‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 59 sur 111 · LE « REVEIL DE BONAPARTE · texte numérisé non relu

LE « REVEIL DE BONAPARTE

d'hiéroglyphes? Il est douteux qu'un passionné sentiment jaillisse pour nous de ses excès d'intellectuelles combinaisons. L'illustre auteur du Réveil de Bonaparte aurait pu, néanmoins, disposer des lignes hardies, nous frapper d'une harmonie foncièrement sculpturale ? Point ! Le lourd monument se présente en une masse à peine équarrie, sans dégagement de profils, sans vie plastique spontanée. Nous y notons l'étrange préoccupation des pensées et la pauvreté des aspects ; la recherche aiguë d'une expression intermédiaire entre la mort et la vie dans la tête de Napoléon et la relative faiblesse du modelé de cette tête ; la superbe exécution de la draperie aux grands plis bourguignons, la puissante tournure de l'aigle déchu et mort et le je ne sais quoi d'étriqué de l'effet total. Encore un coup, l'aspiration est neuve, mais le maître, sacrifiant plus que de raison à la littérature, a, contre son ordinaire, oublié d'être un grand sculpteur. Ses contemporains l'ont récompensé en criant au chef-d'œuvre d'avoir naïvement flatté leur sentimentalisme politique. Impossible de s'expliquer autrement l'exorbitante popularité de cette statue hasardeuse et le récit des fêtes organisées pour son inauguration nous le démontrera d'absolue clarté.

Ces fêtes inauguratives prennent, en effet, les proportions d'un événement national. Le retentissement en éclate par toute la France et le voyage de Rude en Bourgogne, à cette occasion, marque, dans sa carrière une triomphale date. Ce n'est pas son mérite qui le hausse au pinacle ; c'est la toujours croissante exaltation du culte napoléonien patronné par la monarchie de juillet, accepté par la démocratie en train de saper le trône. L'avenir, en cette fin de règne, germe dans la contradiction. La figure de l'empereur personnifie, pour chacun, des aspirations difîërentes et, du même

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coup, des esprits, nourris du plus classique idéal, s'émerveillent de la moins classique, — disons mieux, de la moins plastique des statues.

Le dimanche 19 septembre 18/17 ^^^ ^^ i^^^ choisi pour la solennité de Fixin. Dès le matin, par le chaud soleil qui se lève, la multitude alïlue sur les routes, chantant à l'envi des refrains de circonstance, la Redingote grise et le Petit Chapeau. Pour éviter les accidents, on a consigné les voitures à la porte du village. Dans la maison de Noisot, le cortège se constitue. Le vétéran a revêtu son uniforme de grenadier, 011 brille, au plastron, la médaille de Sainte -Hélène avec la croix d'officier de la Légion d'honneur. Autour de lui se pressent les notabilités du département, le préfet de la Côte-d'Or, le maire de Dijon, des généraux, des magistrats... A tous, il présente le statuaire, timide comme toujours et gêné des hommages.

Au coup de dix heures, les inaugura teurs se mettent en marche, au milieu des acclamations. D'aucuns font la remarque que les fonctionnaires et les généraux sont en habit civil pour montrer que leur présence n'est qu'officieuse ; mais qu'importe.^ Il y là trois cents hommes de la garnison de Dijon, des détachements de l'artillerie de Beaune et d'Auxonne, des piquets de gendarmes, la musique du i3" régiment de ligne, sans parler des pompiers des communes voisines et de la fanfare de l'ancienne garde nationale dijonnaise. Sur le passage, la foule innombrable fait la haie, la colline est noire de monde. Des cris s'élèvent sans discontinuer : « Vive le Roi ! Vive Napoléon ! Vive Noisot ! Vive Rude ! ...» Le maître s'avance au bras de son ami, boutonné dans sa redingote, son feutre à la main, si ému qu'on voit des larmes perler le long de ses joues et de sa grande barbe déjà toute blanche. Arrivé de-

