‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 46 sur 111 · L INAUGURATIO>^ DE L ARC DE TRIOMPHE · texte numérisé non relu

L INAUGURATIO>^ DE L ARC DE TRIOMPHE

•sévères ont été données contre les curieux qui affluent. Dans Paris, on ne s'entretient plus que de la fête prochaine. Il paraît queTinauguration sera consacrée par une revue de la garde nationale et que, pour le reste, pas un genre de réjouissances ne fera défaut. D'étonnants préparatifs se font, à ce qu'on rapporte, en des ateliers spéciaux, dans les faubourgs. On peut compter sur des prodiges d'ingéniosité, sur de véritables prestiges...

L'annonce de la solennité a chauffé toutes les cervelles. M. Deville, « zélé pratisan de la monarchie de juillet », logeant place Dauphine n*^ 29, suggère à Louis-Phihppe l'idée d'assigner à la barrière de l'Etoile le nom de Barrière Napoléon, « aucun endroit ne portant, dit-il, ce nom si national et devenu, d'ailleurs, historique (^i) ». Le sieur Rousselet, officier de la garde nationale et propriétaire à Asnières, manifeste au ministre de l'Intérieur, comte de Montalivet, l'intention d'écrire des vers sur l'Arc de triomphe, « fidèle à son habitude de célébrer, au nom de la garde citoyenne, toutes les fêtes et les inaugurations de monuments que nous procurent la sagesse de notre Roi et son amour pour les Beaux- Arts (2) ». Plus audacieux encore, le sieur Bajot fait insérer au Moniteur un distique latin à graver au mur de l'édifice (3). Ainsi, <lans tous les milieux, les imaginations se débrident. C'est un étrange concert, 011 domine, certainement, la note néo-bonapartiste, mais où l'éloge de Louis-Philippe revient, à tout propos, comme un refrain •obligé.

Parmi le peuple, on est comme dans l'attente de

(i) Archives nationales, F^-^ io3i, lettre du 3o juin i836.

(2) Archives nationales, id., lettre du 18 juin i836.

(3) « Surgit ad astra, gigantœis onerata triumphis, Arx hœc, Martis opus : surgit comitante Philippo, »

grands événements heureux. Il semble que Tinauguration de TArc doive être le signal d'on ne sait quelles prospérités nouvelles. Le dimanche, des attroupements de promeneurs se forment autour des palissades, non encore arrachées, qui enserrent les chantiers gardés par des factionnaires, et des cris, parfois s^élèvent : « Vive Napoléon ! Vive le Roi ! » Au nombre des promeneurs souvent on a vu Piude, inconnu de la foule et causant avec sa femme, l'œil toujours fixé sur le pan de muraille où dort son œuvre. Depuis qu'il a donné au massif rendu vivant ses derniers coups de ciseau, des craintes Font assiégé. S'il s'était trompé! S'il était resté au-dessous de son but ! S'il allait ne pas trouver en ses géants cette force d'action, cette ampleur d'enthousiasme qu'il a tout fait pour leur assurer! Le suffrage de ses confrères, tous émus d'admiration le jour où le haut-relief s'est dépouillé de ses échafaudages, ce suffrage ne lui suffit pas. C'est son propre témoignage qu'il lui faut, — et il doute de lui-même. Madame Rude, revenant plus tard sur ces souvenirs avec la douce mélancolie de la vieillesse, dira : « Je ne l'ai jamais vu si tourmenté. Lui, si calme d'ordinaire, il ne pouvait se tenir en place. L'Arc de triomphe l'attirait invinciblement et il me répétait d'un ton si triste, en longeant les Champs-Elysées : Ce serait trop beau d'être capable de rendre ce qu'on sent ! Il n'y a que cela d'enviable. Le reste ne compte pas... J'osais lui parler de ses succès, de sa gloire. Il me répondait : La gloire n'est due qu'aux maîtres. Je serais content si l'on disait de moi, quand je serai mort : C'était vraiment un honnête homme dans son art... » Enfin, le jour approche. De la place de la Concorde à la barrière de iNeuilly, ce ne sont qu'ouvriers dressant un féerique décor. Près des chevaux de Marly,

