‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 53 sur 111 · CO:VFUSIO]NS ESTHÉTIQUES · texte numérisé non relu

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gagné à l'idée d'une représentation à costume, à rencontre de ses coutumières théories. Aussitôt, il s'entoure de documents, cherche et trouve un modèle de la stature, de la prestance et, approximativement, de l'air du maréchal, et le pose devant lui, debout, en demi-cuirasse, en cuissards de parade, le bâton de commandement à la main. Une fois son parti pris, rien ne l'arrête. Son héros sera sur un terrain de bataille, à portée des boulets, près d'une fascine de tranchée, mais calme, affermi en la solennelle attitude de ceux de sa dignité, comme présidant à une éternelle victoire. Il aura de l'élégance et de l'autorité, une physionomie tout ensemble volontaire et voluptueuse, des traits nobles dans un visage plein, un corps bien pondéré en son ampleur, et dont on sente l'élasticité sous le bombement de la cuirasse et le drapement des étoffes. Il s'agit de rendre sensible, par ce mélange d'apparat hiérarchique et de franchise individuelle toute patricienne, le caractère entier de l'ancienne aristocratie militaire. La technique se fait insinuante jusqu'au dernier raffmement. La tête pense, les mains se délient, le costume est légèrement et librement porté, la figure nous frappe de son aplomb solide et de sa native distinction, dans son expression de circonstance. A chaque matière exprimée répond un judicieux travail, rendant l'animation des chairs, la dureté et le luisant du métal, le lustré de la soie... Au résultat, pas ombre de petitesse: tout est particulier d'attaque et large de fini. L'œuvre se présente à nous typique, vive, spirituelle, brillante (i). De cette veine pittoresque

à Saint-Thomas de Strasbourg; buste du môme, attribué à Pigalle, au Musée du Louvre.

(i) Cette statue, placée à Versailles en i838, est actuellement au Louvre. — La même année, Rude était compris dans une com-

Rude fera sortir deux autres ouvrages que nous qualifierons à leur rang chronologique : le délicieuv Louis XIII enfant du château de Dampierre et la Jeanne d'Arc écoutant les Voix du Musée du Louvre. Tout compte fait l'artiste vient d'aborder le droit chemin de la statuaire iconique. A quelle tentative vat-il se livrer? Il s'applique à une composition purement traditionnelle, à un monumental Baptême du Christ, commandé par la chapelle des fonds baptismaux de la Madeleine. Nous avons rencontré précédemment deux essais de Rude dans le genre religieux, l'un et l'autre sans portée : la chaire de l'Eglise Saint-Étienne, de Lille, et la Vierge immaculée de Saint-Gervais, de Paris. Le Baptême du Christ sera un ouvrage de haut métier, mais froid et convenu. Personne n'est moins apte que le statuaire de l'Arc de triomphe à l'évocation des sujets sacrés qui le touchent peu et qu'il imagine mal. Ses élèves et ses amis, consultés par moi, le dépeignent comme un philosophe, tolérant à toutes les croyances, mais s'en tenant, pour sa part, à un vague déisme et traitant les épisodes de l'histoire catholique à l'égal des mythes païens. En fait, on ne peut rien voir de moins spontané, de moins humanisé, que son groupe du Baptême où une exceptionnelle science s'est en vain dépensée. Jésus, au centre du groupe, debout et plus grand que nature (i), courbe son front sous l'eau

mande de bustes historiques, pour les galeries de Versailles, et chargé de représenter Louis d'Armagnac, duc de Nemours, pour la somme de 800 francs. L'œuvre ne semble pas avoir été exécutée. Archives des Musées nationaux au Louvre : Rapport de M. de Cailleux, directeur adjoint des Musées royaux au comte R. de Bondy, intendant général des Beaux-Arts, en date du 9 juillet i838.

(i) La figure du Christ mesure 3"i,65 de hauteur. Le modèle original, en plâtre, est conservé dans la petite église de Ville-

I>K ftivEn. Di: BoNAi'AUTE, modèle du monument en bronze élevé à Fixin-lcs-Dijon (i8'i5-i8.'l7).

Musée du Louvre.

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baptismale que lui verse le Précurseur en s'exhaussant du genou sur une roche et en étendant le bras. Un ange, agenouillé à droite, une aile éployée, une aile abaissée, vêtu d'une robe italo-an tique, regarde le Christ d'un banal regard de componction. Le Christ, à peu près nu, soutient de son bras gauche un pan de lourde draperie qui fait masse sur le ventre et glisse le long de la jambe. Aux reins de Saint- Jean-Baptiste une peau de mouton se noue en tunique et dans sa main restée libre oscille la sacramentelle croix de roseau. Le rendu des nus est d'une incontestable maîtrise, mais, par ses dispositions banales et sa pauvre expression, l'œuvre appartient à l'ordinaire imagerie d'église. Le défaut de proportion entre la figure principale et les deux autres est choquant, quoique voulu. Ce n'est point par des disproportions que l'art moderne doit parler aux yeux et suggérer des pensées hautes. Sur quelques exemples anciens et classiques, vénérables même, que se soit appuyé Rude pour l'artificiel grandissement de son Christ, l'intention expressive, dépourvue de sens naïf, s'entache de puérilité. De la physionomie de Jésus, paupières mi-closes, visage à barbe courte, encadré de longs cheveux frisés, divisés exactement au sommet du crâne, je dirai seulement qu'elle est fade et poncive. La figure de l'archange