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\ant la statue, Noisot en fait tomber le voile ; ces mots se lisent au piédestal : « A Napoléon, Noisot, grenadier de Vile d'Elbe, et Rude, statuaire » . Les musiques sonnent ; les cris redoublent, mêlés à des tonnerres d'applaudissements. Mais le vieux soldat réclame le silence. Il raconte, à larges traits, Fliistoire de l'œuvre, « bénit la main royale qui a fait rentrer en France les restes de son Empereur », refuse pour lui tout éloge et, rapportant l'honneur entier à Rude, conclut en s'écriant : « Plaçons une fleur, une branche de chêne sur la tête du sculpteur, du moderne Phidias à qui nous devons ce chef-d'œuvre... Nous le confions a Tamour national, au patriotisme énergique des Bourguignons. Et si, un jour, les ennemis de la France, les barbares, les vandales, osaient, encore une fois, tourner leur front contre nous, au cri de Puris ! Paris ! en défendant notre patrie, nous défendrions le monument de Rude que nous nous découvrons aujourd'hui. »

Une interminable ovation sanctionne ces naïves paroles. Les fanfares font rage ; on entonne la Marseillaise, et le cortège redescend vers le bourg. Aussitôt commence le divertissement populaire. Des tentes, des abris de feuillage sont dressés de toutes parts et des jeux installés. On mange, on boit, on rit, on danse. Plus de dix mille paysans sont accourus. Quelqu'un rapporte une anecdote attendrissante, bien digne du temps de Charlet et de Béranger. Un menuisier de Dijon, nommé Gornillot, a remis à Noisot une vieille croix de la Légion d'honneur et lui a dit : « Mon père était un réquisitionnaire de quatre-vingt-douze, entré au lo*' batailloQ de la Côte-d'Or. l\ a fait toutes les guerres de la République et de l'Empire et, quand il est mort, pauvre oiïicier retiré, il m'a laissé sa croix,

comme à Faîne de ses enfants, en me recommandant d'en faire le meilleur usage. Je vous prie de l'accepter. » N'est-ce pas comme la suite de la lithographie si répandue jadis : La mort du vieux soldat ?

En même temps, un banquet réunit, à l'ancien château de Fixin, l'élite de l'assistance. Plusieurs toasts y sont portés, tous bizarrement caractérisques par la forme et le fond. M. Nault de Champlouis, par exemple, s'exprime ainsi : a Je propose de boire au génie de l'art et au génie de la reconnaissance, dont l'alliance féconde a produit un chef-d'œuvre consacré à un grand homme. A notre moderne Phidias qu'un autre Alexandre aurait seul admis à retracer son image. Au grenadier de l'île d'Elbe, courtisan de l'exil, qui a conquis le droit de décerner à l'Empereur cet hommage d'un pieux dévoûment et d'une fiidélité inaltérable. A Rude, à Noisot. » Ce langage, bourgeoisement emphatique, prête à sourire. Écoutons, maintenant, le toast dynastique du général Boyer : « Je bois au Roi, restaurateur des des Arts et vengeur de Napoléon ; au Roi qui a créé le musée de Versailles et ramené en France les cendres de l'exilé de Sainte-Hélène. » Epoque déconcertante où le pouvoir royal, miné par les sociétés secrètes, cherche à confisquer à son profit la religion bonapartiste, à rencontre des républicains, et croit y parvenir ! Louis-Philippe estime sa couronne hors d'atteinte parce qu'il l'a posée, aux Invalides, sur le cercueil de César. Il a donné l'essor à l'aigle, du haut de l'Arc de triomphe, et, pareil au sculpteur de Fixin, il se persuade que l'aigle est mort...

La nuit est venue. Des lanternes tricolores égaient le parc et le ciel se déchire de fusées. Ici, la fête se termine ; mais elle aura son épilogue à Dijon, après demain, avec un banquet offert à Rude.

