‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 54 sur 111 · RUDE CHEF D ATELIER · texte numérisé non relu

RUDE CHEF D ATELIER

honoré de leur démarche qu'il vit, notoirement, en médiocres termes avec Fauteur de la statue de Philopœmen. Toutefois, avant de se rendre à leur désir, il leur expose ses idées de la sorte : « Il est inutile, mes amis, que nous laissions s'établir entre nous des malentendus. Vous me saurez gré de vous parler sans détour. Je dois, d'abord, vous prévenir que je n'entends pas Toffice d'un chef d'atelier à la manière de tout le monde. D'ordinaire, lorsqu'un groupe de jeunes gens se place sous la direction d'un maître, le maître attend de ses élèves la popularité, de même qu'ils attendent de lui la protection. Ce compromis vulgaire peut nuire il l'éclosion des talents, il ne lui est jamais favorable et je n'en veux, pour mon compte, à aucun prix. Vous

IQ juin 18^42, raconte comme il suit, sur un ton de grande amertume, la fin de son enseignement : « Après vingt-deux années de tendre et constante sollicitude, mes élèves viennent de me quitter. Afin que mes absences ne nuisent pas trop à leurs études, j'avais prié M. Husson de leur donner ses conseils. Ils m'ont demandé un autre maître. .Te les ai recommandés d'abord à M. Petitot, cjui a refusé, puis à M. Rude qui a accepté. Ils ont, aussitôt, écrit une lettre de remerciement signé de tous à ce dernier, et je suis rentré dans ma solitude. Pourquoi auraient-ils eu quelques égards envers un homme qui leur avait donné ses leçons gratuites, qui en avait sauvé plusieurs de la conscription, aidé certains autres de sa bourse lors des concours du prix de Rome, qui leur avait prodigué ses consolations quand ils étaient malades "^ En étant polis, je ne dis pas reconnaissants, ils n'eussent pas été les enfants de ce temps d'égoïsme et d'ingratitude. Je sais bien qu'ils me reprochent de ne leur avoir donné ma voix dans les concours qu'à mérite égal avec leurs concurrents, de l'avoir toujours réservée aux élèves des autres maîtres lorsque ceux-ci le méritaient mieux que les miens, •le sais bien qu'ils peuvent me dire que les autres maîtres n'ont pas montré toujours tant de scrupule, mais ma conscience m'est trop chère pour la sacrifier en aucune occasion, et ma vie prouvera <|ue je ne suis pas républicain de nom seulement » {David d'An- (jers et ses relations littéraires, par Henry Jouin — Paris, i8go, p. 178). David se trompe : ses élèves ne lui ont reproché que ses continuels déplacements qui l'éloignaient d'eux. Ils ne l'abandonnèrent pas ; ils se virent bien plutôt abandonnés par lui.

me donnez, en recourant à moi une marque de haute estime, une preuve de confiance qui me touche bien vivement : cela me suffit. Je redoute des coteries jusqu'à leur suffrage ; je fais de mon mieux pour me contenter moi-même. Soyez assurés que je n'ai pas besoin d'éloges de convenance ou de complaisance. De deux choses l'une : mes œuvres valent qu'on les loue — et j'accepte, en ce cas, avec gratitude et avec plaisir la louange spontanée ; — ou elles ne le valent pas — et, en ce cas, visent à m'élever plus haut, je n'ai que faire d'approbations factices, de nature à m'égarer. Voilà pour ce qui me concerne. Quant à vous, mes amis, à supposer que vous deveniez mes élèves, ditesvous bien que je n'aurai jamais ni le crédit, ni le goût de vous pousser, par système, vis-à-vis du public et de l'Administration. Je ne suis pas membre de l'Institut, et je ne le serai probablement jamais, ce qui vous montre mon isolement. Sans compter qu'il se pourrait que mon aversion, très souvent exprimée, pour les théories académiques, vous fût imputée à crime. Je n'envoie plus au Salon, de crainte d'être refusé comme Barye, comme Du Seigneur, comme Maindron, comme tous ceux qui se détournent des chemins battus. Combien il me serait pénible de vous voir exclus de l'exposition à cause de moi ! D'autre part, fussé-je en situation de vous favoriser, je ne vous dissimule pas que je m'en ferais scrupule, car toute faveur est un manquement à la justice, laquelle est supérieure à tout. Hors de l'atelier, je serai votre camarade, votre compagnon dévoué, mais, où que ce soit, ne faites fonds sur ma bonne volonté pour vous ménager un passedroit quelconque. J'ai une devise qui me plaît : « A chacun selon ses œuvres, » et je m'y tiens. Gela dit, s'il vous faut, pour vous diriger en vos études, un