d'Avray, près Paris. D'un court billet de Rude, déposé aux archives du Musée du Luxembourg et où le maître réclame « un quatrième à-compte » sur le paiement de son œuvre, il résulte que le travail était en bon train au mois de mai i838. Je n'ai retrouvé aucune pièce établissant la date et le prix de la commande. — Un état de flépenses « faites ou à faire à la Madeleine « en 1889, mentionne l'achat de blocs de marbre pour plusieurs statues ou groupes et, notamment, le Baptême du Christ. Le même devis prévoit en détail la construction du piédestal de marbre blanc qui doit le supporter (/Irc/iiycs nationales, F^-^ ii54). — D'après le docteur Lcgrand, le maître livrait son ouvrage en i84i. De Fourcaud. 17

adorateur, aux yeux coulissés, de la pire mièvrerie, les bras nus croisés sur la poitrine, la robe plissée par un double lacet, a traîné et traîne partout. Je ne trouve à retenir que la tête du Précurseur oii perce un soupçon d'attendrissement sincère. Le grand statuaire, pour tout dire, n'est ici qu'un grand praticien. Dix ans plus tard, il ne sera pas beaucoup plus heureux en composant, pour le maître-autel de Saint- Yincent-de-Paul, de Paris, le groupe du Christ en croix entre la Vierge et Saint-Jean. L'Homme-Dieu vient d'expirer; sa tête penche en avant, couronnée d'épines, ombrée de longs cheveux ruisselants et son corps, délivré des contractions de l'agonie, n'a pas encore perdu sa moite souplesse. A droite, la Mère de douleur, debout, la tête noyée de l'ombre épaisse de ses voiles, se tient immobile, désolée, les yeux fixés à terre, en ses draperies pesantes. Désolé, immobile, à gauche, se tient saint Jean, le disciple bien-aimé, jetant sur le Maître un douloureux regard. Rude en modelant cette tête, s'est souvenu d'un jeune homme qu'il affectionnait, Bernard Chazalette, de Nuits, mort à sa vingt-deuxième année et l'on ne s'étonne pas d'y reconnaître un signe de tendresse. Malheureusement, nous avons vu l'arrangemenluxle ce groupe, totalement, en vingt ouvrages similaires ; ces expressions nous sont connus ; nous savons ces jets de draperie par cœur. Le talent du statuaire est immense ; mais c'est surtout sa facture qu'il nous fait admirer dans ce Calvaire. Au vrai, celui-là seul a raison de ressusciter une fois de plus des drames pareils à celui du Golgotha qui, par une disposition imprévue et significative ou une accentuation inspirée, se sent en état d'en faire sortir une nuance d'impression non éprouvée encore. La plus simple trouvaille inattendue de sensibilité, un profond sentiment personnel

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exprimé croriginal rendent une œuvre d'art mille fois plus durable et plus respectable que le prestige d'une science infinie réduite à elle-même (i).

François Rude a tout à redouter de l'abstraction et le destin veut que ses habitudes l'y poussent quand sa nature l'en détourne. Idéaliste aux vues brouillées, réaliste qui se restreint à l'observation et à l'exécution de morceaux, maître ouvrier, libre et grand artiste par intermittence sous l'action de ses instincts, génie de transition tourmenté de l'apre désir du définitif et y arrivant quelquefois comme en de sublimes aventures, il ressemble à un navire sans gouvernail assuré, errant sur la mer et, selon le vent, cinglant avec la même confiance vers le port ou vers les récifs. Il a en lui du Claus Sluter et il tremble d'être infidèle aux « Anciens » . L'absolue soumission aux formes matérielles, dont il a fait sa loi, n'est qu'un moyen que ses incertitudes transforment en but. De l'agissante réalité, inépuisable en richesses neuves, qu'il dépend de chacun de découvrir et de s'approprier en ouvrant les yeux à la vie extérieure, il ne voit, le plus souvent, que ce qui s'en peut

(i) D'après une lettre de M^^ Rude à Mm^ Moyne, l'esquisse du Calvaire était prête avant l'été de i848 et Rude se disposait à «baucher la figure du Christ en croix, haute de 2 mètres. Au rapport de M. Guitton, élève du grand artiste, celui-ci chargeait d'abord un autre de ses élèves, Lecavelier, de préparer le morceau ; mais il renonçait tout de suite à la collaboration. L'exécution du groupe a duré cinq ans (i848-i852). Nous savons par l'Inventaire des œuvres d'art de la Ville de i^aris que le modèle fut payé 30 000 francs, et 35 000 francs la mise en bronze, confiée à Eck et Durand. Une copie en marbre de la tète et du torse du Christ a paru à l'Exposition universelle de Londres, en 1802 et. quoique d'intérêt secondaire, a été recueillie au Musée du Louvre. Commencée sous les yeux de Rude, elle n'a été terminée qu'après sa mort par les soins du sculpteur Paul Cabet. Le beau bronze de Saint-Vincent-dePaul s'est vu dépouiller, vers 1898, de sa patine noire originale et déplorablement empâter de dorure.