L IIVAUGLRATIO^ DE L ARC DE TRIOMPHE 2'2l

six colonnes triomphales, faites d'une mosaïque de lampions de couleur, se pavoisent, à leur sommet, de drapeaux tricolores. Jusqu'au rond-point des Champs- Elysées une colonnade s'allonge, toute mouvante d'oriflammes qui flottent et parée de guirlandes. Plus loin l'aspect change ; des mats blancs, annelés de rouge, servent d'appui aux cordons de lanternes colorées. Au carré Marigny plusieurs théâtres en plein vent s'installent et des estrades, ça et là, se disposent pour des orchestres de danse et d'harmonie. Dans les contreallées les charpentiers montent de petites boutiques, au nombre de soixante-quatre, d'un arrangement coquet, légères et brillantes à voir,' oriflammées, ornées de devises et d'attributs militaires et portant, chacune, le nom d'une victoire. Autour de l'Arc douze mâts peints et dorés s'érigent, avec huit colonnes rostrales enrichies d'écussons et surmontées de trophées d'armes, et huit candélabres en bronze, dont les feux embraseront la base du monument, tout dessiné en sa hauteur par des lignes de gaz. Au-delà, ce sera la foire bruyante et grouillante, exhibant à grand renfort de bruit, ses cirques, ses ménageries, ses bateleurs, ses géants, ses nains, ses sauvages, ses Turcs, ses monstres et ses phénomènes. A chaque fenêtre des drapeaux se suspendent, des lanternes s'accrochent. On n'aura jamais rien vu d'aussi éclatant, d'aussi varié, d'aussi joyeux. Et la fête s'ouvre, au matin du 29 juillet, par des salves d'artillerie. Yers dix heures, à la fm de la revue de la garde nationale, soudain, au son strident des trompettes, les toiles frissonnent, de haut en bas du monument, comme déchirées par un vent d'orage, et tombent à la fois. Tel qu'une porte sacrée ouverte sur l'infini, l'Arc se dévoile, radieusement blanc, inondé de soleil. Une indicible acclamation retentit; des mil-

liers de mains se tendent, agitant des chapeaux et des mouchoirs. Ajoutant encore à cet émouvant tumulte, des musiques mihtaires commencent à jouer des airs de la Révolution et de l'Empire. La foule, aux alentours, se presse et se renouvelle incessemment et, dans les interminables clameurs se répondant de tous côtés, ces deux cris se mêlent sans trêve : « Vive Napoléon ! Vive le Roi ! . . . »

A qui veut des éclaircissements, les marchandsoffrent des notices, où Ton trouve l'histoire de l'édifice, la description des sujets sculptés et la liste des sculpteurs. Mais, en vérité, l'on s'inquiète bien aujourd'hui de ces choses ! On est tout à la patriotique ivresse et au plaisir. Plus volontiers on achète une médaille commémorative, aux profils superposés de l'Empereur et de Louis-Philippe, avec cet exergue : « Dieu protège la France » (i). Une médaille, cela se conserve comme une relique. Si l'on pouvait s'approcher, maintenant, faire le tour de l'Arc ! Non, il n'y faut pas songer. La houleuse cohue s'épaissit de minute en minute sur la place et dans les Champs-Elysées.

Par malheur, dans l'après-midi, des nuages passent, une ondée crève. C'est fait, ou à peu près, de l'illumination du soir et des bals en plein air. Grand ennui pour tout le monde. Pourtant, la nuit tombée, mille lumières s'allument aux fenêtres de la Ville et l'Arc se profile dans^ les ténèbres en traits de feu tremblants. A neuf heures, au pont de la Concorde, le feu d'artifice est tiré. Des bouquets d'étoile^d'or, de rubis, d'émeraude et de saphir s'épanouissent en plein ciel au bout d'une tige ardente. Des soleils tournent et flamboient... Que sais-je? A

(i) Cette médaille est mise en vente à la Monnaie en trois modules. Elle porte au bas des portraits les deux dates : 1 806-1 83(>- (Moniteur du 28 juillet).

l'inauguration de l'arc de triomphe 2 23-

chaque détonation, à chaque tableau enflammé un murmure de satisfaction s'échappe des poitrines ; mai&^ on ne s'attend pas à la pièce finale figurant un Arc de triomphe, tout en gemmes incandescentes, au-dessus duquel un aigle s'envole et se déroule cette inscription : Aux Armées françaises. Pour le coup les applaudissements font rage ; l'acclamation émerveillée ne se contient plus. Et, quand le portique de lumière s'efface déjà et rentre dans la nuit, l'aigle aux ailes éployécs brille encore et semble planer majestueusement (i).