homme droit, amoureux du vrai, sympathisant à vos efforts, aussi désireux que vous-mêmes de voir s'accuser votre tempérament individuel et parfaitement résohi à écarter de vous toute influence extérieure, fût-ce la sienne, prenez ma main : je suis cet hommelà. Le meilleur enseignement est celui qui donne aux ■élèves les plus grands moyens d'émancipation et leur fait contracter les habitudes d'esprit les plus personnelles. Mon idéal de professeur serait tout uniment de vous mettre en mesure de vous passer de moi. Donc, je vous invite à réfléchir. Vous connaissez mes conditions. Il dépend de vous d'y acquiescer ou de vous tourner vers un autre statuaire (i). ))

Deux jours après, les jeunes gens réitèrent leur démarche en une lettre qui sera l'un des titres d'honneur de sa carrière : « Les élèves de l'atelier David, y est-il dit, tous convaincus qu'il n'y a que M. Rude pour continuer ce que leur maître a fait jusqu'à ce jour, viennent le prier de nouveau de les accepter pour clèves. Ils déclarent, en outre, à M. Rude, que les paternelles et bienveillantes observations qu'il leur a faites dans un esprit de sollicitude extrême, les ont vivement touchés, mais qu'après les avoir suffisamment mûries, ils persistent à ne vouloir d'autre maître que lui. En conséquence, ils s'empressent d'assurer M. Rude qu'ils ne cesseront de faire chaque jour des efforts pour mériter de plus en plus de précieux conseils, et le prient de recevoir l'expression de leur profond respect et de leur inaltérable reconnaissance. »

Les positions ainsi définies, tout s'est réglé immé-

(i) Rude, jusqu'à la fin de sa vie, aimera toujours à rappeler sa r(''[)onse aux délégués de l'atelier David. La lettre des élèves insistant pour qu'il se fasse leur maître est du i4 juin 1842. Le D*" Lcgrand en a publié le texte (Legrand, loc. cit.).

(lialcmcnt cl à souhait. On a loué deux ateliers audessus l'un de l'autre, rue d'Enfer, n° -Ix. Y est admis quiconque s'est fait agréer par le maître sur la présentiïtion de quelques morceaux et contre l'engagement de travailler avec suite. La cotisation se limite aux frais indispensables, sans aucune rémunération pour le professeur. Rude n'omet pas un seul jour de venir corriger les figures. Son enseignement, essentiellement pratique, se fonde sur l'interprétation rigoureuse du modèle vivant. Le profond réalisme des Grecs lui est un article de foi, et c'est de l'antique qu'il se réclame à tout instant, mais pour prendre exemple du sens naturiste des anciens et nullement, à faire des académistes, pour provoquer l'imitation de leurs statues. Sous ce rapport, le livre d'Emeric David lui semble digne d'être lu, médité et commenté journellement. « Ayez-le toujours près de vous, dit-il ; c'est la Bible des, sculpteurs. » Fréquemment, il pose en regard au modèle sur le fameux torse de l'Ilissus, du Parthénon, qu'il admire par dessus tout, et, comparant le marbre à la réalité, il s'écrie : « Voyez ce merveilleux torse : il a l'air d'avoir été exécuté d'après cet homme que voici. C'est beau, c'est sublime parce que c'est supérieurement naturel. On ne s'élève pas plus haut que la nature : les Grecs sont là pour vous le prouver. Faites comme eux : choisissez votre modèle, cherchez votre mouvement et n'ayez peur de rien. Copiez ce qui est devant vous. Inutile, en commençant, de tenir compte des détails. Attachez-vous à saisir l'ensemble; prenez de grands points ; marquez bien les masses ; les minuties viendront plus tard. L'essentiel, c'est que vous soyez vrais du fond à la surface et que cela saute aux yeux. Laissez aux impuissants la vaomQ à' arranger, à^ embellir. Craignez aussi l'artifice pittoresque, l'adresse