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transporicr, à l'état de combinaison, au fond d'un atelier, sur une table à modèle. Pour conclusion, parmi les malentendus entre lesquels il flotte, il produit tour à tour, par tradition, des œuvres savantes d'une force un peu vaine, et, par ressauts de son tempérament, quelques inoubliables chefs-d'œuvre. Et finalement, s'il est permis de saluer dans une catégorie de ses ouvrages, le suprême aboutissement de son art^ nous ne saurions hésiter. Ce qu'offre de plus affranchi, de plus pur de méprises, de plus pénétré et de plus décisif la production de Rude tout entière, c'est le groupe de ses monumentales statues-portraits, la figure tombale de Gode/roi Cavaignac, les statues de places publiques de Gaspard Monge, du maréchal Ney et du général Bertrand.

Recherches iconiques. Le buste de Dupin aîné. Le Louis XIII adolescent.

J'ai anticipé sur les années en m'arrétant au Calvaire de Saint- Vincent-de-Paul, achevé seulement en 1862. Revenons donc logiquement en arrière. Au printemps de i838, Rude a sculpté un buste d'une énergie singulière auquel se rattache une anecdote curieuse impossible à garantir, mais non dénuée de vraisemblance : le buste de Dupin aine. Une discussion se serait élevée, un soir, entre sculpteurs, touchant le portrait en statuaire: « Il y a des têtes, aurait dit l'un des interlocuteurs, qu'im statuaire épris de son art, n'acceptera à aucun prix. — Vous vous trompez, aurait répliqué Rude. Le statuaire incapable de saisir en artiste la ressemblance d'un homme n'est qu'un maladroit. — Accepteriez- vous, par exemple, de faire le buste de Dupin aîné ? — Je ferais sa statue si la fantaisie m'en prenait. )> (i) Le maître, en tenant ce langage, obéissait à sa complexion de lutteur, mais l'entreprise, à coup sûr, n'était pas au-dessus de sa puissance. N'avaitil point, par deux fois, taillé en marbre le visage de

(1) Guilton, qui fut souvent l'hôte du maître, m'a dit plusieurs fois avoir entendu ce trait de sa propre bouche C'est de (ruilton que je tiens aussi les détails sur les relations de Rude et de Dupin.

Louis David avec sa bouche contournée et sa joue monstrueuse? Selon la légende que je rapporte, il serait allé à la suite de cet entretien, demander à Dupin, la permission de le portraire. L'historiette a, au moins^ le mérite de nous peindre Rude au vif, s'affranchissant de tout esprit d'école, dans un sursaut de son esprit indépendant.

Ce n'était pas, en tout cas, une facile tâche que de fixer intimement et de quelque élévation de caractère la physionomie du plus caricaturé des hommes d'Etat. André Dupin passe à bon droit pour un des types les plus complets de la laideur bourgeoise de son époque. Cormenin nous décrit à petites touches malicieuses sa face « couturée, tachetée, hachée, plissée ». La tête est comme mal dégrossie, le front bombé, les yeux creux, le nez rond, les lèvres charnues, la mâchoire énorme. Qui n'a vu, en mainte image drolatique, ce personnage massif, habillé d'habits trop larges, en redingote trop longue, en pantalons trop courts,, chaussé de formidables souliers à triple semelle, plutôt boulonnés que cloués ? On rit volontiers de ce rustaud quand on ne l'entend pas, mais il n'a qu'à parler pour prendre sa revanche. Sa figure s'éclaire du pétillement de ses yeux gris, son masque change d'expression de phrase en phrase, il n'est pas un des plis mobiles de son épiderme qui ne soit spirituel. Le genre de verve qui le distingue associe la bonhommie à la dialectique, la gaieté sarcastique à la passion populaire. Même dans les grands sujets, il a des comparaisons tirées de choses communes et qui portent coup. Ses convictions ne durent jamais bien longtemps. On le sait de cette famille d'esprits toujours gagnés aux opportunnités de chaque heure; mais tant qu'il a foi dans une cause, mieux que personne il la soutient. Tout de suite. Rude est

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conquis à ses manières. Un souvenir, plus que tout le reste, motive et consacre cette sympathie : Dupin a été le défenseur du maréchal Ney devant la Cour des pairs. Le rôle du prince de la Moskowa au retour de l'île d'Elbe et son passage à Dijon sont toujours présents à la mémoire de Fartiste. Comme à tous ceux de sa génération, la mise en jugement, la condamnation, le supplice du héros de la retraite de Russie lui ont laissé une ardente indignation au cœur. Tandis que l'ancien avocat pose devant lui, il lui fait raconter par le menu les circonstances du procès, l'attitude de Ney, ses derniers moments ; il est tout vibrant à ces récits tragiques. Peut-être la première idée du monument expiatoire à ériger sur le lieu même de l'exécution a-t-elle jailli en ces conversations. Il est permis de croire que Dupin n'a pas été étranger, plus tard, à la commande donnée à Rude. En tout cas, fait ou non par gageure, le buste du législateur aux gros souliers a valu au portraitiste des satisfactions dignes de lui. Au Salon de 1 838 figure le modèle en plâtre. J'ai vainement cherché dans les brochures et les articles de critique du temps l'opinion des salonniers sur ce buste dont le sculpteur paraît légitimement fier. k. peine la tradition de l'atelier a-t-elle gardé, en dehors du souvenir des entretiens de l'artiste et du modèle au cours des séances d'étude, la réminiscence d'un certain mot assez plaisant attribué à Thiers : « Rien qu'à voir cette tête, aurait dit le politicien, on devine que le personnage porte de gros souliers ferrés. » Aussi bien la double notoriété de Dupin et de Rude empêche d-o penser qu'on n'a point pris garde à l'œuvre. Il est impossible que pas un connaisseur épris de vérité n'ait admiré cette interprétation vivante pleine de particularités, cette expression toute plébéienne,

