‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 61 sur 111 · LA STVTIE DE GASPARD MO>GE A BEAUNE 3 1 "J · texte numérisé non relu

LA STVTIE DE GASPARD MO>GE A BEAUNE 3 1 "J

majorât en Westphalie, et TAcadémie des sciences reconnaissait en lui Tune de ses lumières. Au milieu de sa gloire, il n'oubliait pas, sa ville natale : elle lui doit, notamment, sa bibliothèque publique, des améliorations scolaires et le développement de ses institutions de charité. Le maire, Jean-Baptiste Edouard, son admirateur et son ami, fit décider, à cette époque, que son portrait peint aux frais de la municipalité, par le portraitiste beaunois, Jean Naigeon (i), serait placé dans la salle du chapitre. Naigeon représente le comte de Péluse « sortant de son cabinet pour se rendre au Sénat ». Il exposa son œuvre au Luxembourg, un jour de réunion des sénateurs, et Louis David inscrivit même à la craie, au revers de la toile, cette appréciation flatteuse : On ne peut mieux. Le tableau était accroché à Beaune, le 21 septembre 1812, et inauguré en cérémonie. A cette occasion, Monge, ou plutôt le comte de Péluse, adressait au maire une lettre sentimentale d'où je détache ces lignes : « Je n'ai jamais pensé sans attendrissement à la ville de Beaune ; non seulement elle est le lieu de ma naissance, mais c'est dans ses établissements que j'ai reçu toute mon éducation et c'est aux exemples habituels de franchise et de loyauté que ses bons habitants n'ont cessé de me donner, que je dois quelques sentiments honnêtes que je n'ai jamais abandonnés, w On voit par là qu'on peut être un grand homme et s'exprimer fort puérilement, mais assurément, la satisfaction de Monge perce sous ses paroles (2).

(1) Il ne faut pas confondre ce Jean Naigeon, de Beaune, avec son homonyme Jean-Claude Naigeon, de Dijon, qui fut le camarade de Prud'hon et l'ami du baron de Joursanvault.

(2) Cf. la notice sur le portrait de Monge, conservé à l'Hôtelde- Ville de Beaune, par P. Esdouhard. Dijon, 1888.

Voilà donc un hommage formel rendu par les Beaunois à leur glorieux savant. Mais les destins de FEmpire s'épuisent ; plus d'un blason qu'il avait doré se dédore et la disgrâce vient à ses serviteurs. Sous la Restauration, le comte de Péluse est déchu de ses dignités, rayé même des cadres de l'Institut. Ce coup -inattendu accable le pauvre Monge, qui végète trois années encore et meurt le 20 juillet 181 8. Un service funèbre à sa mémoire est célébré, en l'église de Notre- Dame-de-Beaune, par les soins du conseil municipal ; le lendemain, l'oubli commence. Le fameux portrait, relégué dans une décharge, finit par revenir aux héritiers de Monge. Il ne faut point déplaire au nouveau gouvernement. Toutefois, après i83o, nos prudents Beaunois se ravisent. Les Bourbons de la branche aînée sont par terre : on peut sans se compromettre, redemander la peinture de Naigeon à ceux qui la détiennent et lui donner une place d'honneur à l'Hôtel-de- Yille, où toutes les illustrations du pays ont déjà leur image : Garnot, Gaudelot, l'historien de Beaune, J.-L. Bouvet, le sculpteur, le baron de Joursenvault, l'érudit amateur d'art qui protégea Prud'hon... Monge a tout au moins droit de figurer dans ce cénacle.

Pourtant cette réparation ne semble pas suffire. Plusieurs ont parlé de l'érection d'une statue. La question se pose décidément en i838, à l'instigation de la Revue de la Côte-d'Or et de l'ancienne Bourgogne (i). Une crise municipale en fait, malheureusement, ajourner la solution. On se contente d'assigner le nom de Monge à la vieille Rue Couverte où le géomètre naquit. Les choses traînent en longueur, comme délaissées. De

(i) Journal hebdomadaire publié à Beaune. Cf. le numéro du 5 mars i838.

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1843 à 1845, la Chronique de Bourgogne provoque^ il est vrai, et reçoit des souscriptions, mais sans que le moindre effort sérieux se tente. En i845, enfin, le conseil municipal prend le parti de former une commission de quinze membres, recrutés par moitié dans ses rangs et, pour le reste, composée de notables delà ville. Dès lors, tout s'active et, moins de deux ans. après, les fonds du monument dépassent vingt-cinq mille francs (i).

Je multiplie les détails pour montrer combien une pareille entreprise est toujours diiBcile et lente à Faboutissement. Le choix même du statuaire soulève certaines oppositions et les partisans de Rude ont à déjouer une intrigue, impossible désormais à tirer au clair. Il ressort en tout cas, d'une lettre de Fartiste qu'à la date du 2 4 janvier 18/46, que la commande lui a été régulièrement transmise, qu'il l'accepte et qu'on l'a prié de fournir tout de suite un projet et un devis à présenter au ministère, sans doute afin d'obtenir une contribution de FEtat (2). Pour le fond son

(i) Exactement 26000 fr. 90, Je dois ces renseignements à l'obligeance de M. Gh. Aubertin, le consciencieux historien des Rues de Beaune.