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superficielle qui pense à tout autre chose qu'à la forte construction d'une figure. Sculpter, c'est dessiner en ronde-bosse, suivant les trois dimensions. Si votre dessin n'est pas absolument net en tous les profils du modelé, votre sculpture est mauvaise. Vous pouvez vous rendre compte du degré de netteté des lignes, le soir, à la chandelle, en éclairant votre statue et votre modèle par derrière, de façon à voir se découper, comparativement et point par point, la série des silhouettes tournantes. Tout chef-d'œuvre est une concentration de réalité faite par un artiste qui sait voir — par un maître. Sans consulter la nature à tout coup, je défie les plus habiles de ne pas tomber dans le déjà fait. Ce n'est que par l'observation continue du réel qu'on est vraiment sûr de soi et affranchi des formules. Pour plus de sûreté en votre travail, ne balancez pas à vous servir de moyens mathématiques, tels que le compas pour les mesures et le fil à plomb pour l'équilibre des poses. On ne peut être trop précis. Accepter l'a peu près ou l'incorrection comme procédé expressif, c'est folie. La vie n'est jamais incorrecte. Dans ses convulsions même, elle a sa statique et sa logique qu'il faut comprendre et pénétrer. Un homme qui lance une pierre, un danseur qui pirouette, un cheval qui s'enlève au galop, si violente que soit leur action, ont un centre de gravité qui les gouverne et un rapport constant de proportions. Comment arriveriez-vous à Texpression vraie en méconnaissant les données positives ? Quelles que soient vos aspirations, il importe que la nature soit tout pour vous. »

Celte doctrine de haut bon sens, qui fut, à bien des égards, celle des Grecs, mais qui est souverainement assimilable à l'esprit de toutes les époques et oii reparaît beaucoup des 'traditions de François Devosge, n'a,

dans le tour que lui donne Rude, qu'un malheur : elle se tient à la pure matérialité de Fart, — j)ar quoi l'enseignement du sculpteur se note d'étroitesse. On ne ranime pas une école épuisée en ne réformant que sa technique, non plus qu'on ne rend habitable une vieille maison délabrée par la seule restauration de ses façades. Une esthétique est insuffisante qui se limite aux principes et aux méthodes de reproduction matérielle ■et ne fait aucune lumière sur les appropriations intellectuelles des formes et sculpturales des idées. Ce n'est pas tout de mettre aux mains des disciples le compas -et le fil à plomb avec l'ébauchoir et la gradine : il faut ouvrir leurs yeux à la vue du monde. Nous sommes, nous entendons être réalistes; mais qu'allons-nous réaliser ? Vous nous proposez de rendre la vérité comme les Grecs : expliquez-nous, au moins, la portée de ce conseil. Que Rude nous apprenne à sculpter, nous en sommes heureux. Nous voudrions, seulement, qu'il daignât nous renseigner simultanément sur les caractères des conceptions accessibles à la sculpture. N'y a-t-il pas à s'inspirer de nos mœurs et de nos types, de notre histoire héroïque et de nos travaux familiers ? Les modernes ont, comme les anciens, des traits originaux, des aspects particuliers d'humanité susceptibles d'être résumés par la statuaire? Devonsnous, en rejetant les formules surannées d'exécution, nous attarder, pour le fond, aux thèmes banalisés, aux fictions abstraites, aux invariables allégories? Autant de questions sur lesquelles le maître évite de s'étendre autrement qu'en généralités. David d'Angers encourait le reproche d'entretenir les jeunes esprits en une sorte d'exaltation lyrique ; Rude encourt celui, non moins juste, de se trop désintéresser, dans son enseignement, des signifiances morales. Afin de ne trdubler personne au

