‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 6 sur 111 · L ART EN BOURGOGNE · texte numérisé non relu

L ART EN BOURGOGNE

de tels ouvrages frappent également les délicats et les simples. Aussi les jeunes statuaires de France accourentils à Dijon et y séjournent-ils, se trouvant à l'aise en cette école de sincérité. Sluter est mort depuis longtemps que le prestige dijonnais se prolonge. C'est à Dijon que l'illustre Antoine Le Moiturier, d'Avignon, atteint son apogée. C'est à Dijon que s'est formé le maître inconnu du mausolée de Philippe Pot, aux huit pleurants de grandeur et de couleurs naturelles, portant avec tant de dignité sur leurs épaules le corps tout armé du chancelier. C'est de Dijon que sont, assurément, partis plusieurs des imagiers de Brou. Nous savons, pour tout dire, que le grand sculpteur breton, Michel Colombe, s'est pénétré d'influence bourguignonne, avant d'aller à Tours, faire carrière d'artiste de génie et, pourtant, se frotter d'italianisme au contact des Juste. Mais il est écrit que tout sera remis en question chez nous, et de tout point, sous l'influence des Italiens.

Durant le xvi® siècle, dans le croissant oubli qui se fait de nos traditions, l'œvivre et l'enseignement de& maîtres de vérité ne sauraient qu'être dédaignés, même en Bourgogne. La haute sculpture de Dijon semble avoir eu pour essentiel office d'orner la tombe des anciens ducs et, sa tâche faite, elle a disparu. C'est fini maintenant de l'école de Sluter. Aucun artiste ne viendra plus en Bourgogne chercher des exemples et des leçons. Un homme du pays, Hugues Sambin, architecte et statuaire, s'en est allé s'instruire en Italie : il a reçu, dit-on, les conseils de Michel- Ange, et le voici de retour. Sambin fait triompher, parmi les Dijonnais, les tendances nouvelles. A l'intime recherche de l'expression humaine un idéal d'ornemanisme est substitué. INous devons reconnaître que, dès long-

temps, les Bourguignons se sont presque désintéressés de l'esthétique, ayant tourné leurs facultés vers les lettres ou les affaires. Avec l'éducation, les notions changent, les goûts se modifient, la théorie philosophique se transforme et déplace le sentiment de la beauté, si bien que les plus authentiques chefs-d'œuvre du passé ne sont plus compris. A Paris, peu à peu, le maniérisme académique a tout débordé. En province, on se traîne dans les imitations et les incertitudes. Que faudra-t-il pour secouer cette torpeur, à Dijon, en ramenant à des pensées d'art l'esprit de quelques-uns I^ — Simplement qu'un homme de zèle et d'expérience y groupe autour de lui les jeunes gens de bonne volonté.

Mais, justement au déclin du siècle de Louis XV, cet homme se rencontre. On le nomme François Devosge(i). Il sied de rappeler en peu de mots la carrière de ce bienfaiteur des artistes bourguigngns, qui fut, tour à tour, le maître de Pierre Prud'hon et le maître de François Rude. Devosge, originaire de Gray et d'une famille de sculpteurs, avait modelé, d'abord à Lyon, dans l'atelier de Perrache, puis à Paris, chez le dernier des Coustou. Tout à coup, la nuit noire s'était appesantie sur ses paupières. A le vouloir opérer de la cataracte osseuse, un chirurgien malheureux lui fit perdre un œil ; mais à force de soins, l'illustre

(i) Devosge et né à Gray le 25 janvier 1782 ; il est mort à Dijon le 22 décembre 181 1. Cf. sur cet artiste : Louis Frémiet : Éloge de François Devosge à l'Académie des sciences de Dijon, 181 2 ; Joseph Garnier, archiviste de la Côte-d'Or : l'Ecole des beaux-arts de Dijon, (brochure) ; le Journal de Claude Micaull ou Mercure dijonnois, 1742-1774 (Mémoires de l'Académie de Dijon, i885- 1886) ; A. Bougot : François Devosges, fragment d'étude (Congrès des Sociétés d'art à l'Ecole nationale des beaux-arts de Paris, 1891, p 276).