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forte de narquoiserie, de gaillardise et de sceptique finesse mal dissimulées sous l'air de dignité composée, quelque peu théâtrale, d'un orateur écoutant son adversaire en présence d'un nombreux public. De petites rides nerveuses plissent le front au-dessus des yeux ouverts à fleur de tète et très conscients de leur rôle dans la comédie du masque. Les ailes du nez rond et charnu se dilatent ; les lèvres épaisses ne se serrent point. On sent qu'à l'improviste la parole va détendre les traits, transformer dix fois cette laideur intelligente et mobile. Le cou est énorme, dégagé sous une sorte de robe de chambre fermée, très bas, sur la poitrine, d'une écharpe trop savamment nouée en arbitraire cravate. Aux épaules s'élargit un manteau d(^ fourrure aux frisures rases de peau de mouton. Il faut s'abstraire de l'arrangement lourd et conventionnel du costume. Le visage témoigne non seulement d'une maîtrise d'exécution sincère, mais encore d'un sens physionomique profond, avec une largeur presque antique. Dupin est si content de ce portrait qu'il en veut avoir un exemplaire en marbre et Rude l'estime assez pour en retenir dans son atelier le plâtre original (i). Si, dorénavant, durant dix années, le sculpteur se tient à l'écart du Salon, il appert que ce n'est pas par rancune d'un insuccès : c'est pour des raisons spéciales qu'on verra plus loin et qui se rapportaient à la constitution du jury et aux relations de Rude avec l'Académie des Beaux-Arts.

Le maître, sur ces entrefaites, a fixé Tattention d\in amateur illustre doublé d'un archéologue érudit, mem-

(i) Ce plâtre, passé de l'atelier de Rude à l'atelier du sculpteur Soitoux, a été acquis, à la mort- de ce dernier, par le musée d'Angers. Une seconde épreuve bronzée du même buste est venue de l'atelier de P. Cabet au Musée de Dijon.

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l)rc de FAcadémie des inscriptions et qui réunit tous les arts dans un commun amour : le duc Honoré de Luvnes. Ce vrai grand seigneur, en qui le goût et la connaissance des anciens chefs-d'œuvre n'a point créé de préjugés contre les talents nouveaux, use de son immense fortune pour mener une haute vie intellectuelle, se partageant, comme un autre Gaylus, entre d'obstinées recherches d'érudition, de longs voyages en Orient, des publications importantes et la restauration de ses châteaux. De son manoir de Dampierre, situé, non loin de Versailles, au plus frais endroit de la verte vallée de Chevreuse, il entend faire une demeure de choix, où l'art triomphe en toute chose. L'architecte Duban y préside aux travaux d'amélioration et d'aménagement, d'un soin rafTmé. Dans la salle centrale, Ingres doit peindre VAge d'or et VAge de fer compositions qu'il oubliera, malheureusement, inachevées sur la muraille. On y installera, un jour, après TExposition universelle de i855, VAthena Parthenos, somptueusement, sinon sûrement restituée par Charles Simart, en ivoire, en argent, en bronze et en pierrres précieuses, d'après la description de Pausanias et le fameux camée d'Aspasios. Rien de trop parfait pour cette résidence princière ouverte, ainsi qu'un temple, aux beaux souvenirs. Pour l'instant, le duc se rappelant les bienfaits dont Louis XIII honora sa race, médite de décorer un salon de la statue de ce roi, représenté tout jeune. A quel artiste demander ce portrait d'évocation dont une estampe du Manège royal dd Phivinel lui a suggéré l'idée et qu'il souhaiterait analogue à Y Henri IV enfant de Bosio, mais d'un travail plus délicat, et fondu en argent? Rude lui semble désigné |)ar sa statue de Maurice de Saxe et il jH-ie Duban de lui confier son projet.

