‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 52 sur 111 · CONFUSIONS ESTHÉTIQUES · texte numérisé non relu

CONFUSIONS ESTHÉTIQUES

Saint Jean et de pauvres thèmes mythologiques, tels que V Amour dominateur et VHébé. En dépit de ses révoltes de sincère indépendant, son destin est d'associer, d'une bonne foi indéniable, deux esthétiques opposées, de même qu'il unit, en sa naïve confession politique, deux opinions en désaccord. Encore un coup, autant qu'on s'évertue, on ne rompt jamais tout à fait en visière ni à son éducation, ni à ses souvenirs, et plus d'un se flatte d'avoir changé de doctrine qui n'a fait que subir la tyrannie d'idées contradictoires bizarrement juxtaposées.

En i83/i, nous ne l'avons pas oublié. Rude menait de front l'exécution du bas-relief classique du Palais- Bourbon : Prométhée animant les arts, et celle du hautrelief de l'Étoile. Certes, le Départ lui était plus à cœur que le Prométhée, mais son esprit ne s'était pas éclairé à tel point que l'allure conventionnelle de ce dernier ouvrage parût bien vivement lui déplaire. De 1887 à i84o, nous le voyons modeler pour M. Thiers — et non sans plaisir — la réduction de son Mercure, parfaitement conforme à l'original, s'occuper de sa statue de Maurice de Saxe à laquelle nous allons venir, sculpter la petite figure en marbre, de style néo-antique, du tombeau de Cartellier et travailler à l'œuvre posthume de Roman. Sauf le Maurice de Saxe, dont la tendance est spéciale, toutes ces compositions sont d'ordre classique. S'il était obsédé le moins du monde d'un idéal net de sculpture expressive, intimement moderne, on en verrait passer quelque chose, en des choix de motifs et de types relevant de la vie et dûment particularisés. Il n'a même pas donné un pendant, sous ce rapport, à son Pêcheur à la tortue. Revêtir des abstractions d'une forme mouvementée, d'exécution très magistrale, lui sulTil. C'est dans sa facture, de plus en

plus patienle et pénétrante, non dans le concept souvent peu profond, que se dénote son effort de réformateur. Ses chefs-d'œuvre ne débordent cet étroit programme que par la vertu de l'instinct, par l'inconsciente force d'un tempérament aux prises avec des sujets qui lui conviennent.

\ eut-on entrer plus avant dans l'étude du cerveau de Rude ? Montrons combien les semences germent longtemps et obscurément en lui. M. ïhiers, en quittant le Ministère, voulant le dédommager de tant d'heures perdues, lui a commandé la statue en marbre, plus grande que nature, du maréchal de Saxe, à placer^ parmi d'autres figures historiques, au château de Versailles. Plusieurs mois le statuaire a hésité. Il s'agit de la glorification officielle d'un grand seigneur d'antan, chef de guerres galamment menées, armé, vêtu de pied en cap, et le nu seul l'attire. Néanmoins, l'observation de Cartellier lui revient en mémoire : « On pourrait tirer bon parti en sculpture de l'ancien costume français w, Cartellier ne s'est pas contenté d'émettre cet avis : il a osé sculpter Joseph Bonaparte en costume chevaleresque de connétable. La pensée de Rude s'enhardit par degrés. Pourquoi ne se hasarderait-il pas, à l'exemple de son maître, mais à sa propre façon, à tailler en marbre un maréchal de France du vieux temps? Il a bien été chargé, en 1829, d'exécuter pour le musée de marine un buste du navigateur La Pérouse et il se rappelle avoir chiffonné là quelques bouts d'étoffe à la Gaffieri. En somme, une statue de Maurice de Saxe sérieusement traitée ne manquerait pas d'un certain intérêt, même après les interprétations du personnage par Pigalle(i). Voilà l'artiste

(i) Statue du comte de Saxe entrant au tombeau, par Pigalle,

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