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point de départ, il néglige de qualifier les voies diverses oii Ton peut s'engager et il en résulte pour tous un certain trouble. Ce n'est pas lui qui inviterait ses •élèves à toujours observer l'allure des passants dans la rue, des ouvriers dans leurs chantiers. Il les tient •despotiquement devant le modèle accrédité, bornant leur horizon aux quatre murs de l'atelier où il les claquemure. Comme professeur, la vérité plastique lui importe seule ; le mode et le degré d'expression dépendent de chaque tempérament. On l'interroge, parfois, touchant les indications expressives ; il répond en termes vagues : « Tournez et retournez votre sujet, regardez de près la nature, et, encore une fois, construisez vos personnages avec le plus grand soin. Qui sait bien construire arrive facilement à exprimer ce qu'il veut. La sculpture va, nécessairement, de V imitation exacte des formes à la recherche de la beauté et, quand elle en est là, — mais seulement alors, — elle peut songer à rendre des passions et des pensées. » — Mais comment choisir son sujet .^ Où le prendre de préférence ? Est-il bon de lire les poètes ? Yaut-il mieux feuilleter les historiens? — « Gardez-vous, dit Rude, de chercher, dans les poètes et les historiens, des sujets traités par eux ; n'y cherchez que l'inspiration de sujets qui vous soient propres. Vous vous diriez quelquefois, au milieu d'une lecture : Voilà un tableau tout fait. Eh bien, s'il est tout fait, ne le faites pas. Partout où la mise en scène est indiquée, abstenezvous ; vous glisseriez infailliblement à la vignette. Dégagez le sens profond, la moelle de ce que vous lisez, et ensuite traduisez librement... » Vous trouvez ces considérations bien générales et réclamez des éclair- <:issements et des exemples ; mais l'artiste de répliquer en souriant : « Je suis ici pour vous apprendre à

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sculplcr, cl non à penser. Si vous n^avez pas d''idées, je le regrette, mais c'est à chacun d'en avoir... ^) Et, tout de suite, il ajoute, en considération des maximes de Jacotot : « Vous croyez peut-être aux coups de génie, aux illuminations soudaines. Laissez cela. Il n'y a rien de pareil. N'attendez rien que de Flionnéteté, de l'observation et du travail. Les intelligences sont égales et Von peut ce qiion veut. »

On ne tirerait jamais au clair la -psychologie d'un homme comme Rude si l'on perdait de vue un seul instant ses origines ouvrières. En tout son développement, il est resté plébéien et artisan, homme de métier sans rival, esthéticien embarrassé, aux tendances naturelles obscurcies par les préjugés courants. Une très consciente et très logique orientation intellectuelle suppose, en général, une éducation régulière, sans lacunes, sans hasards, affinant progressivement un jeune esprit, lui dévoilant les rapports des choses. Faute de lumières intérieures, anciennes en nous, nous éclairant du même jour la diversité des phénomènes, la plus native indépendance s'exerce plus ou moins à faux. Plus on voit distinctement le lien ou l'opposition des concepts, mieux on s'arrache pratiquement aux inconséquences. Les instincts bourguignons de Rude ont triomphé dans son style sans déraciner de son entendement l'artificiel idéalisme classique. Il n'admet que l'exécution concrète et il ne considère comme grandes que les données abstraites où sa simplicité perd pied. La forme qu'il aime et le fond qui le flatte ne se souffrent donc ensemble que par une licence inaperçue de lui, pour nous flagrante. S'il. pouvait consulter, à travers les siècles, le grave imagier Claus Sluter, le maître flamand, dont la gloire fut et reste bourguignonne, lui recommanderait de s'alléger le cerveau de nuages philoso-

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phiques, rinclincrait à des applications plus justes de théories vraies en elles-mêmes, l'inciterait, surtout, à marcher sur les traces des Grecs avec moins de paroles, mais en faisant, en tout, pour son pays et son époque ce qu'ils ont fait pour les leurs et à regarder de plus près, en leurs miheux d'activité, les bonnes gens qui vivent, qui subissent les présentes nécessités, qui peinent et se tourmentent. Il lui rappellerait qu'ayant à sculpter, pour la Chartreuse de Champmol, les prophètes hébreux, il ne s'abîmait pas, lui, en méditations creuses, mais s'abandonnait à son émotion transcrite par son art en figures à jamais et totalement véridiques et ne prétendait pas traduire l'humanité entière d'après des modèles d'atelier. En vue d'infuser à ses œuvres la vie plénière, l'artiste doit se mêler à ses semblables, résorber leur âme en soi, s'imprégner de leurs mœurs. Les statues antiques, admirées à bon droit, répondent à de trop lointaines civilisations, à des idées trop effacées pour nous livrer tout leur secret. Leur sens spécifique et social ne nous apparaît, le plus souvent, que sous un voile. En les prenant pour incessantes inspiratrices, nous nous détachons du monde vivant ; nous ne sommes ni anciens, ni modernes ; nous nous induisons nous-mêmes en équivoques, habiles virtuoses, raisonneurs hasardeux, sculpteurs de corps humains et non sculpteurs d'hommes. Rude n'a été, de toute évidence, intégralement supérieur que lorsque les circonstances l'ont forcé, contre ses penchants d'école, dans ses statues de personnages célèbres, à se soustraire aux conventions métaphysiques autant qu'aux plastiques. Pour n'avoir pas compris la souveraine destinée de l'art, qui est de manifester, non des matérialités quelconques ou des idées générales plus ou moins arbitraires, mais la vie même, en ses types et ses caractères les plus