Un autre accueillerait d'un élan de joie pareille ouverture ; Rude avouera plus tard ses hésitations. La réussite de son Maréchal de Saxe ne l'a pas convaincu^ au fond, qu'on ne déroge pas à sculpter des personnages ajustés et parés. De semblables entreprises sont des complaisances ou des paradoxes plus ou moins ingénieux. Mieux vaudrait ne céder jamais à l'occasion et ne sacrifier sous aucun prétexte l'héroïque nudité aux contingences du costume. Volontiers il s'écrierait comme David : « Je ne suis pas fait pour reproduire des bottes et des décorations. » Néanmoins, la maxime de Cartellier « qu'on pourrait faire quelque chose du vieux costume français » lui revient encore à l'appui du désir du duc de Luynes. Par surcroît, l'image de Louis XIII jeune, instruit par un écuyer des règles de l'équitation, gravée au livre de Pluvinel, éveille en lui une typique vision. Il rendra le royal adolescent, la cravache à la main, libre de souci, en une attitude élégante et cavalière et ce sera, proprement, une synthèse de sélections aristocratiques. Bref, le 6 décembre i8/io, ayant pris son parti, nous le voyons transmettre à Duban la lettre suivante, qui précise les conditions acceptées :

« Monsieur, je me charge avec plaisir du travail que vous voulez bien me confier ; et je serai heureux si les soins que j'apporterai à son exécution peuvent satisfaire M. le duc de Luynes. M. le Duc ne me doit aucun remerciement; c'est moi qui lui devrai de la reconnaissance pour m'avoir donné à l'aire une jolie figure, et surtout pour m'avoir procuré l'occasion de connaître plus particulièrement, Monsieur, un artiste aussi distingué que vous.

« Je me charge de faire pour la somme de dix mille francs le modèle d'une figure représentant le roi Louis XIII, âgé de seize ans, dans le costume qui m'a été indiqué. Ce modèle devra être grand comme nature et en plâtre, terminé autant que possible.

« J'ai l'honneur d'être, avec la considération laplus distinguée^ Monsieur, votre serviteur très humble. — F. Rude (i). »

(i) Pièce publiée par Eugène Muntz : Bulletin de l'art ancien et

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Patient et mystérieux à sa coutume, Rude conduit son œuvre sans la montrer, sans en parler. Voici le jeune prince tel cpj'il l'évoque : cambré sur le côté droit, la jambe gauche un peu avancée, au bout des doigts de la main droite tenant une gaulette qui vient rayer le sol, la main gauche à la hanche, très négligemment. Ses grandes bottes s'évasent légèrement à mi-cuisses ; de riches broderies coupent de leurs arabesques, en bandes régulières, le pourpoint qui moule son corps et le haut-de-chausses bouffant. Une rayonnante collerette de dentelle en éventail se roidit et se chiffonne tout ensemble autour du cou. De souples écharpes pendent des épaules comme des ailes. Sur la poitrine court, en sautoir, un long ruban. Point d'arme, si ce n'est une petite épée en verrouil. L'âge du jeune homme ? — Seize ans , ou guère davantage . Il reste encore de l'enfance en ses traits, en tout son aspect. Coiffé d'un feutre à grands bords sans ornement, posé à droite et d'où ses cheveux se déroulent en boucles soyeuses, il regarde vers sa gauche. Je ne sais quelle douceur craintive s'alanguit au fond de ses yeux. Le sourire ne saurait être que furtif sur ses lèvres, molles en leur saillie. Ses mains, d'une mobile finesse sous le gant à manchette, ont plus de grâce que de force et, quoiqu'on le voie sainement constitué, tout trahit en lui l'indolence d'une nature d'avance énervée, ni vivace, ni volontaire. La statue est d'un modelé large et subtil, minutieusement accompli. N'y trouvant plus rien à faire, le sculpteur, si sévère à soi-même, se

moderne, année 1900, p. 5. Notre confrère n'a point dit où elle se trouve; mais son authenticité est évidente et rendue plus frappante encore par la révélation du Marché relatif à l'exécution en métal.

décide, au mois de février 18^2, à la présenter à ses amis avant de la livrer an fondeur (i).

La légende s'est si bien emparée de l'histoire de ce Louis XIII que les plus fausses anecdotes se sont accréditées. Tous les biographes ont raconté, par exemple, que la somme originairement promise à Rude ne s'élevait qu'à six ou à sept mille francs, mais que le duc de Luynes l'avait cru devoir, après coup, porter à dix mille, en reconnaissance du merveilleux accomplissement. Le document, transcrit ci-dessus, a mis à néant l'assertion courante. A l'égard de la fonte de la statue en argent fm, exécutée par les soins de Richard, Eck et Durand et dans leur fonderie célèbre, des chiffres différents, mais tous également invraisemblables, ont été répandus. Nous connaissons aujourd'hui la vérité, grâce à la découverte du contrat de prix-fait, communiqué, en 1901, au Congrès des Sociétés d'art des départements et dont j'ai eu entre les mains l'original authentique. Cet acte est si explicite, coupe court si nettement aux erreurs et nous renseigne si positivement tant sur l'état de perfection du modèle fourni par le sculpteur que sur le fait de sa réalisation en métal, qu'il me paraît indispensable de l'insérer, à cette place, en son entier (2).

(i) Cf. INole du 27 février i 8^\2, dans la revue VArtiste. Le rédacteur de la note a vu lui-même le modèle achevé dans l'atelier du statuaire.

