VOYAGE DE RUDE EN ITALIE 2 /[S
de la voiture, aussi tendrement que s'il l'eût toujours connue. Elle s'enchantait, d'avance, de la réunion : la douceur en surpasse tout ce qu'elle imaginait. Six semaines durant c'est au Paradis qu'elle croit vivre « parmi les anges du bon Dieu » . On ne sait qu'inventer pour la dorloter, pour la réjouir, et, de son côté, elle s'ingénie à montrer à tous son affection et sa gratitude. Pourquoi ne se fixerait-elle pas auprès de ses enfants? Certes, le projet à de quoi lui sourire; mais elle a promis à Gélestine de n'être pas absente plus d'un mois et demi. Gélestine a besoin d'elle : elle ne peut la laisser plus longtemps. Au surplus, elle reviendra ; elle n'aura pas de meilleure pensée, aux jours de tristesse, que celle du prochain voyage. Plus tard même, si Dieu le veut, on s'arrangera pour ne plus se séparer jamais... Il semble, enfin, que tout l'avenir soit en floraison de joies.
Fidèle à sa promesse, Françoise a rejoint Gélestine, toujours préoccupée de son héritage anglais, et elle a repris son train coutumier. Les lettres qu'elle écrit à Alexandre sont pleines de l'attendrissement de ses souvenirs et fourmillent de recommandations naïves et populaires à l'endroit de la petite Jeanne: « Ne l'étouffez pas à force de l'embrasser ou de lui donner à manger... Prenez garde à votre poêle, tandis qu'il est chaud ; l'idée d'un accident me fait frémir. . . » Groyant plaire à son fils, elle s'efforce de marier une jeune fille employée par M. Belnot, M'**' Justine, avec un vieux garçon qu'elle connaît, qui a une bonne situation dans un bureau et dont l'influence pourrait fort être utile à tous. Seulement, M"^ Justine ne veut pas renoncer à la Bourgogne et le mariage manque, au grand regret de Françoise, au vif désappointement du vieux garçon, qui se brouille avec elle, jugeant qu'elle s'est moquée
de lui. Tout ce qui se passe à Plombières intéresse passionnément la mère d'Alexandre Rude. Elle veut être mise au courant des incidents les plus menus. Quel crève-cœur, pour elle, en 1889, de ne pouvoir aller tenir sur les fonds baptismaux sa seconde petite fille, qu'on baptise Marie 1 Son fds, à quelque temps de là, se dispose à prendre à ferme une exploitation agricole, à Bonvaux, commune de Daix ; elle l'exhorte à la prudence. Les années sont mauvaises. Il est dangereux de s'engager au delà de ses moyens et elle ne saurait, quoi qu'elle fasse, lui venir en aide en cas de malheur. . .
A Londres, Faffaire de Célestine traîne en longueur, aux mains des gens de loi. On ne le liquidera jamais, ce maudit héritage déjà tout rongé de procédures. La vieille fille se met dans Fesprit qu'il lui importerait de passer la Manche, pour en finir, et elle persuade à Françoise de Faccompagner. Exaltées de leur perpétuel bavardage, grisées d'illusions, elles sacrifient leurs minces économies à payer la traversée ; elles débarquent en Angleterre, sans argent, sans appui, sans expérience. Le moindre embarras les confond ; tout leur est difficultés et périls. Pour comble d'infortune voilà le procès perdu. Adieu toutes leurs chimères ! Françoise, j'ignore comment, se fait rapatrier, brouillée peutêtre avec son amie, et se retrouve à Paris seule et malade, littéralement sur le pavé. Ira-t-elle frapper à la porte de son frère? Son amour-propre le lui défend. Avouera-elle à son fils sa détresse I Sa délicatesse ne le lui permet pas. Que faire, pourtant? Il faut vivre... Si délabrée que soit sa santé, on ne l'admettrait pas à l'hôpital, — et l'hôpital, du reste, n'est pas une solution. De guerre lasse, ne sachant que devenir, elle s'arme de courage et se présente chez les Dictsch.