CONFUSIONS ESTHÉTIQUES 25 I
la conception propre que je me suis faite du sujet, plus j'aurai chance d'arriver du premier coup à la vérité corporelle et à la justesse de l'expression, qui est la transparence des états de l'àme. L'important est de savoir exactement ce qu'on veut faire avant de placer son modèle. Sinon l'on s'égare tout de suite, et plus d'espoir de se retrouver. » Rien de plus facile, à l'application, que cette théorie, fréquemment exposée par Rude à ses élèves, si la conception a réellement jailli de la vie et se peut identifier aux formes qu'on a sous les yeux ; mais il n'en va pas de même si la pensée première est purement intellectuelle ou traditionnelle. En ce cas, il incombe, tout d'abord, à Fimagination de l'artiste de naturaliser et particulariser l'abstraction, de la réduire à un sens manifeste et quasi tangible, de l'incarner en des figures simples, vraies, intéressantes, neuves par l'intime spontanéité de leur allure agissante, si ce n'est par l'originalité de leur action même. Par malheur, l'initiative de l'invention est lente chez Rude, qui compose toujours par tâtonnements, avec des aspirations vastes et des idées mal définies. Lorsque son sujet, très précis, strictement humain, ne comporte point de métaphysique et qu'il n'a, pour l'embrasser intégralement, qu'à pousser droit au réel, il va plus loin que nul autre sculpteur. Que si la donnée se complique, ses instincts de réaliste et les doctrines reçues de ses maîtres font éclater leur division par le contraste entre ses arrangements tournés au convenu et sa facture inflexiblement véridique. Pas une de ces sculptures allégoriques n'échappe à ce tiraillement, appelé à s'accentuer au dernier point dans les deux statues de sa vieillesse: Hébé et V Amour dominateur. Au rebours, ses sculptures iconiques ou statues-portraits d'hommes illustres, où sa seule préoccupation est de restituer une
personnalité en sa plénitude, seront d'une loyauté mâle et d'une frappante unité.
On tient généralement le haut-relief de FEtoile pour le suprême aboutissement de Fart de Rude. C'est un jugement par trop sommaire. Il y a lieu de sortir, ici, des à-peu-près. J'ai dit que le magnifique groupe des Volontaires s'érige comme une démarcation à la limite de l'art classique, au juste point d'où s'élance un art nouveau. Quelque chose meurt en cette œuvre et quelque chose y prend naissance. La matière dure a tressailli, la pierre a connu la fièvre humaine, la voie est ouverte à la sculpture active : faits indiscutables et considérables à tous égards. Seulement, de cet emporment passionné, d'ailleurs superbe, à l'expression profonde et spécifiée des types concrets, à la synthèse caractéristique de notre existence, à l'interprétation à la fois nette et libre de nos façons d'être et de sentir, à la ferme définition plastique de notre humanité moderne envisagée avec la rectitude des Grecs formulant, en présence d'eux seuls, leur antique humanité, un grand pas reste à faire. Rude s'est renforcé en son goût des modelés serrés ; il n'a pas tout à fait renoncé à la métaphysique de l'école, — sauf en ce qui concerne les statuesportraits. Plus il va, plus il s'attache à l'exactitude, à la perfection des morceaux ; il émancipe ou réforme la pratique de son art ; il ne voit pas absolument clair en ses pensées. Coup sur coup, ou pêle-mêle, on voit sortir de son atelier d'incomparables bronzes à d'héroïques ressemblances, tels que ses statues de Monge, de Ney, de Rertrand et de Godefroi Cavaignac, d'ingénieuses figures pittoresques traitées en effigies réelles, telles que son Maréchal de Saxe et son Louis XIII enfant, des groupes sacrés plus sages qu'originaux, tels que son Baptême du Christ et son Crucifix entre la Vierge et