(2) Document provenant de l'ancienne maison Richard, Eck et Durand, produit en original par M. F. Lorin, de Rambouillet, séance du 28 mai 1901 du Congrès des Sociétés d'art. (Cf. Réunion des Sociétés des Beaux Arts des départements, vingt-cinquième session, p. 208 et suivantes). M. Lorin a le tort, dans son introduction, d'admettre la tradition dûment controuvée d'une augmentation du prix convenu avec Rude par un acte de subite générosité du châtelain de Dampierre. On s'en est strictement tenu aux conventions.

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« Nous soussignés, Richard, Eck et Durand, fondeurs et fabricants de bronzes, demeurant à Paris, rue des Trois-Bornes, n" i5;

« Après avoir examiné attentivement le modèle d'une statue de Louis XllI adolescent, fait pour M. le ducdeLuynes, par M. Rude, statuaire, et avoir reçu toutes les observations de ce dernier concernant la plus parfaite reproduction de la dite statue.

« Nous nous engageons envers M. le duc de Luynes, représenté par M. Duban, architecte, à fondre en argent la dite statue, haute de un mètre soixante-dix centimètres, y compris la plinthe, à la réparer et à la monter avec tout le soin possible, à la rendre en tout point parfaitement conforme au modèle en plâtre qui nous a été livré à cet effet ; en un mot, à ne la regarder comme terminée qu'après l'entière approbation du statuaire qui en surveillera 1 exécution, et l'acceptation de M, le duc de Luynes.

« Il est bien entendu que la dite statue en argent sera privée de toutes pièces de rapport destinées à boucher soit des manqvies dans la fonte ou autres défauts.

« L'extrême perfection de toutes les parties du modèle devront exclure tout travail de ciselure, il ne sera exécuté sur la fonte que le travail nécessaire pour le réparage et faire disparaître les coutures.

« R nous sera payé pour la façon de fonte, réparage et montage la somme de douze mille francs.

« La dite statue sera livrée complètement terminée à M. le duc de Luynes le i"='' janvier i843, faute de quoi, M. Richard et G^® s'engage à perdre cinq cent francs par chaque mois de retard sur le prix de douze mille francs, stipulé ci-dessus.

« Les conditions d'exécution ci-dessus exprimées étant complètement remplies et la reproduction exacte de l'original étant obtenue au gré de M. Rude et de M. le duc de Luynes, si M, Rude jugeait indispensable de demander sur le métal quelque travail additionnel qui ne figurât pas sur le modèle fourni à M. Richard et G'*', ce travail serait l'objet d'une indemnité dont le montant serait stipulé ultérieurement sur l'estimation de M. Rude et de M. Duban.

« Le titre du métal employé à la fonte de la dite statue sera celui des monnaies françaises. Gette condition est de rigueur ; il a été expressément convenu que le titre du métal ne pourrait varier de plus de cinq millièmes, soit en plus, soit en moins ; en un mot, il sera accordé au fondeur la facilité qu'accorde la Monnaie au fabricant de métaux précieux pour la différence du titre de l'argent. Faute de satisfaire à cette condition, l'œuvre pourra être refusée.

« R pourra y être apposé le contrôle de la Monnaie, aux frais de M. le duc, s'il le juge convenable.

. « Ghacune des parties dont se composera la statue devra être essayée par un expert au fur et à mesure de la fonte, et un certifi-

cat constatant le titre de l'argent sera remis à l'architecte soussigné.

« L'épaissevir du métal ne devra pas excéder 0,002 pour les parties les plus minces ; les parties les plus fortes auront o,oo5, sans préjudice toutefois à la solidité nécessaire.

« La quantité de métal employée sera reconnue par le poids de la statue toute terminée, sans que les fondeurs puissent rien réclamer au sujet de la perte produite par l'évaporation ou leréparage, cette perte ayant été évaluée dans le prix alloué pour la façon.

« Les sommes nécessaires à l'acquisition du métal ou des lingots nous seront remises par M. Grindcl, intendant de M. le duc de Luynes, sur les bons de l'architecte, au fur et à mesure que les besoins de la fonte lui auront été démontrés.

« Le prix de façon stipulé plus haut nous sera payé après le complet achèvement de la statue et son acceptation parle statuaire et M. le duc de Luynes.

« L'excédent de l'argent fourni pour la fonte sera remis à M. Grindel en numéraire, immédiatement après la dernière pièce fondue. Il est entendu que M. Richard et C'^ ne pourront prétendre à aucun bénéfice sur le métal d'argent qui sera employé pour l'exécution de la dite statue.

« Fait double à Paris, le vingt-deux mars mil huit cent quarantedeux.

« Signé : L. Richard, Ecket Durand. — Félix Duban, au nom de M. le duc de Luynes. »

Tandis que les bons artisans, suivant la foi du traité, s'acquittent de leur tâche, Rude s'accorde le plaisir de cette promenade en Italie en compagnie de Camille Bouchet qui nous est déjà connue. Au retour, déférant à un nouveau désir du noble amateur de Dampierre, il compose et modèle un piédestal, conçu pour être fondu en bronze et enrichi de plaques de marbre et pour porter la royale figure. Ce support n'est, par malheur, ni d'une invention grande, ni d'un très beau goût. On n'y retrouve ni la pureté classique du style de Duban, qui en a, probablement, fourni les profils, ni la ferme simplicité de l'art de Rude, cette fois plus préoccupé de richesse et cherchant à concilier je ne sais quels souvenirs florentins, en lui récenfs.