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Et voici, en effet, dans la salle de Flore, à l'Hôtel de Yille, cent cinquante convives, du piemier ban de la cité, entourant lefds du forgeron de la rue Petite- Poissonnerie, salué, à son entrée, par Anatole Devosge, le fils du maître de son adolescence, directeur à son tour de l'École des Beaux- Arts. Les noms des artistes dijonnais les plus accrédités du siècle, s'alignent sur les murs, en des cartouches dorés, encadrés de verdure. Des noms de statuaires : les Renaud, les Petitot, les Ramey, les Bornier. Des noms de peintres aussi : les Prud'hon, les Naigeon, les Gagneraux !... Au centre de la salle, deux ouvrages de Rude sont exposés : son plus ancien essai, le buste de Monnier, le graveur des États de Bourgogne et le portrait, plus récent, de François Devosge. Les verres se lèvent à la mémoire de de ce dernier, a initiateur d'un Prud'hon et d'un Rude », aux santés de « son digne fils qui le continue », de Noisot et de Madame Rude, absents de la la réunion. Mais c'est à la vie, aux œuvres, et au caractère du sculpteur que tous se font une joie de rendre justice et chacun, louant le statuaire, croit devoir payer son tribut à l'ombre de Napoléon. « Laissez-moi, dit l'un des orateurs, vous signaler l'unité de la noble existence de M. Rude. Il lui était réservé d'ouvrir et de clore une incomparable épopée. Son Départ des volontaires était une introduction sublime au récit de nos guerres nationales. Il vient de sculpter le dernier chant de l'immortel poème, en un Napoléon sans diadème, sans manteau impérial redevenu comme le chef des patriotes de quatre-vingt-douze. » Un autre cite le mot du poète : « Tenez, parlons un peu de l'Empereur ; cela nous fera du bien . » Rude est si tremblant d'émotion que pas une phrase ne sort de ses lèvres. Son passé, sa lointaine enfance, ce qu'il a souffert, ce

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qu'il a tenté, ce qu'il a aimé tourbillonne en lui. On le reconduit, sanglotant, place du Palais, chez le docteur Mercier, dont il est l'hôte. Là, nouvelle démonstration d'honneur : des musiciens viennent jouer sous ses fenêtres, escortés d'une foule en transport. Pour résister à une telle apothéose, il ne faut rien moins que la vigueur de sa raison.

Sa ville natale l'ignorait, naguère, ou ne voulait pas le connaître. Depuis le mois de février 1882, où son ami Moyne le pressait de concourir pour le projet d'un monument aux combattants de juillet et où il demandait, en termes justement fiers, que le monument lui fût commandé sans concours, il ne s'était jamais agi de lui confier le moindre travail en Bourgogne. L'annonce de sa détermination d'ériger à Fixin une statue de Bonaparte a suffi à le rendre glorieux parmi ses concitoyens. Dès le mois de janvier i846, les habitants de Beaune ont traité avec lui pour doter leur principale place d'un bronze de leur Gaspard Monge et, en novembre, la municipalité dijonnaise a décidé, en principe, de lui demander un ouvrage (i). Après l'inauguration du parc Noisot, il est sur le pavois. Et par quoi s'explique l'extraordinaire popularité de sa dernière œuvre, si discustable à nos yeux ? — Par ceci, simplement, qu'elle répond aux latentes passions du moment et qu'elle a pour objet l'Empereur.

Je dis : « latentes passions ». On ne se doute pas

(i) La délibération du Conseil municipal dijonnais, portant, sans stipulation de prix ni indication de sujet, qu'une statue sera demandée à Rude, est du 11 novembre i846. Dans sa réponse au maire, le 9 décembre suivant, le sculpteur promet de travailler pour la ville dès qu'il aura terminé la statue de Monge, antérieurement commandée par les Beaunois (Registres du Conseil municipal de Dijon : i846, n" 3ooii).

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que le bonapartisme n'existe pas seulement en Pair et à l'état sentimental, qu'il est, à Fétat déforme politique, dans Fattente vague de beaucoup de Français. La plupart se jugent, en fait, aussi éloignés d'un nouvel Empire que d'une nouvelle République. Rien de mystérieux comme Faction d'une légende pénétrant l'àme des masses, la disposant, par des sollicitations longtemps incomprises, aux événements futurs. Qu'on lise, à ce propos, le significatif article, publié, le 25 septembre iS/iy, par le Spectateur de la Côted'Or :

« La semaine dernière, la fête de Fixin et les banquets qui l'ont accompagnée ont apporté de l'animation à tout le pays. L'empereur Napoléon est devenu plus que jamais l'objet de conversations et de jugements divers.

(( Heureusement, c'est surtout le grand capitaine, le profond législateur, le vainqueur du désordre qu'on vante et qu'on admire; mais on ne désirerait pas vivre sous le despotisme impérial. Oui, malgré le prestige éclatant des conquêtes de Napoléon, la France ne voudrait pas voir se renouveler désormais le gouvernement impérial avec son joug de fer et ses triomphes sanglants, suivis de terribles revers. L'histoire napoléonienne est une page exceptionnelle qu'on ne lit pas sans orgueil patriotique, mais dont une nouvelle mise en action serait impossible.