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significatifs directement saisis, il a dû, comme un ouvrier devant des apprentis, prôner la parfaite exécution au détriment des facultés créatrices. Ses élèves savent excellemment construire une statue; ils ont des procédés scientifiques, des pratiques contrôlées, une sincérité d'imitation sans faiblesse et, novateurs de désir, ils se circonscrivent aux thèmes de tradition.

Mais quoi ! Si l'enseignement de François Rude a remis en honneur la technique de vérité, n'a-t-il pas préludé, du même coup, à l'évolution interne de la statuaire ? De l'habitude des formes exactes et des mouvements justifiés, on vient, par force rationnelle, au sentiment des expressions sans emphase. Ne faisons donc pas au maître un reproche excessif d'un point de vue étroit de pédagogie, trop bien expliqué par l'esprit de son temps. Ses qualités ne sont qu'à lui et il imprime à la sculpture française une impulsion salutaire. Les progrès sont lents à se produire quand ils exigent un complet renouvellement des doctrines. C'est déjà beaucoup d'avoir donné le branle et restauré la probité du métier, car il appartient, réellement, à chacun de créer son art. Dix ans et plus l'artiste prodigue son expérience à des jeunes gens de bonne foi, dociles à ses paroles, désintéressés, à son exemple, des faciles succès et qui le consolent, par leur attitude, de ses propres déboires. Son peu de crédit loin de les détourner de son chemin les blesse comme une injustice et ajoute à leur respect. Le jury du Salon fait malice d'exclure leurs envois au Louvre ; ils prennent courageusement leur parti d'une hostilité constatée par la critique (i). Une seule défection a, durant ces dix années, affligé le dévoué maître : la brusque dispari-

(i). Cf. Thoré, Salon de i846.

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tion de son atelier d'un sujet d'élite, choyé entre tous, Jean-Baptiste Carpeaux, mordu de l'ambition des lauriers olïiciels. Mais, par un cas singulier, Carpeaux, transfuge de la rue d'Enfer, tiendra plus que personne du sculpteur de l'Arc de triomphe et, dans sa fière originalité, sera son vrai continuateur.

Les relations de Rude avec ses élèves ne se bornent point, du reste, aux heures du travail. Sa porte ne leur est jamais close ; il va, chez eux, le dimanche, voir leurs essais particuliers et, chaque lundi soir, son petit logis se met pour eux en fête. Ces réunions, d'abord quelque peu débraillées et bigarrées, désespèrent M*"" Rude, effarouchée de certaines mises excentriques, capes romantiques à l'espagnole et feutres à grands bords, et, plus encore, de certaines façons tumultueuses. Son tranquille puritanisme réprouve des allures bohèmes auxquelles, par un dernier retour du goût plébéien, son mari serait indulgent. A force de persévérance, elle réussit à se faire un salon mieux à son gré, où le ton se relève avec les Emmanuel Frémiet, les Guitton, les Franceschi, les Lhomme de Mercey, les Christophe. Seulement ces lundis d'artistes tendent à ressembler fort aux ordinaires soirées de bourgeois. On y déploie de la cérémonie ; on y joue aux petits jeux ; on y fait, à l'occasion, tourner des tables ; Martine Van der Ilaert et les demoiselles Jacotot y exécutent d'assez fastidieux morceaux de piano à quatre mains, appris, dit-on, par la fameuse méthode mnémotechnique ; on y sert, à dix heures, la réglementaire tasse de thé. N'était la conversation toujours dirigée contre les « pontifes du jury » et les « fabricants de sculptures à la mode », l'ennui gagnerait tout le monde. Mais comme on vous drape à tout coup les Petitot et les Ramey I Duret n'est pas épargné.