Le même soir, aux Tuileries, le roi a réuni, en un banquet, trois cents convives : à savoir, les officiers^ supérieurs de la garde nationale, les maires des douze arrondissements de Paris, le préfet de la Seine, les ministres, les maréchaux, magistrats, hauts fonctionnaires et dignitaires de la couronne. Pas un des collaborateurs de l'Etoile n'a été convié. Plusieurs discours sont prononcés où l'on proclame l'attachement de Sa Majesté aux principes de la Révolution, où on la glorifie d'avoir terminé la porte triom- [)hale. Des œuvres d'art dont s'enorgueillit l'édifice, nul ne dit mot. Le roi se mêle aux groupes des vieux généraux de l'Empire, qui ont leur nom gravé sous les voûtes de l'Arc. Mais ceux qui ont fait l'Arc n'ont droit qu'au silence.

Rude, en cette journée, s'est confondu dans la multitude. Il a regardé son œuvre en face et, de bonne foi, s'est réjoui, car son dessein s'anime et vit aux yeux de tous. A-t-il rencontré son ancien camarade David d'Angers? Il aurait pu l'entendre traiter son

(i) Sur la fête d'inauguration du 29 juillet i836, voiries journaux de l'époque, le Moniteur universel, le Temps, etc.

FllV>J(;OIS RUDE ET SON TEMPS

Départ des Volontaires de « grimace de passion » et, classique lui-même, lui reprocher de n'avoir pas rompu les derniers liens classiques. Gomme s'il ne venait point d'imprimer à son art la plus mâle impulsion ! Mais Rude a pu coudoyer aussi le vieil Edme Gaulle, son premier maître et son premier protecteur à Paris, remisé depuis longtemps dans le poste de conservateur du Dépôt des marbres. Ah ! le pauvre homme ! Avec quelle tristesse il doit considérer cette arche de gloire qu'il a eu, jadis, l'ambition de décorer tout seul et où rien n'est de lui. Lorsqu'on apporte, maintenant, dans les magasins de l'Etat, quelque modèle dont on n'a plus besoin, c'est lui qui le reçoit et en signe le bulletin de magasinage. Mais à quoi bon s'apitoyer ? Les talents uniquement faciles s'oublient et les grands talents d'émotion et de conscience s'imposent et retiennent la publique admiration.

La Bonti:, marbre (i83()). Tombeau de Cartellier au Père-Lachaise, Paris, D'après le moulage du Musée de Dijon.

Loin de la foule.

Dix-huit mois avant rinaguration de FArc de triomphe, une cruelle affliction a désolé le cœur de François Rude, toujours saignant de la perte de son fils : son ami Louis Roman est mort. J'ai déjà touché quelques mots de ce statuaire si fraternellement uni à notre Dijonnais et qui a été — l'on s'en souvient — la cause de son retour de Rruxelles. Roman a commencé, en i83/i, quatre figures d'apôtres en bas-relief pour la Madeleine et une statue sur laquelle il fait fonds : Caton d'Utique lisant le Phédon^ au moment de se percer de son épée. Mais quelle fatalité s'est jouée de ses espérances ! Un malaise lui est venu; un mal secret le ronge. D'abord, il s'est raidi, biùlé d'une plus chaude fièvre de production à mesure qu'il s'épuise. Rientôt, le pressentiment de sa fin Fa tout angoissé. On ne résiste pas à un cancer à l'estomac — et telle est l'horrible maladie qui le tue. I/eiïroi de l'avenir est en lui pour les siens et, aussi, pour sa mémoire. Lui sera-t-il seulement donné d'exécuter le modèle du Catonh. Il ne peut plus quitter son lit, il endure d'implacables soufï'rances. Rude lui a |)mmis d'achever son œuvre fidèlement, dans l'esprit de l'esquisse arrêtée. Or, voici que les paupières du mourant se sont closes... (i).

(i) Papiers du peintre Navez, à la Bibliothèque royale de De Folrcaud. i5

On l'a enterré un matin d'hiver, le 1 3 février 1 835 . Le sculpteur Ramey fils, au bord de sa tombe, a prononcé les paroles d'adieux ; et Rude pleurait à grosses larmes en l'écoutant et regardant, dans la fosse, le cercueil où la première pelletée de terre, jetée par le prêtre officiant, venait de rouler avec un bruit sourd. Ce bruit navrant, après deux années écoulées et glorieuses, le maître croit encore l'entendre. Le souvenir de son « pauvre Roman » l'halluciné à tel point qu'il goûte une joie amère à travailler dans l'atelier du mort, 7, rue de l'Est. C'est là qu'il a étudié les derniers détails de ses modèles pour l'Arc (i) et revu pour l'exécution les quatre figures d'apôtres (saint Simon, saint Paul, saint Jade et saint Mathias^, bas-reliefs commandés à son ami. C'est là, surtout, qu'il donne tous ses soins au Caton d'Utique. Les apôtres n'ont pas tardé à prendre place aux tympans des pendentifs d'une des coupoles de la Madeleine (2). Pour le Caton, pris et repris avec scrupule, il sera exposé au Salon de 18^0, où l'on jugera que le grand artiste a mis, à réaliser la conception de son cher disparu, toute l'énergie de son talent et toute la piété de son deuil (3).