« De notre temps, la conquête pacifique des libertés des cultes, des personnes , de l'enseignement, delà presse, exige aussi des labeurs persévérants , moins sanglants et plus méritoires. Pour lutter au profit de la liberté et de la JListice, pour surveiller la marche du gouvernement, pour étudier les besoins intellectuels et matériels du pays, il faut aussi du couraqe, car les abus sont plus De Fourcaup. 20

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~ nombreux que n'étaient les cosaques. C'est donc à cette guerre légale et constitutionnelle que les Français vraiment patriotes doivent consacrer toute leur énergie...

(( La France pourrait sans tirer l'épée et par la seule valeur intellectuelle et morale de ses enfants, remporter plus de gloire et plus d'avantages que par cent victoires. Depuis bien des siècles on sait que les Français sont courageux et que, lorsqu'ils sont unis, il est dangereux de les attaquer. Ce qu'il nous reste à prouver au monde, c'est que nous connaissons la stratégie constitutionnelle ; c'est que, fortifiés derrière les droits du citoyen, nous ne capitulons plus devant le despotisme; c'est que, par la publicité, par les pétitions, par les votes, en tout lieu comme en toute circonstance, nous sommes en état de montrer quelle différence existe entre l'esclave d'un pouvoir barbare el Fkabitant d'un pays civilisé. »

Ces déclarations ont pu être écrites à l'occasion d'une statue ; elles nous font sentir le degré d'inclairvoyance où l'on vit en tout point. La démocratie monte; dans peu de mois, elle aura précipité le trône de Louis- Philippe et nul ne paraît avoir le pressentiment de ce qui s'apprête. On affecte de ne pas craindre le despotisme, on jure de ne plus capituler devant lui et, cinq ans plus tard, Napoléon III établira son règne. Les stratégies politiques ne servent à rien. Les idées se développent, en dehors des volontés humaines, comme un ruisseau se change en torrent, en rivière et en fleuve, et balaye tous les obstacles. De jour en jours, elles vont à leurs fins, elles transforment irrésistiblement nos destinées. Vaines fumées que les paroles des politiciens troublés et des troublants philosophes ! Au service des malentendus, on est comme roulé d'aventure en aventure à travers des brouillards. L'art même ne rompt avec les formules que pour se perdre aux inquié-

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tantes subtilités et, ni des parties de grand talent, ni les enthousiasmes issus des préjugés des contemporains* ne sauraient sauvegarder longtemps des œuvres ambiguës, conçues maladivement, d'un intérêt spécieusement intellectuel et médiocrement plastique, comme le monument de Fixin (i).

(i) D'après le Spectateur, les frais de la fonte, du piédestal, de l'appropriation de l'emplacement et de la construction du fortin, supportés [)ar ïNoisot, auraient atteint la somme de onze mille francs.

Le tombeau de Godefroi Cavaignac

On dirait que le hasard est commis à souligner les illogismes de Rude, quelque soin qu'il prenne à les justifier. Tandis que Ton fondait son Réveil de Bonaparte, il achevait une statue d'esprit bien différent dont j'ai, présentement, à dire l'histoire : à savoir, l'admirable figure tombale du républicain Godefroi Cavaignac. Les deux œuvres conçues à peu d'intervalle, exécutées de front, dans le même atelier, s'inspirent, en apparence, d'une idée commune et par le fait, dérivent d'influences opposées. Au mouvement bonapartiste correspond la première ; la seconde au mouvement carbonariste. C'est le triomphe de la démocratie que prétend exprimer le bronze du parc Xoisot, mais c'est, au fond, à la victoire du césarisme qu'il fait appel. Tout au rebours, le monument à Cavaignac honore la démocratie pure, visant au définitif triomphe de la République, en la mémoire d'un de ses chefs les plus respectés et les plus regrettés. On tâche inutilement, par des sophismes, à réconcilier les deux aspirations : bon gré, mal gré, elles se combattent. Mais Rude ne sent pas la contradiction pour nous évidente et ceux-mêmes, autour de lui, qui en peuvent avoir la notion ne s'en effarouchent point. Nous ne sommes que trop fixés sur les malaises sociaux où ces confu-

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