‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 42 sur 111 · LES TROPHEES · texte numérisé non relu

LES TROPHEES

l'Arc de triomphe d'une allégorie du César de Corse personnifiant la Révolution et la Liberté. Stupéfiant amalgame historique et politique, mais très conforme, à vrai dire, aux fumées de l'heure !

La tradition rapporte que M. Thiers aurait commandé au maître la sculpture des quatre pieds-droits. Je n'ai rien trouvé qui confirme l'assertion courante et, jusqu'à nouvel ordre, je la repousse. Si le ministre a été hanté à aucun moment d'une si sage pensée, il n'y a en rien donné suite. Nous n'avons pas les arrêtés de commande du Départ des Volontaires, à Rude, et du Triomphe de Napoléon, à Gortot, mais les noms des deux artistes sont visés ensemble dans une pièce du 3 août i833 qui est, précisément, le titre d'attribution à Etex des groupes correspondants. C'est donc, comme Etex l'écrit formellement en ses Souvenirs, f[ue ses confrères de notoriété plus ancienne ont été pourvus avant lui, — et sans doute l'ont-ils été, tous deux, le même jour. Pas un fait, pas un texte n'autorise à présumer que Rude ait été dépossédé au profit de personne d'une partie de sa tâche dûment déclarée. Thiers, ne lui ayant rien promis, se sent parfaitement à l'aise pour ne le charger que d'un des trophées et pour en confier un autre à « l'habile », à « l'austère et classique Cortot », précédemment empêché par d'autres travaux officiels de sculpter les Renommées du grand arc (i). A l'endroit des deux derniers sujets, nulle décision n'était arrêtée lorsque le ministre a connu Etex, l'auteur d'un Ca'in qui passionne la foule au Salon de i833. Plein d'entregent et de confiance en soi, beau parleur, expéditif, exempt du tourment de perfection des inquiets, ce sculpteur devient son homme.

(i) Les lienommées, confiées, à son défaut, à Pradicr.

A lui les deux sculptures non déjà distribuées. Rude ne s'est pas plus trouvé dépouillé, en droit, pour Etex que pour Cortot. On ne lui a, malheureusement, attribué que le seul Départ. C'est ce qu'indique, d'ailleurs, la série particulièrement riche de ses recherches pour ce sujet. Mais ce haut-relief pourra suffire à l'illustrer, après tout, et même à illustrer l'Arc de l'Étoile.

Quoi qu'il en soit, l'artiste mène son œuvre lentement, prudemment, cherchant et recherchant sans relâche. Ses dessins préparatoires nous l'ont fait entrevoir dans le labeur extrêmement pénible de sa conception, débrouillant peu à peu ses déductions touffues et confuses et ses formes mal nouées entre elles. Ses élèves nous le peignent multipliant ses petites esquisses afin de resserrer son motif. Le musée des Arts décoratifs de Paris possède une des premières maquettes du Départ, celle probablement qui fut soumise à M. Thiers et qui a si longtemps moisi parmi les poussières et les humidités du dépôt des marbres. Au musée de Dijon, l'on voit un modèle en plâtre plus grand et plus achevé. D'essai en essai. Rude rectifie, améliore, complète (r). Son

(i) Il sied de relever les différences entre le modèle de Dijon et l'exécution définitive. Dans le modèle de Dijon, le chef qui marche en avant porte un casque antique, est ceint d'une peau de loup, fait un geste d'appel et tient le glaive sur son bras au lieu d'être, comme à l'Arc de triomphe, en cuirasse, en cotte de mailles et en grèves, d'agiter son casque et d'avoir son glaive en bandoulière. Le jeune homme qui s'avance à ses côtés est drapé à l'antique, dans le modèle, et tire son fer au lieu de le serrer d'une main crispée Le soldat qvii sonne de la trompette est aussi drapé au lieu d'être revêtu de la cotte de mailles. L'esquisse nous présente, enfin, deux tètes de vieillards, au fond, à droite, au lieu d'une seule qu'on voit à l'exécution. La préoccupation de I^ude de remplacer les draperies par des pièces d'armure est également digne d'être notée.

