LA FRISE DE CHARLES X
les lantassins en shako, les tambours, les fifres, les grenadiers avec les drapeaux, et des cavaliers encore... Rien n'a été conservé, en tout cas, de la contribution de notre sculpteur, non plus des morceaux dus à ses confrères. Le grand ensemble collectif aura été divisé, oublié au fond d'un hangar, rongé de poussière, noyé de pluie, confondu parmi ces gravats que les entrepreneurs de maçonnerie refusaient d'enlever sur leurs tombereaux en i835 et qu'on faisait emporter à vil prix par un charretier de Passy, nommé Hacquin !
L'évolution de 1830. La frise de Louis-Philippe.
Dans le développement de ce récit, je fais, autant qu'il est en moi, la part des idées ambiantes, des opinions qui se déforment et se reforment, de tous ces grands cercles de latentes influences lentement renouvelées, au centre desquels les hommes se meuvent et produisent. L'esprit le plus indépendant reflète en tout point son époque, même lorsqu'il la domine, et l'esprit le moins subtil s'impressionne de ces variations successives comme un paysage se diversifie selon les états de la lumière. Si l'on s'en tenait aux seuls événements d'une existence sans en chercher Texplication dans les mouvements du temps, on ne raconterait que vaines anecdotes et rien ne serait éclairci du mystère des âges anciens. Evoquer un homme supérieur devant son siècle, c'est faire comparaître les générations entre lesquelles il a vécu. Nous venons de voir François Rude, si fervent en ses convictions démo cratiques et napoléoniennes, collaborer à la dérisoire apothéose de la Restauration, et voici qu'une tempête a renversé la monarchie traditionnelle, dispersé ses projets, jonché le sol de ses symboles. A quoi cette révolution a-t-elle répondu ? Vers quel but s'achemine notre histoire, et à travers quels achoppements?
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Rappelons nous ce qui a été dit des sourdes souffrances et des lamentations étouffées de la France à la fin de FEmpire. On n'en pouvait plus ; la folle gloire du conquérant s'était résolue pour la nation en écrasement, en deuil, en misère, en peine affreuse. Les femmes avaient peur pour les enfants qu'elles mettaient au monde. Au bord des guérets envahis par les herbes, les populations affaiblies avaient faim, et l'on pensait amèrement à tous ceux-là qui étaient nés dans les villages pour cultiver la terre, et que les balles avaient couchés en Italie, en Allemagne, en Autriche, en Russie, en Espagne, partout. Il fallait qu'un pouvoir nouveau rassurât l'Europe, permit aux petits Français de grandir, laissât verdir et grainer le blé. Seuls, les représentants de l'ancienne monarchie étaient prêts à faire face à une situation pareille. En dehors d'eux, on n'avait rien. La Charte parut donner aux vieux principes une physionomie sulHsamment nouvelle et contenir des gages de paix. Ainsi les Bourbons furent acceptés. Mais, presque tout de suite, les confusions et les malentendus se décélèrent. Louis XYIII se croyait en passe de liquider ce qu'on nommait « la grande faillite de 89 », alors qu'il venait lui-même, élans sa Charte, de payer tribut aux « Droits de l'homme et du citoyen ». Il se persuada que sa douloureuse royauté prenait racine dans les idées du xix° siècle (juand elle s'établissait à la plus mouvante surface et (|u'on l'admettait en réalité comme un provisoire. Entre l'esprit public et le gouvernement, il y avait cet abîme : la Révolution.
On doit à la Restauration de la gratitude : elle fut, à bien des égards, sage, modérée, conciliante ; elle reconstitua nos finances ; elle nous mit sur vm bon |)i('(l vis-à-vis de l'Europe par sa diplomatie. Mais
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■comment se fût-elle posée en équilibre stable entre ces •deux genres d'hommes qui l'assaillaient : les royalistes absolus, réclamant Fintégrité du dogme monarchique, et les libéraux, indignés qu'on osât toucher aux •conceptions révolutionnaires ? A mesure que l'on réglait les difficultés accumulées par l'Empire, que l'on acquittait les dettes énormes du régime impérial, les libéraux s'attachaient à raviver, comme un puissant moyen d'opposition, le culte de l'Empereur. De toutes parts, dans tout les ordres d'idées, les contradictions s'accusent en des bouillonnements. En Belgique, un foyer de démocratie s'est allumé dans le groupe des conventionnels en exil, qui ont tous servi Napoléon et qui s'en souviennent, tout en commençant à changer, visiblement, l'orientation de leurs rêves. A Paris, par une illusion caractéristique, les écrivains les plus remuants, les plus brillants aussi, comme Yictor Hugo, se déclarent tous royalistes et poussent la littérature dans la voie la plus ingénument démocratique. Par avance, ils ont dans l'esprit le mot du poète du Roi s'amuse, défendant son drame devant les tribunaux : (( Ce siècle a produit un grand homme et une grande chose : Napoléon et la Liberté » . Depuis l'avènement de Charles X, l'universel chaos n'a fait que fermenter davantage. Un jour, le roi a pris peur des républicains, de La Fayette, de son cheval blanc •et de sa garde nationale ; il a vu le terrain de gouvernement lui manquer et il s'est imaginé raffermir son trône en suspendant la Liberté. « Je ne veux pas monter en charrette comme mon malheureux frère, dit-il le 29 juillet i83o, au duc de Mortemart; j'aime mieux monter à cheval ». Il n'est monté ni à cheval ni en charrette. A l'heure même ■où il s'exprime de la sorte, on jette son sceptre et sa