Le temps qui suit les agitations du chantier de l'Étoile nous montre le sculpteur inquiet, las, comme désœuvré, accablé de sujets de tristesse. Une lettre qui lui arrive, en 1837, lui révèle, brusquement, le secret de la vie de sa sœur Françoise et rien n'égale

Bruxelles. Lettre de Mme Rude du i5 février i835.

(i) Archives nationales : listes des noms et adresses des sculpteurs employés à l'Arc de triomphe.

(2) La première coupole de la nef.

(3) Le Caton, placé d'abord dans le Jardin des Tuileries, est aujourd'hui au Louvre. Il porte, en guise de signature, l'inscription suivante : Roman inchoavit, Rude ainiciis siiperstes peragebal, i8/\o.

son bouleversement. Nous dirons plus loin comme il sied cette histoire amère. De Belgique, à la même époque, lui surviennent d'autres chagrins. Sa bellesœur, Victorine Frémiet, mariée au peintre Yan der Haert, a succombé, laissant une fdle en bas-âge, la gentille Martine. Misérable nature que celle de Yan der Haert, sur qui s'était, jadis, fondé tant d'espoir ! Placé à la têt^ de l'Ecole des Beaux-Arts de Gand, il y végète, fainéant, sans courage, inutile, ■oublieux des dons qu'il a reçus, tombé dans le dédain des artistes, en attendant qu'il s'éteigne, indifférent à tous. Rude et sa femme voudraient au moins sauver leur nièce en la recueillant auprès d'eux et ils luttent contre la mauvaise volonté du père. Ce n'est qu'en 1839 que leur rêve peut, enfin, se réaliser. Martine «st installée dans leur maison, blonde enfant, jolie, caressante, fine et gaie, encore que maladive. Elle emplit de son babillage l'appartement et l'atelier. Les malheureux, en qui l'image du pauvre petit Amédée reste à jamais vivante, se reprennent aux douceurs d'un amour tout paternel. Il semble qu'une pâle aurore se lève sur leur intimité si longtemps assombrie (i).

En devenant illustre, le maître n'a rien perdu de sa simplicité. S'il quitte, en i838, l'humble logis du n" 66 de la rue d'Enfer, où nous lui avons rendu visite, c'est pour s'établir, presque en face, au n" 6a de la même rue, un peu plus grandement, mais aussi modestement. Pareil à son ancien atelier, le nouveau a pour plancher la terre battue. La tablette d'autrefois

(i) Lettre de Sophie Rude à Mm« Moyne, du 20 juillet 1889. — Sur Van der Haert. Cf. Annuaire de l'Académie royale de Belgique, année i854, notice d'Alvin.

supporte toujours les deux ou trois moulages d'antiques, le torse couché de l'Ilissus, la tête de cheval de Phidias ; mais nous y constatons également la présence des deux masques en plâtre du Génie et de la Patrie et du vieillard guerrier de l'Arc de triomphe. Dans un coin, sur une étagère basse, se rangent des esquisses sommaires, en terre crue, séchée et qui s'effrite. Vers le fond, c'est la table à modèle, sorte de caisse rectangulaire, montée sur des roulettes et, par places, au sommet de trépieds, se voient des ébauches, en cours de travail, soigneusement enveloppées de linges mouillés. En fait de meubles, un divan algérien, trois chaises de paille, deux escabeaux de bois, une table assez grande, où s'alignent quelques livres posés sur leur tranche et où se massent, en petits tas, des lettres, des croquis, des notes... Les lectures favorites du sculpteur sont toujours les Maximes d'Épictète, les Grands hommes de Plutarque et les Métamorphoses d'Ovide, les Recherches sur Fhistoire de la sculpture d'Émeric David. Au mur, la grande baie se voile d'un ample rideau de serge grise, facile à manœuvrer. Un trait essentiel distingue cet intérieur d'artiste : l'absence de tout désordre (i). Rude est là, du du matin au soir, son éternelle pipe aux lèvres, les cheveux gris, la barbe limoneuse, se tenant à luimême de longs discours, entrecoupés de bribes de chansons dolentes et, tout en écrasant entre ses doigts des boulettes d'argile, piétinant, se cambrant, se reculant, pour juger de l'effet de son œuvre, tour à tour, il exécute la réduction originale de son Mercure