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talent se l'ortifie de patiences sans fin. Pour la figure du Génie qui jette aux horizons son formidable appel aux armes, il fait poser Madame Rude, l'incitant à crier de toutes ses forces, s'exaltant lui-même aux cris qu'elle pousse et clamant : « Plus fort ! Plus fort !. .. » De ses études de détail, il nous est resté deux masques puissants, modelés au tiers de la grandeur d'exécution, moulés depuis, et même passés dans le commerce : celui du génie de la Patrie et celui du mâle guerrier qui prend la tête des volontaires. En travaillant, l'artiste s'enfièvre et sa passion gagne ses héros. Voyez donc ! Elancée en plein ciel, les ailes éperdûment élargies, la France appelle, appelle, appelle. Des quatre coins du pays, vous tous qui pouvez opposer à l'ennemi la barrière de votre corps, levez-vous, accourez. Le cri se propage aux plus lointains espaces : cri viril, sans éclat de colère et sans râle de plainte ; cri de défense et non de haine ; cri de vertu sans tache et non d'orgueil ; cri d'appel irrésistible et non de désespoir. Chacun, à l'entendre, se sent fort et hardi, transporté de courage. Ce chef au premier plan, en cotte de mailles, en cuirasse antique, en grèves ciselées, agite son casque pour raUier tous les vaillants et entraîne un jeune homme nu, le heaume au front, la main au glaive. A droite, marche un homme d'âge, ayant déjà tiré l'épéc et repliant son manteau. A gauche, un jeune homme au torse nu s'incline vers la terre, en train de courber son arc. Un autre, tout proche, sonne de la trompette. Le drapeau flotte. L'ardeur éclate. Et l'on croit voir s'ébranler dans la pierre la trombe humaine, soulevée par un souffle supérieur, vibrante d'une voix surnaturelle.

Les figures n'ont pas loin de six mètres de proportion ; mais ce n'est pas seulement par les dimensions

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que l'œuvre est colossale : c'est surtout par l'impression qui en jaillit. L'ouragan de l'indépendance nationale passe, discipliné, invincible ; le frisson nous en persiste au cœur. Sans doute l'avenir aura des critiques à faire. Qu'importe, lorsqu'on a conscience de cette soudaine proclamation des droits du mouvement? Il est clair que Rude ne s'est pas totalement affranchi du joug peudo-classique. L'emportement superbe de sa composition, l'expressive violence de l'ensemble ne bannit pas tout convenu. Encore qu'il soit de l'essence de l'allégorie de résumer des faits réels en des visions d'un caractère général et qu'elle n'ait rien à attendre de l'exactitude anecdotique, on doit regretter que le maître n'ait point donné à ses héros des physionomies plus étroitement françaises, ni défini par quelques accessoires authentiques et faisant date l'époque révolutionnaire qu'il symbolisait. Si véhéments, si émouvants que nous apparaissent ses volontaires, il nous faut reconnaître en plusieurs d'entre eux des modèles d'atelier, enrôlés d'enthousiasme, mais conservant dans tout leur corps, à leur insu même, un fond de tradition.

Il s'agissait de nous rendre le sentiment de ce peuple d'ouvriers, de faubouriens, de va-nu-pieds, de paysans, de bourgeois, de patriotes de toutes les classes qui se rua aux frontières en 1792. Pourquoi faire de ces héroïques rustres, de ces citadins fanatisés, de ces fiers soldats imprévus que le danger de la patrie a fait surgir de la terre de France, des guerriers certes admirables d'élan, mais sans le moindre signe qui les décèle Français, et en lesquels nous verrions tout aussi bien des Grecs de Léonidas partant pour les Thermopyles ? Admettons l'emploi du nu comme particulièrement sculptural ; accepterons-nous aussi facilement ces cas-

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ques et ces cuirasses antiques, ces cottes de mailles, ces glaives, ces arcs ? Quoi ! Vous commémorez un événement d'hier et vous empruntez aux arsenaux des Anciens les armes des recrues de Sambre-et-Meuse ! Pas une arme à feu, pas une baïonnettte, pas un lambeau, pas un signe publiant l'époque ! L'illogisme est flagrant. Mais c'est la postérité seule qui consacre des observations de cet ordre, après qu'on a fait une longue marche dans les chemins de l'émancipation et de la logique. Une tyrannie d'éducation, un faix de préjugés invétérés pèse bon gré, mal gré, sur l'indépendance de Rude, sans qu'il en puisse être autrement. Et, cependant, son chef-d'œuvre demeure intact, saisissant, grandiose, toujours neuf, en possession de notre admiration raisonnée. Le sculpteur n'a point, comme Puget, fait trembler devant soi le marbre : il s'est contenté de lui imposer la vie et un incomparable frémissement d'humanité l'a traversé. Jamais, en aucun pays, une telle poussée n'avait secoué la dure matière. Qu'il subsiste, çà et là, dans l'œuvre, des vestiges de convention, nous n'en avons cure. Il céderont bientôt à la puissante énergie qui déborde et fait humainement sentir, palpiter, se mouvoir et crier les statues. Et le jour où François Rude a terminé son sublime groupe, on peut le déclarer hardiment, la statuaire française est hbre (i).

(i) Le Départ des Volontaires paraît avoir été payé à Rude le même prix que le Triomphe de Napoléon à Cortot : soixante-quinze mille francs , modèle et exécution compris. Elex n'a touché que soixante-dix mille francs pour chacune de ses deux compositions, la Défense du sol et la Paix (Archives nationales).

Projets de couronnement.