Daviel lui sauva Tautrc. Comme, sur ces entrefaites, l'appétit de peindre lui était venu, il sollicita les leçons d'un des gendres de Boucher, ce Deshayes qui mourut tout jeune. Il paraît que les affectations et les mensonges du style à la mode le choquèrent toujours. Un matin. Boucher le surprit au Louvre, en contemplation devant le tableau de Nicolas Poussin : V Enlèvevement des Sahines, où la simplicité relative de certains mouvements frappait son bon sens provincial. « Vous trouvez donc cela bien beau, lui dit le peintre de ^me jjg Pompadour ! Eh bien, tâchez d'en profiter mieux que moi. »

Nous n'avons pas, aujourd'hui, grande admiration pour les peintures surannées et les dessins, allégoriques de François Devosge. Ses contemporains, au contraire, y sentaient un désir de naturel qui valut des encouragements précieux à l'auteur, à commencer par la sympathie de Voltaire. On lui proposa d'aller en Russie, enseigner le dessin au grand-duc héritier Paul Petrovitch; il aima mieux se rendre à Dijon, convié par le président Fyot de la Marche à composer, sous ses yeux, diverses allégories pour l'illustration d'un livre qui ne vit pas le jour. A Dijon, il gagne l'amitié de Legouz de Gerland, ancien bailli de Bourgogne, et il s'ouvre à lui d'un projet qui le hante : organiseiune école de dessin à l'usage des pauvres, dans laquelle il formerait des peintres, des sculpteurs « et même des bons sujets pour les industries ». On est en 1766. Depuis ly/iij la 'viHe de Rouen possède une école gratuite, fondée par le peintre Jean-Baptiste Descamps, de Dunkerque, et où s'enseigne le dessin d'après la bosse et le modèle vivant, la peinture,, l'architecture, l'art des ponts et chaussées, en telle sorte que « ceux qui se destinent aux beaux-arts sont instruits comme

ceux qui se destinent au\ arts mécaniques )> (i). Les idées de Descamps, propagées par ses Mémoires spéciaux, ses lettres et ses conseils, n'ont pas tardé à rayonner. A Reims, avant lySi, M. de Monthelon, « ancien professeur de l'Académie de peinture et sculpture de Paris », s'efforce de les appliquer, sous le couvert de l'échevinage. Devosge est au courant des résultats obtenus. A Lille, vers 1765, le peintre Louis- Joseph Watteau, s'engageant dans la même voie, éprouve un grand déboire : l'introduction du modèle vivant dans son atelier public fait scandale et provoque sa révocation. Le branle s'étendra malgré les obstacles. Au mois de juillet 1766, Nicolas Bachelier, persuadé qu'il faut autre chose partout que les Académies royales et qu'il est indispensable de penser aux humbles artisans, crée à Paris, sous le patronage du Roi, un enseignement gratuit, conforme aux principes de Descamps. Juste en même temps, à Dijon, Devosge se décide, à l'exemple des Rémois, à réaliser son rêve. Des oppositions préliminaires sont à craindre, mais son plan est fait pour les déjouer. Seul, à l'aide de ses propres ressources, il constitue son école, résolu à mettre les autorités en présence d'un fait accompli. Le produit de son petit patrimoine, vendu à Gray, passe à peu près entièrement à payer la loca-

(i) Descamps, élève de Largillière, né à Dunkerque en 1706, mort à Rouen en 1791. Bien qu'il ne touche à notre sujet que par son action pédagogique, nous ne saurions oublier qu'il a écrit, en quatre volumes, la Vie des peintres flamands, allemands et hollandais, qui a rendu longtemps de grands services. Paris, 1758- 1763. — Sur ses idées novatrices, cf. Projet d'établissement d'une école gratuite régulière à Rouen, mémoire de 3 pages rédigé par lui et imprimé sous ses yeux pour des raisons de propagande- (Archives de l'Hôtel de Ville de Rouen). — Descamps fils : Notice historique sur Descamps.

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