(i) Voici, d'après les catalogues des Salons et les documents divers, les successifs ateliers de Rude. De 1827 à i838 : rue d'Enfer, n» 66. De i838 à i852, même rue, no 65. De 1862 à sa mort, toujours même rue, n» 61.

aux talonnièrcs, promise à M. Thiers, le modèle de la statue du maréchal de Saxe, destinée au musée de Versailles, le second buste de Louis David, commandé par le musée du Louvre, la jeune fille drapée caressant un oiseau, relief en marbre demi-nature, qui est sa contribution au tombeau de Cartellier. Je vais trop vite. Il nous appartient de regarder vivre celui dont le cœur s'écoute battre et dont la pensée tâche à s'éclaircir.

Le bon artiste n'est plus l'homme leste, rompu à tous les exercices du corps qu'il était à Bruxelles, En revanche, on voit s'accentuer, en ses gestes, en ses actes, son goût singulier de l'allure noble, du maintien rengorgé. Certain soir de jour de l'an, où Madame Rude, voulant l'égayer à tout prix, a réuni chez elle quelques amis avec qui, dit-elle, on pourrait danser en bonnet de coton. Rude se divertit à détailler (( des pas de théâtre comme sous l'Empire )) (i). Ce « sérieux du corps » est souvent l'une des marques des natures plébéiennes haussées, par l'aisance, aux conditions de la petite bourgeoisie. Plébéien, Rude l'est, d'ailleurs, jusqu'en ses moelles et le sera toujours. La supériorité du rang ou de la fortune, qu'il n'envie en aucun cas, l'éblouit, l'intimide. Constamment intéressant, presque éloquent, parfois, dans ses conversations avec ses intimes, vis-à-vis des étrangers il se réserve, il se replie, ne trouvant pas ses mots, ne sortant pas des questions banales..

Les gens de sa rue le connaissent et lui parlent familièrement quand il va, la cruche à la main, tirer de

(i) Lettre de M'"" Rude à M™" Moyne, du 28 février i838. Les détails sur l'intérieur de Rude sont empruntés aux correspondances et aux souvenirs de plusieurs de ses anciens élèves, principalement de NL Emmanuel tVémiet, son parent. Voir aussi la brochure déjà citée du D'" Lcgrand : Rude, sa vie et ses œuvres.

l'eau de la fontaine voisine ou quand il vient respirer Pair frais devant la porte de la maison, en faisant tourbillonner dans le sens du vent la fumée de sa pipe. Hors des centres populaires, on le sent dépaysé. Depuis des années, à la belle saison, ayant fréquemment mal aux nerfs, sa coutume est d'aller faire une grande promenade aux environs de Paris, le dimanche, avec sa femme. En 18^0, il réfléchit qu'il lui serait excellent d'avoir, à portée de la ville, une maisonnette rustique où se reposer, chaque semaine, du samedi soir au lundi matin. De quel côté s'orientera-t-il en celte vue ? Du côté de la plus sauvage banlieue, la vallée de la Bièvre. Son choix se fixe bientôt sur une bicoque entourée d'un jardinet, entre Arcueil et Bourg-la- Reine, à Cachan, grossier village, habité de carriers et de blanchisseurs. On essaye de le détourner d'une résolution pareille. Pourquoi louer en tel endroit, si écarté, si périlleux peut-être ? Des Parisiens y auront à subir les tracasseries d'intraitables rustres ; il leur faudra, bon gré, mal gré, quitter la partie. « Bah ! dit Rude, nous verrons bien... » Et, de fait, il ne tarde guère à faire amitié avec ces indigènes farouches, blanchisseurs et carriers, au point de leur disputer, au café, la palme au jeu du billard. Le fds du poêlier de Dijon est resté, en se développant, fidèle à son origine : homme du peuple, foncièrement.