Pendant que Ton s'évertue à conduire à bonne fin les sculptures commandées, une nouvelle question commence à se débattre au ministère. L'Arc est debout : il est immense, plein d'une épique majesté ; mais l'auréole d'un beau couronnement va manquer à son faîte. De quel char de victoire, de quel envolement de génie le surmontera-t-on ? C'est ici que le statuaire doit faire, par dessus tout, resplendir l'apothéose et retentir les fanfares qui remplissent les siècles. Mais en l'honneur de qui se prolongeront ces fanfares, s'éterniseront ces splendeurs P L'Empire a conçu et entrepris le monument : l'Empire s'est écroulé. La monarchie restaurée l'a poursuivi : ses lis flétris jonchent la poussière. Louis-Philippe est en passe de l'achever : qui sait combien d'années chantera le coq symbolique de sa dynastie? Chaque gouvernement a ajouté sa pierre à l'édifice, y croyant sceller sa propre gloire, et c'est d'une montagne d'illusions et de confusions qu'est fait cet Arc de triomphe auquel, en définitive, la foule ne reconnaît qu'un sens : la commémoration de l'Empire.

M. Thiers, en cette traverse, singulièrement embarrassé, s'adresse de nouveau à tous les sculpteurs et les met en mal de projets. « Son Excellence n'a pas voulu

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ouvrir ce qui s'appelle un concours, écrit à Foyatier, le naïf ou sournois directeur des Beaux-Arts, Gavé (i), mais simplement s'éclairer par la vue de beaucoup d'ouvrages, sans se marquer, d'ailleurs, un délai pour fixer son choix. » Je ne suppose pas que le ministre ait eu connaissance de ce compromettant aveu, lui qui se targue de leurrer les artistes par d'adroits compliments et de se les concilier « par l'espérance » ; seulement, son incertitude s'y peint au vif. Il a bien pu supprimer les statues des villes de France dont Huyot eût souhaité voir ceindre son attique, et adopter, comme base de couronnement, l'acrotère dessiné par Blouet ; la question n'a pas avancé d'un pas. Quel sujet choisir ? A quel ordre d'idées s'arrêter ? Il éprouve le besoin de consulter tout le monde. Sa perplexité rappelle exactement celle de Desplan, l'ornemaniste, lequel, pris d'un vague effroi au moment d'exécuter des ornements d'un goût tout classique, a interpellé ainsi l'administration : « Je m'attends à de terribles critiques. Trophées, oiseaux de toute espèce, palmettes, etc., nul emblème, au milieu des commotions politiques qui se succèdent chez nous depuis quarante ans, n'a eu le temps de devenir populaire et ne peut, de prime abord, réunir tout les suffrages. Les censeurs euxmêmes seraient bien empêchés d'indiquer quelques motifs à substituer aux nôtres. On s'accordera seulement à désirer que le monument soit terminé par des lignes à jour et découpées, mais sans s'entendre sur le choix des sujets » (2).

Que si l'on croit que le bon Desplan s'égare, il sied i\o lire l(; procès-verbal de la séance où le Conseil des

(i) Archives nationales F*^ io3i, lettre du 25 juillet 188/4 • (2) Ibid. Lettre de Desplan, ornemaniste, à M. Cave, 1 1 novembre i833.

bâtiments, dûment interrogé, expose sa manière de voir : « Le Conseil émet le vœu que Von couronne l'acrotère de sculptures qui, par leur proportions et leur caractère, soient en rapport avec le reste du monument et, principalement, avec les grands trophées ornant les pieds-droits. Il est d'avis que les sculptures doivent former non des masses compactes, mais bien se dessiner sur le ciel d'une manière régulière comme dans la plupart des édifices antiques du même (jenrey) (i). Nous haussons les épaules à ces creuses généralités. La moindre idée pratique ferait bien mieux l'affaire du ministre et l'on comprend fort bien qu'il cherche de tout côté des inspirations moins abstraites. Il faut avouer que les communications spontanées abondent. Le problème du couronnement de l'Arc de triomphe est l'un des entretiens assidus des Parisiens. On en jase, on en dispute à perdre haleine et plus d'une lettre conservée aux Archives nationales nous donne, curieusement, l'écho de ces bavardages. En voici une, en particulier, adressée à M. Thiers le i6 novembre i833 par M. Charles de Paulet et qui nous fait surprendre l'inconcevable chaos des opinions répandues :

{( Rien ne produit sur un édifice élevé et fait pour être vu de loin, comme VArc de triomphe, un plus bel effet que des statues de marbre blanc se dessinant sur l'azur du ciel; j'en ai vu de magnifiques exemples en Italie et aussi en Angleterre, dans quelques châteaux. Les autres ornements ne s'expliquent pas aussi vite et occupent l'intelligence à les deviner quand le sentiment des arts devrait seul être excité. C'est donc, à mon avis, par des statues, hautes de vingt pieds au moins, pour

(i) Ibid. Procès-verbal de la séance du 9 mai i834.

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