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David d'Angers (qui le croirait ?) reçoit de fréquents liorions. Quant à Pradier, l'élégant et mièvre Pradier, son nom n'est prononcé qu'avec horreur. Uude, par intervalles, coupe les attaques trop vives d'un narquois : « Ali ! mes amis, vous allez bien loin î » et conclut, invariablement, avec un bon gros rire : « Après tout, plaignons ces gens-là. Ils se croient des artistes et ils ne savent même pas legarder le modèle. » Pour faire diversion à ces bavardages, M"^" Rude recourt à la danse. Une polka s'annonce sur le piano, ou bien un quadrille ; et les jambes de s'agiter... En un clin d'œil, on fait de la place en reculant les meubles, en déménageant la salle à manger. Le pauvre vieux sculpteur, qui se souvient du passé, s'amuse de ces tapages. Rien ne le fâche comme l'obligation où le met, quelquefois, de suspendre ses lundis sa maladie de cœur ou la mauvaise santé de sa nièce. La pensée de ses élèves lui est chère de plus en plus, — si chère qu'elle le poursuit même en Rourgogne, dans le bref congé qu'il s'y accorde, en septembre, et qu'il lui tarde, à cause d'eux

seuls, de rentrer à Paris.

Gaspahu Mu.ngi:, bronze (i8/|()-i 8.^(8). Bcaune (Gotc-d'Or).

Le « Réveil de Bonaparte »

dit le « Napoléon de Fixin »

Les journées de Rude, en pays bourguignon, ne sont guère consacrées qu'au repos, à la promenade, à la causerie, au bienfait du grand air. On ne cite qu'un morceau modelé au cours de ses vacances : le buste de son ami, le docteur Mercier, improvisé à Dijon, en i8/io, pour rompre la monotonie d'une semaine de mauvais temps. La maison de campagne des Moyne est à Chambolle, sur la côte de Ghambertin, dans un site privilégié d'où l'on embrasse du regard la vaste plaine dijonnaise mosaïquée de petites vignes, de cultures vertes, de champs dorés, de bruns labours, d'herbages veloutés. A droite et à gauche, aux pentes des collines, moutonnent les grands clos glorieux, nourris des plus riches sucs de la terre. Des bois aux sombres verdures couronnent les escarpements. Çà et là quelques villages arborent, dans la perspective, leur clocher carré, imbriqué de tuiles rouges et jaunes. En face de soi, l'on a Dijon, arrondie mollement au pourtour d'une éminence et découpant, sur le bleu du ciel, son orgueilleux donjon ducal, ses tours, ses flèches, ses dômes. Les massifs estompés des Vosges, du Jura, des Alpes, se profdent à l'horizon. Aux arbres des De Fourcaud. 19

jardins et des terrasses, Tombre et le soleil tremblent parmi les feuilles ; le gazouillis des oiseaux, le susurrement des insectes troublent le silence à peine ; le charme des fécondités infinies persiste jusque dans l'apaisement des choses, au déclin de l'été. « C'est ici, écrit Madame Rude, Chambolle-le-Paradis )). A quelqu'un qui lui demande ses projets. Rude répond : « Je n'ai pas de projets à Chambolle. Je m'y laisse vivre, je m'y écoute rêver. Il y a deux hommes en moi : l'un qui se dépense comme un feu qui brûle et que j'oublie à Paris ; l'autre qui se recueille comme un arbre sous la sève du printemps, et c'est celui-là qui vient en Bourgogne. Vos vignes, au mois d'avril, s'occupent-elles des raisins qu'elles auront en automne ? Elles aspirent, simplement, le sang du terroir, elles bourgeonnent, elles verdoient. Les raisins pousseront à l'heure marquée. Je fais comme vos vignes. Je songe, je me souviens, je sens reverdir ma jeunesse. La nature fait œuvre en moi en attendant que je sois ressaisi par mon art. » En ses humeurs contemplatives, il voit peu de monde, se garant des importuns, s'enveloppant d'intimité. Seul, dans le voisinage, l'ami Noisot lui est d'agréable comcompagnie. Nous avons déjà rencontré Noisot sur le trottoir de la rue d'Enfer ; il nous agrée d'envisager moins sommairement le personnage étrange, dont le nom va s'associer au nom du maître dans une entreprise imprévue, étonnant témoignage des sentimentales incohérences du temps.

Noisot est un Bourguignon d'Auxonne, ancien capitaine des grenadiers de la garde impériale, choisi pour accompagner son maître à l'île d'Elbe et réduit à la demi-solde après les Cent- Jours. Sans fortune, il a commencé par demander un indispensable supplément de ressources à un petit talent de dessinateur et de

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