Mais, auprès de ces vulgarités frustes, il y a, en Rude, des délicatesses de plus en plus éveillées, de plus en plus profondes, qu'il voue à sa femme avec un culte de tendresse. Autant qu'aux premiers jours de son mariage, il voit en elle un être d'une essence supérieure qui l'inspire, qui le protège et lui a fait trop d'honneur en s'unissant à lui. On dirait, à l'observer en face d'elle, d'un colosse chargé de . veiller

sur une enfant et craignant, à chaque mouvement qu'il liasarde, de l'étouffer ou de la meurtrir. Il l'admire en toute chose. Pour rien au monde on n'obtiendrait de lui, sans son assentiment, la moindre détermination. Ces six mots : « Voilà ce que pense Madame Rude » coupent court à toute discussion en sa présence. Sitôt qu'il articule les syllabes de son nom, une visible fierté l'envahit. De temps à autre, le long des journées, il va lui rendre visite, soit dans l'appartement où elle s'occupe de Martine et s'acquitte bravement des soins du ménage, aidée d'une ouvrière du quartier, soit, de préférence, dans son étroit atelier de peinture. L'estime qu'il fait de son talent de peintre est toute sincère et très naïve en soi. N'a-t-elle pas reçu les leçons du grand David et les éloges du baron Gros ? Rude se plait à le rappeler en mainte circonstance. D'ailleurs, mari et femme ont fait carrière côte-à-côte, la main dans la main. A Tervueren, oii il sculptait Achille et Méléagre, elle peignait les Muses. A la Ribliothèque du duc d'iVrenberg, où il animait le plafond, elle ornait de figures allégoriques les portes des armoires à livres. Lorsqu'ils sont venus à Paris, en 1827, elle avait apporté un portrait à mi-corps de sa sœur Victorine, avec l'intention de l'exposer. Au dernier moment, le cœur lui manquait... Mais l'ami Roman a parlé et le portrait a figuré au Salon, remarqué de M. de Forbin et de plusieurs artistes. En i83i. Madame Rude envoyait au Louvre une Sainte Famille à la Vierge endormie. A l'exposition suivante, en i833, tandis que le Petit pêrfienr de son mari émerveillait les connaisseurs, son tableau des Adieux de Charles /""■ à ses enfants lui valait une. médaille de seconde classe. « Mon tableau a été compté comme un des meilleurs du Salon, écrivait-elle. Tout le monde s'étonne qu'on ne Fait pas

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acheté. » Ce refus d'achat, de la part de l'Administration, a troublé Rude en sa joie de statuaire acclamé, honoré de toutes les récompenses, et jamais la satislaction ne lui sera ménagée de voir une toile de Sophie achetée par l'Etat. L'idée ne l'effleure même pas de faire une démarche dans les bureaux en Caveur de l'ancienne élève du peintre de l'Empereur, mais il ne peut s'empêcher de grommeler souvent qu'on est injuste... La vérité est que Madame Rude, femme excellente et vaillante, a, comme artiste, du savoir et de l'adresse sans tempérament, un dessin correct et timide, une facture plate, une couleur terne peu d'accord avec les sujets pittoresques qu'elle prétend traiter. Il lui est arrivé, nous l'avons dit, de signer de bons portraits, d'aspect froid, mais non sans caractère. Pour ses tableaux, ils ont généralement tout l'ennui de compositions romantiques rendues classiquement (i).

L'auteur du Départ des Volontaires n'a jamais eu l'ambition de l'argent. Tout ensemble éminemment désintéressé et très économe, il se voit, à la fin de i836, en possession de douze cents francs de rentes, épargnés en grande partie sur le prix de ses travaux de l'Arc. Ayant le bras fort, une renommée faite et la certitude de gagner son pain, le petit capital qu'il s'est amassé garantira son indépendance. Il ne lui en faut pas plus pour se déclarer satisfait, à ceci près qu'il ne se réjouit de rien à la façon commune. C'est le tour de son esprit, son besoin, sa manie invétérée de justifier ses sentiments par des considérations philosophiques — et quel trait plus plébéien, encore, que cet abus de la raison démonstrative, constamment étalée!

(i) Nous avons donné en note, au chapitre xii, la liste de peintures les plus typiques de Madame Uude.

