YOÏAGE DE RUDE EN ITALIE
s'est attachée profondément. Elles vivent, toutes deux, en faisant des ménages aux alentours et leur grand sujet de conversation, c'est un héritage que Célestine espère bientôt recueillir en Angleterre. Pas d'autre intérêt à leur pénible vie que l'attente de cet héritage, disputé par plusieurs parents, mais à l'idée duquel elles se sont accoutumées. Ce serait la tranquillité pour elles, sinon l'aisance. Françoise pourrait, alors, rechercher ce fils à qui elle pense toujours, dont elle a, certainement, parlé à son amie. Que se passe-t-il entre elles quand la sœur du statuaire revient de la rue d'Enfer, pâle, brisée, les paupières bouffies, décomposée? On croit entendre celle-ci s'épancher en un de ces flux de paroles qui allègent certains chagrins. Célestine se sera indignée contre ce Rude, si brutal ; mais un sentiment nouveau aura jailli presque tout de suite du cœur de Françoise : le sentiment de sa maternité recouvrée. Que fait son fils? Comment est-il? Elle voudrait lui dire, surtout, tout ce qu'elle a enduré, étant privée de lui. Lui écrira-t-elle? Attendra-t-elle un billet de sa main ? Pendant qu'elle délibère, le billet arrive. Ah! c'est trop de joie! Peu importe que ce grand garçon de vingt- six ans lui marque de la réserve : il ne sait pas le fond des choses. Tout changera dès qu'elle lui aura fait sa confession. Lisons donc la lettre qu'elle lui adresse :
« Je suis votre mère et n'ai jamais eu l'intention de vous désavouer. Je vous ai donné le jour; j'aurais bien désiré vous faire un sort heureux. Malheursusement, j'étais sans fortune et sans aucun espoir pour l'avenir. Immédiatement après votre naissance, je quittai Dijon pensant que, peut-être, ici je pourrais m'occuper plus avantageusement et pour vous et pour moi. J'étais en correspondance avec la sage-femme, à qui je devais
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envoyer ce que je gagnerais afin que votre nourrice eût plus de soin de vous. Votre père, malgré la promesse qu'il m'avait faite, m'abandonna, dix-huit mois après mon arrivée ici. La brave femme qui me donnait de vos nouvelles était morte; je n'ai plus su vers qui me tourner, n'ayant confié mon douloureux secret à personne. Depuis, j'ai vécu de mon travail ; ma position est la même que lorsque je suis arrivée, c'est-à-dire que je travaille pour subvenir à mes besoins. Écrivez-moi, mon cher enfant ; parlez-moi de votre famille ; dites moi quel est votre état et ce que vous faites à Plombières et croyez que mon bonheur sera d'avoir de vos nouvelles (i)- »
On devine que la réponse à ces questions n'est pas longue à venir. Alexandre, bien élevé par ses parents nourriciers, a été placé par eux, à seize ans, comme apprenti jardinier, chez M. Belnot, horticulteur à Plombières-lés-Dijon. Excellent sujet, laborieux, intelligent, zélé à s'instruire, son maître l'a distingué au point de lui accorder en mariage sa propre fille, Sophie Belnot. Une fille leur est née, l'an passé : Jeanne Rude. La seule ombre à leur bonheur, c'est la santé de Sophie de plus en plus altérée depuis la naissance de Jeannette. Alexandre, à présent, n'a qu'un rêve : recevoir la visite de sa mère dans sa maison. Il la supplie si instamment, en termes si émus, de réaliser son cher désir que la pauvre femme en pleure des larmes de ravissement et qu'elle jure de se mettre en route au printemps revenu. Vers la fin d'avril i838, en efiet, bravant la perspective de deux jours entiers et une nuit de voyage, elle monte en diligence et, tout d'un trait pousse à Plombières. Son fils l'accueille, à la descente
(i) Lettre du 2 octobre 1837,