LA FRISE DE LOUIS-PHILIPPE IQI
phe de feuillage, à la porte d'une ville, en présence de toute une population arbitraire, mi-antique, mimoderne. L'intention peut être louable ; le chercheur n'a, sûrement, rien senti de nos particularités individuelles, de la physionomie de nos mouvements, de l'expression de nos corps sous nos habits. Qui sait même s'il n'en est pas pas toujours à penser, avec Bra, que ces traductions de l'immédiate histoire se passent d'imagination sensitive ? Et, pourtant, la destinée de Rude est de léguera l'avenir les trois plus hauts et plus précis exemples de statuaire iconique du xix*^ siècle : les statues de Monge, à Beaune, du maréchal Ney, à Paris, et du général Bertrand, à Châteauroux. Mais que d'années il faut à un artiste, si personnel soit-il, pour sortir des limbes des préjugés ambiants ! Que de scrupules arrêtent ses velléités avant qu'elles ne se tournent en résolution ! On ne s'assure dans ses propres visées qu'aux prix de lentes et obcures expériences. On ne fait jamais avancer son temps que, pour ainsi dire, malgré lui.
Une conversation que j'eus autrefois avec le sculpteur Henri Lemaire indi(|uera mieux que tout document l'esprit de nos tailleurs d'images de l'Arc de triomple. « Nous n'allions jamais au chantier de l'Etoile, sans entrer au hangar de l'Epure, où étaient exposés les basreliefs de l'Arc de Titus. Nous nous y rencontrions souvent, Feuchères, Cortot, Foyatier, Marochetti, Rude et moi et nous nous attardions à causer des chefs-d'œuvresde l'antiquité, des bas-reliefs d'Athènes, du défilé militaire de la colonne Trajane... Chacun avait son mot qui le peignait. Cortot en revenait toujours à ceci : « La sculpture est un art grave. » Rude s'écriait : « Ces Anciens, quels hommes !... » et Marochetti, Italien, subtil, emporté, plein de formules bizarres, con-
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cluail : « Il faiidiait faire de la sculpUire moderne (jnl fut anliqne». Insensiblement, on parlait des grands lails connnéniorés dans TArc triomphal, la Révolution, l'Empire... Ah! TEnijùre surtout !. .. Un jour, Pradier qui ne venait que rarement parmi nous, eut cette réflexion : « L'Empereur a eu de la grandeur, beaucoup de grandeur, mais sans grâce ». Rude", auquel cet artiste trop gracieux était en horreur, serra les poings et Marochetti riposta : « Ne touchez pas h FEmpereur, Monsieur Pradier. C'est un Ancien ».
Les trophées,
Le 3i juillet i832, une petite révolution s'est accomplie à l'Étoile. Depuis six mois les travaux étaient comme enrayés. On savait que Jean-Nicolas Huyot vivait en difficulté avec le ministre. C'est un homme de ressources que ce constructeur, mais très désordonné en affaires, signant à tort et à travers, engageant l'avenir avec un invariable insouci des conditions budgétaires. Brusquement, on apprend qu'il est révoqué et remplacé par Guillaume-Abel Blouet, grand prix de Rome de 182 1, qui s'est couvert d'honneur à la tête de l'expédition archéologique de Morée. La mission du nouvel architecte est de rentrer le plus possible dans le plan de Chalgrin et de stimuler les travailleurs, tout en mettant de la discipline dans le labeur et de l'ordre dans la dépense. Durant les premiers mois de sa direction, il réorganise les chantiers, étudie les traités, se rend compte des moindres détails de l'œuvre ; puis, à la fin de l'année, au cours d'un grand rapport sur l'état de l'entreprise (i), il aborde la question des sculptures non commandées encore et principalement des trophées. Déjà s'est imposée la nécessité d'y réfléchir. L'an dernier, à pareille époque, Huyot en
(i) Archives nationales: Fi"',io3o. Rapport du 3o décembre i832.
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touchait quelques mots dans son rapport de fin d'exercice (i) et montrait l'importance du choix des sujets au double point de vue de la convenance morale et de l'adaptation au monument : « Il convient de décider d'abord, écrivait-il, si ces trophées seront faits d'armes modernes ou d'armes antiques. Ensuite, comme il entre dans leur conception des figures allégoriques d'une très grande proi3ortion, à confier aux plus habiles artistes, j'estime qu'avant de prendre un parti, l'on doit bien envisager la composition d'ensemble... » C'est le même thème que reprend Blouet avec plus d'insistance : {( Pour les quatre trophées, dit-il, on pourrait adopter soit quatre grandes Victoires environnées des armes et des drapeaux conquis sur les difiërentes puissances, soit quatre soldats des principaux corps de l'armée, chadun placé au milieu des attributs caractéristiques de son corps. Mais ce que je croirais le plus en harmonie avec les sujets des sculptures en cours d'exécution, ce serait de symboliser, dans les trophées, les quatre divisions sociales sur lesquelles repose la prospérité de la France : la Guerre, sous l'emblème d'un Mars entouré d'armes modernes ; les Sciences et les Arts sous l'emblème d'une Minerve parmi les attributs qui les caractérisent ; le Commerce, sous l'emblème d'un Mercure avec ses attributs ; et, enfin, l'Agriculture, sous l'emblème d'une Cérès, au milieu d'instruments aratoires ». On voit que les confusions d'idées artistiques vont de pair avec les confusions d'idées politiques. Quelle obsédante préoccupation d'associer le moderne à l'antique à tout prix, comme pour excuser l'un par l'autre ! Il semble qu'on soit même en recul sur l'avant-projet de Gaulle.