Lu homme d'iiérédi taire culture a le coup d'œil prompt, discerne le vrai et le faux des choses et conclut d'un mot ; Fhomme sans tradition a moins de souplesse, craint de s'égarer, se complaît à se prouver à lui-même et à prouver aux autres qu'il ne s'égare point. Écoutez s'expliquer Rude sur son propre désintéressement : son langage est le plus honnête et le plus noble, mais, sous un ton de parfoite bonhomie, rien de moins élémentaire. Il ne sait même pas résister à la tentation de mêler ses lectures à ses plus franches confidences du foyer. « Je n'ai pas rencontré, dit-il, de riches se jugeant assez riches, et Ton n'en a guère vu en aucun temps, s'il faut en croire les écrits des Anciens. Pourquoi souhaite-t-on des richesses, sinon pour arriver à cet état de contentement, au sentiment de la possession suffisante. Mais si tout homme, quelles que soient ses ressources, n'en a jamais assez à son gré, il est évident que le contentement ne dépend pas des richesses elles-mêmes. Puis-je donc hésiter entre les deux partis à prendre ? L'un consiste à vouloir acquérir une immense fortune. C'est, en soi, très difficile, je ne suis pas sûr d'y parvenir et je suis sûr que, si j'y parviens, je n'en serai pas plus avancé, puisque l'exemple de tous les siècles m'apprend que, plus on a, plus on veut avoir. L'autre parti consiste à me trouver tout de suite assez riche. Cela cause infiniment moins de tracas ; cela ne dérange rien à ma vie, au contraire, et j'ai des chances de bonheur, les exemples de modération dans la médiocrité étant, sinon fréquents, du moins authentiques. Eh bien, j'en grossirai le nombre, car le moyen m'a réussi, et je me trouve assez riche. S'il me tombait un million aujourd'hui, je ne ferais demain ni plus ni moins que ce (|uc j'ai fail jusqu'à présent; il n'y aurait rien de

change clans ma vie et personne ne s'apercevrait de l'aubaine, pas même moi. Il est vrai que cela me permettrait de soulager bien des misères. Seulement je n'envisage la question qu'à un point de vue personnel (i). »

Exempt de convoitise, Rude ne connaît pas, non plus, la jalousie. Qu'on l'interroge sur les œuvres de ses confrères, il loue d'abondance, ce qui lui paraît louable et, touchant le reste, se tait. Le moment n'est pas encore venu où, par une évolution très humaine, blessé de certaines iniquités, il ne se retiendra plus à dire, en mal comme en bien, ce qu'il pense (2). Ce qui domine en lui, c'est la mémoire pieuse des services rendus et l'attachement aux amitiés éprouvées. Il a sculpté, d'après le portrait peint par Prud'hon et d'après ses propres souvenirs, le buste du vieux Devosge, auquel il doit tant (3). Les bontés de Vivant Denon lui sont toujours présentes. Et comment oublierait-il l'indulgent et paternel Cartellier, qui l'a si bien soutenu et sur la tombe duquel il pose cette figurine de Jeune fille à V Oiseau — la Bonté, — d'inspiration classique, mais de poétique intention (4) ? Tout j^asse vite, en ce bas monde renouvelé sans trêve. Il

(i) D"" Legrand, loc. cit.

(2) Je citerai, comme exemple de ses jugements, nets sans acrimonie, ses décisives paroles sur David d'Angers : « Il a eu de magnifiques inspirations ; il a trouvé pour dire ce qu il voulat des conceptions poétiques et largement significatives; mais toutes ces belles idées, il les a gâtées parce qu'il a trop négligé l'exécution... C'est un grand poète, si l'on veut; ce n'est pas un grand sculpteur. » (Legrand, loc. cit., p. io5.)

(3) Ce buste en marbre, commandé par Anatole Devosge avant 1882, terminé en i836, est au musée de Dijon, ainsi que le portrait peint par Prud'hon (Voir au Répertoire chronologique').

(4) Au cimetière du Père-Lachaise : monument érigé à Pierre Cartelier par ses élèves en 1889.

s'éloigne déjà de la cinquantaine, ce Rude en qui nous sommes tentés de voir un jeune homme encore ! Trente ans se sont écoulés depuis sa première arrivée à Paris ^ dans un tourbillon d'événements à peine explicables. Il a vu l'énorme apogée de l'Empire et son lamentable écroulement ; il s'est dévoué à l'exil par vertu du cœur ; il a subi le choc de révolutions précipitées, senti s'exaspérer le vent tragique qui ballotte, disloque et transforme les opinions, goûté des bonheurs traversés d'inquiétudes et payés d'amertumes, conquis l'illustration, gagné le repos, et il lui semble, au point où il en est, que ses orageuses destinées se sont accomplies comme dans une nuit de rêve.

