent être exécutés tels qu'ils sont ». Ne demandons pas plus d'information : le dossier ne nous apprend rien autre chose, hormis qu'une commission est instituée, le 29 juin i83o, pour examiner les bas-reliefs et qu'elle se compose de Bosio, Cartelher, David d'Angers, Cortot et Huyot lui-même. Mais, sur ces entrefaites, une terrible révolution éclate : le trône est par terre. C'est fait de la glorification monumentale du règne de Charles X. Tout est à recommencer.

Il ressort des documents, en définitive, que le modèle de la frise royaliste a été entièrement livré à l'administration et qu'il ne restait plus qu'à l'exécuter en pierre. Quelle était la part de Rude dans l'ouvrage soudain condamné .^^ Un dessin à la mine de plomb, sur papier calque et soigneusement coté, maculé de plâtre au revers, retrouvé dans ses cartons, semble indiquer qu'il avait traité l'épisode de l'arrivée du duc d'Angoulême (i). Le prince s'avance, à cheval, suivi d'un aide de camp, des généraux l'attendent, tête nue, s'inclinant, faisant des gestes d'hommage. Sur son passage retentissent les acclamations. Voici

(i) Collection G. Joliet, à Dijon : dessin distinct de ceux visés plus haut.

Page 1