L. DE FOURCAUD
prohli-mcs sur des travaux de l'artiste soit à Bruxelles, soit à Paris, avant iH',\(), est là et n'est que là. — Les dessins de l\ude, en dehors du [)ortefeuille cité, sont d'une rareté extrême. On n'en découvre pas de postérieurs à i838. C'est cpie n'ayant plus, (jepuis l'achèvement de l'Arc de triomphe, à s'employer comme décorateur et à combiner des scènes à nombreux [)ersonnages, le maître a presque totalement renoncé au papier. Ses croquis n'avaient pour objet que des ordonnances de bas ou de hauts reliefs.
L'art en Bourgogne.
La riche terre de Bourgogne, où François Rude naquit, fut toujours la patrie d'hommes robustes, à l'esprit ferme, joyeux et clair. On n'y parle pas volontiers pour ne rien dire : on y exprime ses idées, on y motive ses croyances, on y fait sonner ses gaietés mêmes en un langage précis et fort. Bossuet, Bussy-Rabutin, BufTon, le président Bouhier, le président de Brosses, La Monnoye, Piron, Grébillon, représentent exactement dans les lettres, en des ordres différents, cette humeur bourguignonne si fine à se gouverner jusqu'en ses écarts. Le Bourguignon n'aime pas les subtilités extrêmes, les spéculations d'académie, les détours inquiétants, les formes ambiguës : il se prête, un temps, aux préliminaires, puis, brusquant les choses, il va droit au but en déduisant ce qu'il pense et traduisant ce qu'il voit. Si haut qu'il s'élève, c'est par observation créatrice plutôt que par simple imagination. Pour qualités maîtresses, il a les dons les plus français : le bon sens, l'indépendance du jugement, le besoin de s'informer, le souci de conclure. Que d'autres s'abandonnent aux rêveries mystiques, les spectacles de la vie suffisent largement à ses curio- De Fourcaud. I
sites et à son plaisir. L'art qu'il conçoit ne déforme aucunement la réalité, mais lui donne du prix par la belle mise en œuvre, comme un habile statuaire fait valoir le bloc de marbre dont il dégage une statue. Le Bourguignon ne laisse rien au hasard : il regarde, raisonne et combine. Ses archives le font connaître vaillant, mais prudent, déluré, mais sûr de soi et préparé à toute occurrence. Tels sont les signes généraux de la race. Je n'en sais nulle part de plus nettement accusés.
A parcourir les cantons de Bourgogne, on se prend vite de sympathie pour ces populations laborieuses, honnêtes, sérieuses avec enjouement ou gaies sans turbulence. Tout s'accomplit dans ces campagnes librement et puissamment, en naturelle force, en saine discipline, mais les séculaires influences n'éclatent pas aux yeux. Au contraire, dès qu'on entre à Dijon, le seul aspect de la ville résume, au premier coup d'œil, l'histoire de la Province. Gomme toutes ces villes qui furent des capitales et qui devinrent des sièges de Parlements, Dijon garde des traces héroïques de ses vieux souverains et des traces majestueuses de ses hommes de loi. Le donjon du palais ducal monte droit et hardi dans l'air, plus haut que les clochers, que les tours et que les dômes, attestant de toute sa hauteur l'existence violente et splendide qui fut menée ici. Là-bas se carrent les hôtels vastes et commodes des magistrats du xvn*' et du xviii® siècle, bourgeois rallinés, instruits, épris des élégances, assotés d'aspirations nobiliaires et, cependant, gardiens courageux des libertés de la bourgeoisie. Sur les édifices récemment construits, le passé jette, ainsi, son ombre double. Une grande ville est faite de débris transformés, plus ou moins reconnaissablés, de même que les mœurs d'une époque se
façonnent, à notre insu, de traditions multiples, renouvelées et confondues.
Au temps des ducs de la maison de Valois, on vit, à Dijon, Tun des plus glorieux mouvements d'art qui fut jamais, — un de ces mouvements qui définissent une époque, consacrent vme province, fécondent au loin Fesprit des artistes. Ce branle merveilleux ne s'était pas excité de lui-même sur le sol bourguignon. Les ducs l'avaient provoqué en mandant à leur cour des peintres et des sculpteurs de leurs cités de Flandre, notamment ce Claus Sluter, duquel nous savons si peu de chose et dont les statues sublimes nous pénètrent d'émotion. Ce maître, de sang hollandais, implanté en Bourgogne, y trouva, par bonheur, l'atmosphère qui lui convenait et tout un environnement d'œuvres séculaires, les Bourguignons étant scGlpteurs par essence et l'ayant montré toujours. On imagine son étonnement, au lendemain de son arrivée, alors que s'offrit à sa vue, pour la première fois, l'originale façade de Notre-Dame la Dijonnaise, si imposante et si allégée, si sévère et si harmonieuse, avec son double rang de fins arceaux gothiques superposés en galeries et la grouillante saillie de ses sculptures.
Il est à croire que, par la suite, en ses excursions dans les terres ducales, Sluter aura poussé jusqu'à l'abbaye de Vézelay, où de fiers tailleurs d'images et d'ornements ont laissé leur marque rayonnante. En bien d'autres endroits, d'ailleurs, d'exemplaires morceaux, traités d'un ciseau large et naïf, tendant à s'exempter des roideurs et des maigreurs, l'ont certainement arrêté. Sous l'impression de l'art français, il a pu s'assouplir de technique et comme s'agrandir d'inspiration, sans rien perdre de son acuité d'observation native. Mais, quoi qu'il ait dû à nos primitifs Bour-
guignons, il l'a, certes, rendu à ses successeurs avec usure, car une lignée des plus nobles statuaires est vraiment sortie de lui.
Qui ne connaît, au moins par des estampes, l'incomparable monument appelé le « puits de Moïse », où l'artiste a fait vivre d'une impérieuse vie, dans la pierre dure, les six prophètes de douleur qui saluèrent, du fond des siècles, le Christ mourant pour le salut des hommes ? Ils sont là, vêtus de costumes flamands et bourguignons, de types variés, mais si bien affranchis des contingences, si grands d'affirmation, si naturels d'attitude, si totalement dévoués à leur pensée, que leur conviction nous gagne et que nous sentons en eux nos pareils et nos docteurs. La légende nous montre le bon Glaus, tourmenté de son œuvre, s'accointant là des Juifs afin de surprendre et de fixer les physionomies, les allures judaïques. Nul doute, en effet, que, tout au moins l'admirable figure de Daniel, au nez arqué, au profond regard, à la bouche parlante, n'ait été scrupuleusement étudiée d'après un fils d'Israël. Mais ce n'est pas la singularité des signes ethniques qui nous émeut en ces transcendantes incarnations : c'est, bien plutôt, le caractère d'éternelle, poignante, fraternelle et universelle humanité dont elles sont empreintes. Tout ce qui sort des mains de Glaus témoigne ainsi d'une recherche infinie de la vérité des expressions dans la réalité des formes. Qu'il modèle religieusement une statue funéraire, qu'il peuple de personnages en deuil le soubassement d'un tombeau, qu'il évoque les Saints et les Saintes, quelle que soit, en un mot, sa conception, l'idéal du portrait le domine et il reste fidèle à lui-même, infatigable à concentrer, par son art ample et minutieux,' la mobile nature. De telles visées s'imposent toujours et partout à l'esprit français ;