LA FRISE DE LOUIS-PIIILIPPE
Cependant, les six: collaborateurs se sont mis à l'œuvre, après avoir tiré au sort le lot qui leur revient. Au point du vue de l'ordonnance générale, le programme a tout prévu : « Sur la face de Paris, les représentants du peuple, au centre, distribuent des drapeaux aux chefs de différents corps d'armées du Nord et du Midi qui partent, et, à droite et à gauche, ces armées se mettent en marche. Sur la face de iSeuilly, la France régénérée, accompagnée de la Prospérité publique et de l'Abondance, décernent des couronnes aux armées du Nord et du Midi qui rentrent, et, à droite et à gauche, rapportent avec elles les monuments des arts et des sciences conquis sur les ennemis )). Cette donnée, entre parenthèses, est bien curieusement empreinte de l'esprit et des confusions de i83o. Supprimant toute indication monarchique, elle nous montre, en fait, la France, en passe de revenir à la République, célébrant la gloire de l'Empire. Mais ([ui se rendrait compte, en ce moment, de telles contradictions ? Les statuaires, en tout cas, n'y prennent garde. Chacun jette son morceau de composition sur le papier. Le trois fragments de chaque moitié, rajustés et corrigés sur un dessin d'ensemble, sont soumis au ministre et approuvés par lui. Au mois de février i833, le modèle est complet et M. Thiers en lait attaquer l'exécution dans la pierre de Chérence (i). Trois ans s'écouleront avant que ces sculptures soient découvertes. On trouvera bon que je devance ici les années. Devant nous, regardant Neuilly et débordant jusqu'au milieu des façades latérales, c'est
(i) Archives nationales, F'*, liasse io3o. Le modèle a été payé à raison de 4 000 francs à chacun des sculpteurs. L'exécution do \<i frise en pierre de Chérence coûte 'i 5oo francs le mètre.
igO FRANÇOIS RUDE ET SON TEMPS
Fouvrage triple de Cailhouet, qui a conçu l'allégorie centrale, de Seurre, à qui l'on doit le Retour d'Italie, et de Rude, auteur de la Rentrée d'Egypte (i^ L'élève de Cartellier, dans ce premier essai de sculpture monumentale à costumes modernes, a certainement manqué d'audace et de franchise. Les influences classiques de son entourage ont-elles glacé sa verve qui n'aspire qu'à s'échauffer ? A-t-il été paralysé par la vue de ces moulages de l'Arc de Titus, de Rome, que Huyot a fait venir à grands frais afin de les mettre sous les yeux des sculpteurs ? La vérité est plutôt que son éducation l'étreint et qu'il ne peut s'en dégager encore. Il n'aperçoit qu'à travers des conventions d'école les personnages vêtus et non drapés, agissant et non agités. La vie moderne lui apparaît uniquement sous l'aspect d'entités en uniforme.^ Son instinct lui fait pressentir les fiers caractères qui sont en elle, mais sa prunelle tarde à les définir.
Au point de départ de sa composition, un génie égyptien enserré dans un pagne et pourvu d'ailes comme un génie grec, grave des hiéroglyphes sur un petit obélisque. C'est, ensuite, un cortège de vétérans qui cheminent, sac au dos, fusil à l'épaule ; un blessé s'appuyant au bras de son camarade ; un chariot chargé de malades, hussards, dragons et mamelucks, et attelé d'improbables chevaux ; un char très bas où de non moins académiques bœufs traînent un sphinx de granit... Plus en avant, le tambour des voltigeurs fume sa pipe ; un fantassin, s'avance, le fusil bas, retenu par une courroie à son épaule... Que dirai-je ? On arrive ainsi près d'un arc de triom-
(i) La collection Joliet renferme un croquis d'ensemble qui a. servi à Rude pour l'exécution.