‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 57 sur 111 · LE « RÉVEIL DE BONAPARTE )) SQO · texte numérisé non relu

LE « RÉVEIL DE BONAPARTE )) SQO

tertre entouré de cyprès et vous songerez aux deux généreux patriotes qui ont entendu symboliser la France et son empereur belliqueux (i). »

Il va de soi que la politique n'est pas étrangère au mouvement d'attention que la statue provoque. On sait les progrès de la légende impérialiste, sous le règne de Louis-Philippe, parallèlement à la poussée du socialisme. Si une révolution nouvelle n'est pas loin, un nouvel Empire nous est aussi réservé et les deux doctrines vont de pair, désormais presque en harmonie, jusqu'au jour oii elles s'entrechoqueront. Thoré a parlé du Réveil de Napoléon avant même que le modèle fût sorti de l'atelier de la rue d'Enfer. Plusieurs journaux y reviennent, l'année suivante, quand il a été coulé en bronze par les soins des fondeurs Eck et Durand. Transcrivons, d'ailleurs, pour indiquer la note générale des appréciations, le passage suivant d'un article de La Presse : « Nous étions sûrs que le monument funéraire de Napoléon recevrait de M. Rude une forme originale et imprévue, une idée poétique. C'est une I apothéose, mais non pas sur le thème banal et dans le. moule insipide où toutes sont jetées. Celle-ci a sa noLiveauté et sa hardiesse : c'est la transfiguration de la mort et le premier tressaillement de l'immortalité. Moment suprême où le héros renaît, où son cadavre, divinisé, resplendit sur la tombe même ! Moment d'un vague sublime qu'on croirait insaisissable à l'art, intraduisible par le sculpteur et que M. Rude a saisi et traduit avec une clarté et une grandeur d'impression égales !... (2). »

Mais ce n'est pas à travers les documents de publi-

(i) Thoré : Salon de i846. (Les salons de Thoré, édil. 1870, p. ,S567).

(2) La Presse, article du i/j septembre iS^V-

cité que je prétends montrer l'œuvre célèbre. Allons à Fixin. Gravissons Tâpre chemin de la gorge pierreuse. Une allée d'arbres verts nous conduit à la grille d'un parc, au-dessus de laquelle ces mots s'inscrivent : Parc Noisot. A gauche, une tour ronde surmontée d'une hampe de drapeau, un bastion crénelé en pierre sèche, des fortifications en miniature. On ne peut s'empêcher de sourire de ces puériles approches combinées par l'ancien grenadier. Quelques pas encore : escaladons ces degrés taillés dans la terre forte. Un cercle d'arbres verts, à mi-côte, jette une ombre solennelle. Entrons dans ce cercle magique. C'est ici.

Le monument se compose d'une statue couchée de grandeur naturelle, supportée par un piédestal rectangulaire. Du personnage, la face seule apparaît à découvert. Tout le reste est drapé, d'un caractère mystérieux, énigmatique. Jamais œuvre ne se recommanda de plus d'intentions cachées. Il importe que nous nous dérobions au plus vite au mirage d'une mise en scène théâtrale, et, premièrement, pour bien juger que nous avisions à préciser les choses. Sur un rocher volcanique ^ baigné par les flots, tout cannelé de prismes de basalte, le vaincu de Waterloo s'est endormi du dernier sommeil. Son vaste manteau de campement lui fait comme un suaire. Soudain, l'heure de la résurrection a sonné. Bonaparte s'éveille, affranchi des lourdes chaînes qui le chargeaient et qui se sont rompues. Son corps se soulève lentement sur le coude droit ; son bras s'étend pour écarter le linceul. Rajeuni et reposé par la mort se démasque le visage, le front coupé d'un grand pli sous ses lauriers symboliques, le nez busqué, les lèvres aux nerveuses commissures, les yeux fermés, mais prêts à se rouvrir au jour. La vie, sensiblement, reprend possession du cadavre. Elle coule dans

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