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€t des données décoratives du xyii*^ siècle. Qu'on se représente un massif évasé vers la base, rattaché au soubassement quadrangulaire par une large moulure avancée, feuillagée, garnie d'oves à ses rebords. Aux quatre angles incurvés sont assis quatre génies grêles, en des attitudes allongées, tenant dans leurs mains les attributs de la puissance royale. Chacune des faces principales se rehausse, en saillie, d'un côté des armes du roi, de l'autre du blason du connétable, enguirlandés et surmontés d'une plaquette de marbre, où se lisent, ici, l'inscription commémorative, là, le nom du sculpteur, expressément gravé à cet endroit sur l'ordre du duc de Luynes. Au-dessus de la tablette incrustée se modèle une tête de génie ailé sans caractère; en bas, entre les figures angulaires et les écussons des motifs végétaux stylisés dépourvus de signification viennent garnir le nu du métal. Le décor se complète, sur les faces latérales, par deux médaillons: le profd du favori de Louis XIII et le timbre héraldique de sa lignée. Nous ignorons le prix payé à Rude pour cette composition pompeuse et factice, mais d'exécution très étudiée, qui a dû faire Tobjet d'une convention spéciale. Seul le contrat de marché avec les fondeurs nous est arrivé. Je juge inutile, ici, de le reproduire intégralement, à cause de ses nombreux emprunts de termes aux stipulations précédentes. Il nous apprend, en substance que l'ouvrage sera « du bronze de la meilleure qualité », sans ciselure en raison de « la perfection du modèle », réduit au réparage strictement inévitable et soumis, en cours de labeur, à la même surveillance de garantie de l'artiste que la statue. La rémunération en est fixée à dix mille francs, payables en trois versements, — trois mille francs le 3o janvier i8A3, autant le 27 février, et le surplus à la

livraison du grand socle entièrement terminé, le i '''" avril. En cas de retard, les fondeurs subiront une diminution de paiement de cent cinquante francs par semaine de sursis (i). Ce minutieux prix-fait, en date du i*^'" décembre 1842, constate, en outre, que, ce jour même, le statuaire a envoyé le premier morceau de son modèle à la fonderie. En raccourci, moins de- quatre mois plus tard la figure d'argent s'est érigée sur son support de bronze. On aurait bien voulu, autour du maître, voir le Louis XIII publiquement exposé à Paris. Le duc, avare de son trésor, s'est refusé à la laisser déflorer par les yeux de la foule. En la mémorable Exposition, organisée au Palais-Bourbon, en 1876, au profit des émigrés d'Alsace et de Lorraine, pour la première fois, la vue en a été permise à tous. Depuis, l'image n'est jamais descendue de son piédestal, au fond de sa solitude close comme une prison. Puissent, un jour, de favorables occurrences l'introduire au Louvre qui l'attend ! Tout proche il serait facile d'accrocher la modeste gravure du livre d'équitation de Pluvinel dont elle est sortie. Rien" ne mettrait en plus nette évidence la force de pénétration que communique à un' grand artiste, jusque dans le domaine des interprétations historiques, la constante observation du réel. L'estampe ne va pas au delà d'une sommaire indication ; la statue nous rend la plénitude d'une vie individuelle, retrouvée, ressentie, définie.

Un dernier souhait au duc de Luynes, en cette même année ï8li2, fait entrer au château de Dampierre un buste de la main de Rude : à savoir, le portrait du

(i) Contribution de M Lorin, de Rambouillet, au Congrès de 1901. Loc cit., pp. 210-21 1. — Documents provenant de l'ancienne fonderie Richard, Eck et Durand.

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connétable, en costume d'apparat. Dans la salle où le roi bienfaiteur aura bientôt son monument, l'héritier du bienfait tient à payer aussi sa dette envers le gentilhomme élevé au premier rang, vrai fondateur de sa race. Le statuaire a reçu la mission de le représenter tel, à peu près, qu'il devait être au mois d'avril 1617, alors que le renversement du maréchal d'Ancre lui livrait le pouvoir. Je ne sais si des documents iconographiques d'accent suffisamment expressif se sont rencontrés. A coup sûr le bronze est d'une technique remarquable ; mais on n'y saurait saluer qu'une secondaire effigie d'histoire. Il faut à Rude quelque chose de plus à traduire qu'une tête de courtisan. Quelle émotion aurait pu naître en lui ou quelle curiosité s'exciter à pétrir une effigie théâtralement honorifique ? La probité de l'artiste s'est appliquée ; aucun rayon n'a jailli.