De ses parents, des amis de sa jeunesse, presque tous sont morts. Le dernier, le plus cher de ses camarades, Louis Roman, n'a pas vécu au delà de sa quarante-troisième année... A ses familiers d'hier, à Louis Dietsch, à Victor Jacotot, se sont adjoints les peintres Michel Drolling et Camille Bouchet et, en i838, Jacotot le père. Avec Drolling, prix de Rome en 1810 et membre de l'Institut, dont il apprécie l'esprit et le caractère plus que le talent d'un fade académisme. Rude s'entretient de l'Italie, ou se laisse aller à des digressions démocratiques, car Michel a été^ jusqu'en i83o, un des membres actifs de la Charbonnerie (i). En Bouchet, franc Bourguignon du village de Pourlans, près de Seurre, amoureux du pays natal, il aime la droiture allègre, le bon sens fort et réjoui. Le sculpteur et lui se promettent de faire

(i) Etienne Arago, ancien représentant du peuple, mort conservateur du musée du Luxembourg, qui fit partie de la Charbonneric, de même que Drolling et Ary Schefler, m'a raconte que Rude avait dû, un instant, être affilié à la légendaire société secrète^ Fuais qu'on eut peur de ses attaches bona[)artistes trop avérées.

ensemble, lot ou lard, vin voyage à Rome et ils se tiendront parole. Une recrue bien autrement typique du groupe a été Joseph Jacotot ou « Jacotot le père » , l'inventeur de la fameuse Méthode universelle, revenu à Paris et fixé, précisément, rue d'Enfer (i). Cet exentrique savant, pédagogue aux façons visionnaires et possédé du démon de la mnémotechnie, disserte sans fin de ses innovations scolaires et vit une vie de dormeur éveillé. Sa conversation foisonne, au surplus, d'aperçus curieux, d'anecdotes intéressantes. Un nom entre tous revient sur ses lèvres : le nom de Gaspard Monge, né Bourguignon comme Rude, comme Bouchet, comme lui-même, et dont il a été le collègue à l'Ecole polytechnique. Jacotot évoque le puissant mathématicien créant la géométrie analytique, soumettant l'espace au géomètre, développant ses théories devant ses élèves en termes frappants, avec des gestes imprévus, fuyants, imitant l'évolution dea lignes. Le statuaire n'a fait, autrefois, qu'entrevoir son admirable compatriote ; il le voit apparaître, désormais, d'une si tranchante netteté, f[u'il sera en lui de modeler sa statue, un jour, comme d'après le vif.

Une légende d'atelier, qui n'a rien d'invraisemblable, donne à croire que ces causeries ont eu, pour Rude, un important résultat pratique. En commentant les idées de Monge et en faisant application à la sculpture, Jacotot aurait insisté sur l'utilité des mensurations rigoureuses. Les mesures prises par à peu près trompent souvent l'artiste : il est plus logique et plus efficace de procéder scientifiquement. A l'aide du compas et du fil à plomb, on peut déterminer avec certitude les proportions des figures, leurs mouve-

(i) II y devait mourir en 18/10.

mcnls, leurs plans divers, et la main du statuaire sera d'autant plus libre qu'il se sentira plus sûr des données matérielles de son travail. Peut-être Jacotot avait-il, dès le temps de ses premières relations avec Rude, en Belgique, incliné son esprit vers les moyens de précision ; mais le sculpteur fera désormais de leur emploi raisonné sa règle absolue et la base même de son enseignement technique. Ces mensurations, essentielles à ses yeux, dériveraient donc, indirectement, des doctrines de Gaspard Monge. Ainsi, dans la nature, les semences jetées au vent tombent où le hasard les pousse et fructifient quand on s'y attend le moins.

Rude, Louis Dietsch et Françoise Rude.

Voyage de Rude en Italie.

Le 3 septembre 1887, Rude vient de descendre dans son atelier, comme à Fordinaire, lorsqu'on lui remet une lettre aussitôt décachetée. Aux premiers mots, il pousse un cri : « Monsieur, vous ne vous étonnerez pas que je vous demande où se trouve Mlle Françoise Rude, votre sœur et ma mère. Les circonstances nous ont séparés dès mon bas âge, mais peut-être, aujourd'hui, me sera-t-il permis de la revoir... » Rude n'en peut croire ses yeux. Voyons ! Il a mal lu sans doute... D'où est partie la lettre ? — De Plombières-lez-Dijon. De qui est-elle signée ? — D'un certain Alexandre Rude. De qui s'agit-il? — De la propre sœur de l'artiste, qui habite Paris. Non, décidément, nulle erreur n'est possible. Ainsi cette Françoise, humble, humiliée, taciturne, si craintive qu'elle a toujours l'air d'une coupable, cache véritablement une faute et, lui, son frère, qui n'avait pas l'ombre d'un soupçon, a pu sembler tout accepter, tout couvrir. Le sang lui monte au visage ; un flot de colère bouillonne en lui ; il froisse le papier, crispe ses poings, marche à grands pas, pris de la rage de faire un malheur, d'aller droit chez sa sœur, de se ruer sur elle. Madame Rude, entrant par hasard, ramasse la lettre jetée à

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