‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 55 sur 111 · LE (( REVEIL DE BONAPARTE )) SQI · texte numérisé non relu

LE (( REVEIL DE BONAPARTE )) SQI

peintre qu'on voulait bien lui reconnaître. Un modeste héritage lui a permis de se retirer, à deux pas de Ghambolle, au bourg de Fixin, où il vit de peu, dans une fièvre perpétuelle, uniquement possédé du regret de son empereur. Camille Bouchet l'a présenté à Rude à l'époque de la translation des restes de Napoléon aux Invalides, et Rude, je le rappelle, s'est pris d'une vive sympathie pour cet original très noble et très bizarre. Au physique, c'est l'absolue personnification du légendaire officier de Tempire, passé à l'opposition en i8i5. De taille ordinaire, sanglé dans sa redingotte comme dans un uniforme, la tète émergeant d'une cravate épaisse serrée à plusieurs tours, il conserve de son mieux l'allure raide et militaire en dépit d'un tempérament nerveux, plein d'agitation. Deux yeux clairs d'oiseau de proie jettent des feux en ce visage d'halluciné aux favoris courts, à la moustache forte et roulée, à la barbiche inculte, surmonté de cheveux drus, ramenés en avant, pour ainsi dire à l'ordonnance. Hors la gloire de Napoléon, tout lui est indiflérent. Il parle du grand Corse du ton d'un lévite louant son Dieu, avec des larmes, avec des extases, avec des adorations, avec des éclats de haine contre ses ennemis qu'il nomme : les vrais ennemis de la France. Que dis-je ? On l'entend l'appeler : le Christ moderne. Noisot s'évoque à nos yeux comme un homme d'impression plutôt que de raison, un Don Quichotte, un maniaque, un mystique de la vie civile, un homme un peu ridicule et parfaitement honorable, passionnément attaché à son idée, fidèle à ses amis, aussi généreux qu'ardent,* tenant du prêtre, du prophète, de l'artiste et du déclassé. Au total, un type rare.

Aux vacances de i845, l'inconsolable grenadier fait visiter au sculpteur quelques arpents de terre qu'il

a pu acquérir. L'endroit est fort sauvage, haut situé, au delà de Fixin, au-dessus d'une gorge échancrée en des couches de sol rougeâtre ou jaune, arides à merci. Y compte-t-il bâtir une maison ? — Non pas. — Quel est donc son dessein ?

Au lieu de répondre le vieux soldat abaisse, d'un geste, les regards de Rude sur la splendeur du paysage déroulé à leurs pieds. Quelle vue ! Le panorama de GhamboUe, agrandi, transformé, merveilleux comme un Eden, étalé comme un champ de victoire ! Dans la plaine démesurée, un étang luit, des bois assombrissent la terre, des chemins s'allongent et s'entrecroisent, des villages s'égrènent, il monte des fumées légères des toits épars. La vie est partout diffuse. Voici Dijon. Voilà, dans la poudroyante clarté des lointains, les montagnes violacées. Ce point vermeil, dont les horizons s'éblouissent, c'est le Mont Blanc. On n'a plus simplement l'aperçu d'une contrée : l'immensité vous déborde. Serait-ce par pure fantaisie de promeneur que Noisot s'en est assuré la propriété. ? — Il n'en est rien. Les deux hommes sont assis sur un tertre, fixant distraitement l'étendue. Tous deux, au fond du cœur, portent une mélancolie. Rude est depuis longtemps sans commandes, tenu à l'écart par l'administration et, dans le fond de son âme, il ne s'en console pas. Un député de la Gôte-d'Or, M. Saunac, lui a offert, dernièrement, de s'entremettre en sa faveur. Quelle humiliation, d'avoir à se laisser recommander quand on a son talent et son caractère ! Pour le vétéran, pas une de ses pensées qui ne revienne à Napoléon. « Comprenez-vous, mon cher Rude, dit-il brusquement, qu'il n'y ait pas, dans mon pays, un tableau, une figure^ un monument, qui rappelle à mes yeux mon empereur, — Celui que j'ai connu si grand et dont j'aurais voulu

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