Aussi biea chaque journée qui s'écoule se marque d'un âpre effort. La fatigue physique commence à peser, par intervalles, sur le vieillissant sculpteur en qui les préoccupations et les peines morales ont suscité des troubles nerveux, des étouffements, des désordres du cœur. A partir de iS/i/l, les crises deviennent plus rebelles aux soins, et plus fréquentes. En dehors de sa production, cependant, un groupe d'élèves, venus à lui en des conditions que relatera notre prochain chapitre, lui a créé d'imprévus et de croissants devoirs. La paix habite le cher logis intime, où grandit, — trop frêle I — la petite Martine, caressante et gazouillante. Pour distraction, l'été, les parties du dimanche à la maisonnette de Cachan. Il advient, au début de l'automne, que la famille accepte l'invitation des Moyne et goûte deux ou trois semaines délicieuses au pays de Bourgogne, à Chambolle, près Ghambertin. A Paris, De Fourcaud. 18

à la tombée du soir, Rude a pris l'iiabitude de se promener devant sa porte, entouré de ses amis et célébrant avec eux, à perdre haleine, la grandeur de Fart et le génie des Anciens ; mais, insensiblement, Drolling, les frères Schefler et leur camarade Etienne Arago font glisser les entretiens des rêves de l'esthétique au progrès de la démocratie. L'auteur du Départ des Volontaires recouvre, à les entendre, les ferveurs de sa jeunesse. Gomme contrepartie. Ton a les récits bonapartistes d'un vieil officier de la Garde, d'un grenadier de l'Ile d'Elbe, amené par Gamille Bouchet. Les lyriques souvenirs du capitaine Noisot rétablissent, chez Rude, l'équilibre entre les tendances républicaines et l'impérialisme libéral de 181 4- Ses confusions d'idées sont tenaces ; nous en aurons bientôt pour preuves les deux monuments naïvement similaires et dissemblables, modelés simultanément dans l'atelier de la rue d'Enfer : le tombeau de Gode f roi Cavaignac et le Réveil de Bonaparte. Enflammés d'idéal et de politique, nos causeurs arpentent sans lin, jusqu'au crépuscule, les trente mètres de trottoir qui s'étendent de la rue du Val-de-Grâce à une certaine blanchisserie, ornée, en façade d'un mascaron de bronze vomissant un jet de la source d'Arcueil. Les gens du quartier sont familiarisés à ces visages. Ils ne prennent plus garde aux chimériques et enragés promeneurs.

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Rude chef d'atelier,

Depuis les beaux jours de son atelier d'élèves à Bruxelles, Rude n'a pas eu l'occasion d'utiliser au profit de la jeunesse ses qualités éprouvées de démonstration technique. Il n'en est pas moins resté attentif aux pratiques de la pédagogie. L'enseignement officiel appartient à l'Académie, dont les Ramey, les Nanteuil et autres « romains », ont charge de propager les doctrines. Rude ne se gêne guère pour critiquer leurs leçons traditionnelles, basées sur le respect de formules convenues. L'art, à son avis, ne saurait être indéfiniment lié à des conventions relatives, dominé par d'immuables canons, dès là que les manières d'être des individus et des sociétés se transforment sans cesse. Si l'on reconnaît à chaque homme le droit de penser à son gré, il lui faut reconnaître aussi le droit d'observer librement les choses et de tirer de ses observations telles conséquences qu'elles comportent ; — par suite, de rendre sans ambiguité ce qu'il a vu, suivant la particularité de sa vision. Une éducation doit être tenue pour abusive et funeste qui étouffe, sous d'inflexibles disciplines, l'originalité de l'artiste, au lieu de mettre simplement l'élève à même de comprendre la réalité, en laquelle toute expression se découvre. Pour réagir contre de tels principes, les indépendants se sont

groupés, il est vrai, autour de David d'Angers ; mais les façons de ce maître ne sont pas, non plus, pour satisfaire pleinement le philosophe de la rue d'Enfer. David, dans ses conseils aux jeunes gens, est trop enclin à la littérature : il suscite en eux le sentiment lyrique plus qu'il ne les rompt aux difficultés du métier. Ce n'est pas le rôle d'un professeur de faire de ses écoliers des poètes ; sa tâche se restreint à développer leur sincérité aux prises avec les éléments du réel, à faire entrer en leur esprit simultanément la science et la religion de la vérité, à leur assurer, par un long exercice, la possibilité de tout aborder sans embarras. Un maître qui s'adresse trop à l'imagination de ceux qu'il enseigne finit par leur imposer sa personnalité, comme s'il n'avait pas mission de les former à traduire leurs impressions propres, non les siennes. L'abus est manifeste, le danger tout aussi grand qu'à l'Académie. Selon Rude, un chef d'atelier est un directeur de travail, point du tout un prophète. Il ouvre les yeux à ses disciples, leur apprend à regarder, à démêler des caractères, puis à les fixer en traits sûrs. L'instinct de l'art est-il en eux? Cet instinct fera le reste. Sinon, personne n'y pourra rien.

Or, les dispositions du statuaire étant connues, David d'Angers, en passe de figurer en médaillons toutes les célébrités d'Europe et contraint à de nombreux voyages, renonce, en 18^2, à son magistère. Ses élèves, dans l'alternative de se disperser ou de choisir un nouveau maître, ont, sur sa recommandation frappé à la porte de Petitot, qui n'a pu les accueillir. Devant son refus, c'est à Rude qu'ils s'adressent (i). Le grand artiste est d'autant plus surpris et

(i) David, dans une lettre à son ami Pavie, d'Angers, datée du

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