‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 47 sur 111 · VOYAGE DE RUDE EN ITALIE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE RUDE EN ITALIE

terre, apprend la cause de cette fureur. — « Ah ! la misérable, la misérable ! crie le maître. Je la tuerai... )) Doucement sa femme s'essaye à le calmer, sans le heurter de front, paraissant même abonder dans son sens, mais faisant parler la raison, invoquant des considérations atténuantes. D'abord, violence serait folie. Puis, qui sait si la pauvre Françoise ne mérite pas la pitié plus que le mépris ? Quel- <jue oubli qu'elle ait pu faire autrefois de son devoir, sa honte n'atteint qu'elle seule et la dignité de sa retraite lui doit être comptée. Elle ne fait jamais chez son frère que des apparitions brèves, presque muettes, travaille pour vivre, ne demande rien... Rude, peu à peu, se rassérène et, séance tenante, répond à l'inconnu qui porte son nom, le petit billet suivant, empreint du plus pur respect de soi-même :

(( Monsieur, j'ai une sœur qui se nomme Françoise, mais je n'ai jamais eu connaissance, et même je ne me suis jamais douté de ce que vous me dites dans votre lettre. Je vous envoie donc l'adresse de ma sœur, comme vous le désirez. Vous ne serez pas étonné, Monsieur, si je m'abstiens de toute réflexion dans un cas semblable. Je vous salue.

« Mademoiselle Rude, rue des Martyrs, 28, au fond de la cour ( i ) . »

Ayant écrit et fait partir ces quelques lignes, il se

(i) Lettre du 3 septembre 1837. — L'histoire de Françoise Rude est reconstituée, ici, d'après les lettres conservées par Alexandre Rude, à Beaune, les communications de M. l'abbé Garraud, cure de Prémeaux (Côte-d'Or), et parent de la famille Rude, les notes de M. Joseph Dietsch, de Dijon, et les renseignements fournis par des élèves et d'anciens amis du sculpteur. Alexandre Rude vivait encore en 1890, époque où il perdit son fils Louis Rude, camionneur à Beaune, âge de 49 ans. Avec eux s'est éteinte la descendance du vieux « maître pocher » de Dijon.

sent quasi soulagé. Apres tout, un fils a bien le droit de chercher sa mère ; on n'a pas à s'opposer à leur réunion et, tout ce qui convient, c'est de ne se point mêler de l'affaire. Cependant, à la première fois qu'il aperçoit Françoise, ses bonnes résolutions s'évanouissent. Impossible de se contenir. Les injures sortent à plein jet de sa bouche d'homme du peuple, blessé au plus vif de son honneur. Il a empoigné sa sœur par le bras, qu'il serre comme dans un étau, la secouant avec un emportement sauvage, l'invectivant à la face, les yeux agrandis par la colère, effroyablement hors de lui. Françoise, un moment interdite, a compris et s'est jetée à genoux... Oui, elle a eu tort de ne pas tout avouer à son frère, mais elle n'osait pas... la honte l'étouffait... elle souffrait trop... C'était à Dijon : elle avait vingt-cinq ans ; elle habitait rue Portelle, un réduit noir, seule, indigente après la dispersion de la famille, travaillant comme ouvrière où elle pouvait... Un commis de bureau est venu à elle, lui a promis le mariage... elle n'a pas su lui résister. Ses traits durs s'attendrissent, noyés de larmes, tandis qu'elle halète ses aveux. Madame Rude, en pleurs aussi et qui tremble de tous ses membres, s'est précipitée entre le frère et la sœur, le cœur déchiré, criant miséricorde. Mais Rude ne veut rien entendre. Que Françoise ne se hasarde plus en sa présence jamais... Il la chasse ignominieusement. Et quand elle s'est enfuie, plus morte que vive, l'affreuse scène se dénoue par une crise de nerfs dont il restera longtemps remué et par une sorte d'ébranlement de tout son être.

Françoise, suffoquée d'émotion, chancelant à chaque pas, a fini par regagner sa mansarde de la rue des Martyrs, qu'elle partage avec une vieille fille appelée Célestine, aussi pauvre qu'elle-même et à laquelle elle

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