LE « RÉVEIL DE BONAPARTE
partager les deux exils ! » A cette exclamation le sculpteur s'étonne : « Mais où voyez-vous la place d'une statue? — Ici même, au lieu où nous sommes en face des Vosges et du Jura, en face de l'Italie, dominant les villes et les champs de la Bourgogne. — Eh bien, comptez sur moi, mon cher Noisot, je vous ferai un empereur (i). »
C'est donc pour y glorifier le « Prométhée de Sainte- Hélène » que le bonhomme a acheté ce sommet abrupt. Dans un discours public, prononcé plus tard, en présence du statuaire, il affirmera que Rude avait de longue date, médité d'élever un tombeau au grand capitaine (2). Je mentionne cette allégation sans m'y arrêter autrement. Ce qui est certain, c'est que, dès son retour à Paris, le maître s'est occupé de son œuvre. L'absence des travaux à exécuter est, évidemment, pour beaucoup dans son empressement, mais il faut faire la part aussi de ses enthousiasmes bonapartistes si prompts à se rallumer. Noisot fera l'appropriation de l'enclos et paiera les frais du bronze. Rude se charge de composer et de modeler la statue gratuitement.
Toutefois, devant sa première esquisse (3), un scrupule naît en lui. Il y représente Napoléon mort, demi nu, allongé sur un roc, gardé par son aigle. Cette composition tourne droit contre ses intimes sentiments. L'aigle éployant ses ailes auprès du cadavre, n'est-ce pas, en réalité, le symbole de l'Empire survivant à
(i) Cf. sur Noisot les différents discours prononcés à Fixin et à Dijon a l'occasion du monument de Fixin, le 19 et le 21 septembre 18/17, dans les journaux de Dijon: Journal de la Côte-d'Or, Courrier de la Côte-d'Or et Spectateur.
(2) Discours de Noisot à l'inauguration du monument.
(3) Conservée au parc de Fixin, dans la maison du garde.
294 FRAiVÇOTS RUDE ET SON TEMPS
rempereur tombé ? En Bourgogne, en causant avec le vétéran de Fixin, tout lui avait semblé naturel. A Paris, il n'en va plus de même. Comment accorder son admiration pour Bonaparte et ses convictions républicaines, réchauffées au contact des Sclieffer, des Drolling, des Etienne Arago ? Ainsi que dans son projet pour le couronnement de FArc de triomphe, il s'attache à distinguer entre le César couronné à Notre- Dame et le général de la République, entre Napoléon despote et Napoléon vainqueur des ennemis. Dans sa conception laborieuse, le monument devient, peu à peu, une allégorie du réveil éternel de la liberté et de la victoire. A force de subtils sous-entendus et aux dépens de la simplicité sculpturale, il arrive à contenter son esprit. Son Bonaparte, enseveli captif sur un écueil, se réveillera libre à la lumière, rajeuni par la mort, ses chaînes brisées, son aigle foudroyé à ses pieds, son épée intacte à portée de sa main guerrière. Pareille imagination le séduit à tel point qu'il la réalise sans désemparer. On voit son modèle achevé dans son atelier, au moment du Salon de 18/46, et Fœuvre est si fort au goût de l'époque que le critique Thoré s'écrie : « Le tombeau de Fixin pourra bien valoir le tombeau des Invalides » et lui consacre cette description curieuse :
« Le Napoléon de Rude est couché sur le roc de Sainte-Hélène et enveloppé de son manteau comme d'un linceul. Il semble se réveiller de la mort dans l'immortalité. La tête est belle et radieuse; la draperie est simple, modelée à grands plans, qui laissent transparaître le forme du corps. C'est une apothéose pleine de conviction, comme une promesse de résurrection future. Peut-être, quelque jour, en passant par la Bourgogne, apercevrez-vous le mausolée de Napoléon sur un