LES TROPHEES
timent trop farouche, d'un accent trop amer, serait hors de cadre en un monument triomphal. Pour tout le reste, et même pour beaucoup de thèmes de ^ulpture étrangers aux pieds-droits. Rude est invité à fournir des esquisses en plâtre. S'il s'étonne un peu à voir son infatigable bonne volonté si longtemps sans récompense. Son Excellence lui prodigue ses encouragements ordinaires en termes évasifs : « Laissez-moi faire. . . Nous aboutirons à nos fins. . . Fiez-vous à moi. . . Je veux que vous soyez content... » Le candide statuaire n'a pas Fair de soupçonner qu'on puisse user des mêmes finesses avec bien d'autres et ne lui ménager, au dénouement, qu'une part d'exécution restreinte. En tout cas, nous savons, à présent, ce qu'il a rêvé pour les grands hauts-reliefs des façades, voire pour le couronnement de l'Arc. Ses dessins sont devant nous et il convient d'y insister (i).
Les quatre motifs des pieds-droits peuvent s'intituler : le Départ, le Retour, la Défense du sol et la Paix, et le motifde couronnement auquel'nous viendrons plus loin et qui est, proprement, une apothéose de Bonaparte. Un génie féminin, casqué, le torse dégagé, les bras nus, éployant ses grandes ailes, agitant de la main droite des chaînes brisées, fendant la nue d'un furieux essor, se retourne violemment vers l'horizon, à gauche, et sonne delà trompette à pleins poumons. C'est l'âme de la Patrie appelant les citoyens aux armes. Quiconque a entendu son appel accourt, et s'apprête au combat. Un
(i) Ces dessins, sur papier-calque, ont ctéofTertsà nos collections nationales en 1872 |)ar le sculpteur Paul Gabet. — Un seul des f)remiers biographes du maître, Théophile Silvestre, les a mentionnés en détail, mais sa descrii)tion relève bien plus de l'esprit léger de la chronique de journal que des données d'une critique sérieuse (Cf. Th. Silvestre: les Artistes français).
jeune homme nu, le casque au front, le glaive au poing, saisit à la crinière un cheval qui hennit. Un guerriet, plus loin, rattache d'une main ses cnémides, et de l'autre, tient son fourreau contre son bouclier posé à terre, dans une attitude peu naturelle. Au fond se dressent des étendards à l'antique, symbolisant tout le rassemblement des soldats. Nous avons là, très reconnaissable, la première pensée du fameux groupe du Départ des Volontaires, mais appelée à se modifier grandement et heureusement.
En face du Départ, le Retour. Un blessé entièrement nu sous son léger manteau court et flottant, le bras droit enveloppé de linges, l'œil droit caché au-dessous de son casque, par un bandeau, entraîné par son cheval qui vient de s'abattre, se relève avec l'appui d'un de ses frères d'armes et sans que sa main défaillante laisse échapper son dernier tronçon de fer. Le second héros, un voile de deuil sur la tête, porte à Fépaule un étendard romain, l'aigle brisée. En arrière je vois un guerrier encore, au casque haché de coups, au bouclier largement ébréché retenu à son bras gauche, faisant toujours front à l'ennemi. Un loup fond sur le malheureux, les dents aiguës, suivi d'autres loups sans nombre.
Au second plan, surplombant cette lugubre scène, inspirée du souvenir de la retraite de Russie, apparaît une figure gigantesque, émergeant à mi-corps, la barbe ruisselante et le front chauve, le masque un peu socratique, accoudée au roc et les yeux perdus dans l'espace. Quelle peut être cette personnification? La Sagesse immortelle, l'Histoire sereine dominant, du haut de son impassibilité, nos luttes d'un jour, l'antique Nature spectatrice des faits humains ou plutôt l'Hiver défenseur d'un pays? — On n'ose dire. A l'exécution,