(i) Id., Ibid. Rapport du 2 décembre i83i.
LES TROPHEES IQD
Les dossiers des Archives contiennent fort peu de pièces relatives aux trophées. Essayons de suppléer à ce qui manque. Une note de M. Thiers, ministre de l'Intérieur, annexée à un rapport de M.Edmond Blanc, secrétaire général des Travaux publics, prescrit, entre autres choses, de « demander des propositions de sujets et des esquisses (i) ». A qui s'adresse l'administration et qu'obtient-elle ? Nous en sommes mal informés; mais, en ce qui touche Rude, j'ai lieu de croire que M. Thiers lui a fait personnellement des ouvertures. Il est, certainement, en relations avec lui depuis le Salon de 1828, 011 il s'est engoué de son Mercure au point d'en désirer une réduction que l'artiste a promis de lui modeler (2). Rude, à ses yeux, a le prestige d'avoir mené à bien ses vastes ensembles décoratifs, au château de Tervueren, en Belgique. On connaît cet homme d'Etat, prompt à s'assimiler toute notion, mobile, insinuant, jouant avec ses auditeurs comme le chat avec la souris, intarissable de paroles, ne s'écoulant pas, aimant qui l'écoute, habile à faire miroiter de belles promesses incertaines. Il aura ébloui le sculpteur naïf en lui exposant ses plans et l'inclinant à s'y unir. Il lui aura parlé de commandes possibles, de commandes probables. En ses mirages oratoires, Rude aura vu se lever ardemment les Volontaires de quatrevingt douze ; et les héros des grands combats revenir en triomphe au lendemain de leurs conquêtes; et se dérouler les épopées ; et tous les vaillants bondir pour la défense du sol de la patrie ; et refleurir la paix, enfin, sur nos mornes horizons. Visions poignantes!
(1) Noie du Ministre et Rapport d'Edmond Blanc du 27 février 1 833 (Arch. nat., F'-^ io3o).
(2) Oillc réduction originale exécutée seulement en 1837, est aujourd'hui au Louvre, dans la collection Thiers.
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Émouvants symboles à faire tressaillir dans la pierre ! . . . Sans délai, il se sera mis à l'œuvre à grands coups de crayon, jetant ses conceptions pêle-mêle, puis éliminant, ajoutant, massant, coordonnant. Quatre données, au commencement, l'ont assujetti : le Départ, la Campagne d'Egypte, la Retraite de Moscou, la Paix de Milhuit-cent-quinze. A la Campagne d^ Egypte, promptement écartée, vient se substituer, une allégorie du Vainqueur accompagné de la Victoire et cbevauchant, la glaive au poing, au milieu des morts et des vaincus. A son tour, cette composition est délaissée, mais Fauteur la reprendra bientôt pour une appropriation spéciale. En même temps, le Départ s'amplifie et se transfigure, la Paix se renouvelle et s'agrandit. Des dessins, recueillis à Dijon, nous rendent compte des tâtonnements du début (i). Nous arrivons ainsi aux quatre projets de trophées et au projet de couronnement possédés par le Louvre. Le ministre, cependant, a formulé un programme. Chaque pied-droit de l'Arc s'animera d'une allégorie répondant aux souvenirs d'une date consacrée. Un haut-relief dira l'élan du patriotisme en 1792, un autre, l'apogée de l'Empire en 18 10 ; le troisième, la lutte des Français contre les envahisseurs de 181 4; le dernier, la pacification de i8i5 et les promesses de l'avenir. Sur un seul point l'artiste se sépare de l'homme d'Etat. Pourquoi mentir à l'histoire en ne faisant apparaître que l'orgueil des guerres heureuses ? Il voudrait symboliser aussi les souffrances, les désolations de la défaite et montrer, sous les frimas russes, nos héroïques vétérans accablés. On juge, au Ministère, qu'un tel tableau, d'un sen-
(i) Sur ces documents inédits, appartenant à la collection Joliet, voir Répertoire chronologique, § Y : i833-i836, le Départ des Volontaires.