(2) Voici les passages intéressants de la lettre d'acceptation de Rude: « Monsieur, j'ai reçu votre lettre par laquelle vous m'annonciez que la commission venait de décider que je serais chargé de l'exécution de la statue de Monge. Grâce à vous, Monsieur, à votre conscience toute patriotique, l'intrigue a échoué dans cette afTaire. Je me sens bien heureux et très honoré d'être chargé de transmettre à la postérité les traits de notre illustre compatriote... Je viens de voir M. Michaud, comme vous me l'aviez recommandé. . . l\ m'a demandé un projet et un devis pour être présentés au ministre... Je remercie M. Joigneaux d'avoir dévoilé l'intrigue et parlé pour moi. Recevez, etc.

« Paris, 2ti janvier i840 ».

Ge document autographe est la propriété de M. Henry Jouin^ secrétaire de l'École nationale des Beaux-Arts.

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programme se fixe à des vues hardies. Ce n'est pas le comte de Pékise, le sénateur, le dignitaire impérial, Tacadémicien qu'il personnifiera dans son bronze : c'est le savant pratique, c'est surtout, le professeur à l'École polytechnique, aux traits mobiles, à la gesticulation imagée, dessinant les idées, ponctuant les paroles. Son Monge n'aura rien du caractère officiel cherché par Naigeon : il sera intime, spontané, tout livré à son action intérieure. En deux mots, on saluera « Monge faisant son cours de géométrie » (i).

Mettons-nous, dès à présent, en face de la statue. Le grand mathématicien est debout, âgé de quarante-huit à cinquante ans, coiffé « à l'oiseau royal » avec rouleaux et catogan, en habit des dernières années du xviii*' siècle, ouvrant sur un gilet long échancré du bas, en culottes et chausses collantes. Sur son épaule gauche un ample manteau est jeté, qui descend à gros plis jusqu'à terre et se relève, à droite, sur un petit pilier carré, orné d'arabesques et d'inscriptions et supportant une pièce de géométrie solide. Le corps pèse sur la jambe gauche, la droite un peu avancée et s'infléchissant. Il est sensible que le professeur développe un ardu problème ; sa physionomie accuse une profonde contension d'esprit. Les muscles du front jouent sous l'épiderme ; les sourcils épais se froncent ; le regard fixe suit les déductions dans l'espace; les lèvres lentes articulent les phrases d'une netteté délibérée. Et quel geste inouï, unique pour accompagner le discours ! Un geste qui hausse le coude droit et laisse retomber la

(i) Dans sa lettre du 9 décembre i84C) au maire de Dijon, Rude écrit : « Je termine en ce moment la statue de Monge. » En réalité, il ne pouvait terminer que l'esquisse. La grande statue n'a été commencée que beaucoup plus tard, l'année suivante. Le souvenir des élèves de l'atelier en fait foi.

j£Ai\iNE d'Arc écoutant ses voix, marbre i8/i5-i852). Musée du Louvre,

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main, cjuatro doigts repliés, l'index sans roideur, traçant en Pair une sorte de spirale, tandis que la main ^^•mche étendue, sortant de la draperie qui glisse, sinnde comme mie base au chimérique tracé. Un geste liigitif, inconscient d'homme qui pense en s'expliquant et dont Faction réflexe commente machinalement la pensée. On n'a plus l'impression d'une immobile statue ; on a révocation pleine et entière d'un certain type de l'humanité, d'un être nettement original, bienveillant, doux et fort, qui se concentre dans l'analyse scientifique et en fait jaillir d'utiles enseignements. La statuaire antique n'a rien à démêler avec ce chef-d'œuvre, ni la statuaire du moyen âge. Tout ici est foncièrement moderne, avec un accent bourguignon très prononcé. Chaque détail nous ramène a la réalité par une idée ou un souvenir. Ce solide géométrique en en forme de départ de voûte, posé sur le pilier, nous est comme un symbole de la science se phant aux nécessités de la vie. Ces inscriptions, gravées en des cartouches aux quatres faces du même appui , nous rapj)ellent les essentiels titres d'honneur de Monge et précisent encore le sens du monument : « Géométrie descriptive — Géométrie analytique — Ecole polytechnique — Fonte des canons. » Rude ne croit jamais avoir condensé assez de signification dans ses œuvres. « II faut, dit-il, enfermer dans le moindre espace possible le plus d'idées qu'on peut sur son sujet. »

Certes, on ne pousserait pas impunément cette théorie à Textrême. L'important, c'est de beaucoup dire, mais l'indispensable, c'est d'être clair. Nous avons déjà vu le grand sculpteur enclin à grossir la part des intentions et nous le verrons, à la fin de sa carrière, passer toute mesure en ce sens. Mais où trouver une statue plus intelligible, plus naturelle et plus expressive De Fourcaud. ai

que* ce portrait de Monge ? Si quelque chose s'y laisse critiquer, l'excès intellectuel n'y est pour rien. J'y regrette l'arrangement purement décoratif du manteau, traité en perfection, mais qui étoffe artificiellement la silhouette et qu'un mouvement du bras gauche ferait glisser à l'instant. Cette draperie, que le statuaire reproduira dans son Général Bertrand, de Châteauroux, est comme un legs de Cartellier.

L'érection du bronze, est annoncée pour le mois d'octobre 18I18. En attendant, l'œuvre étant terminée, le maître, depuis quinze ans étranger au Salon de l'Académie, se décide à l'envoyer au Salon libre de la République. Tant s'en faut qu'elle y soit, en général, regardée sérieusement. La plupart des journaux n'y font même pas allusion. La Re^ue des Deux-Mondes lui consacre quelques lignes d'un esprit contestable : « Que dire du Gaspard Monge de M. Rude. ^... De grâce, Messieurs les statuaires, songez moins à l'homme, à sa lourde figure, à son affreux costume et préoccupez-vous un peu plus de l'art, car, dans ces représentations de personnages plus ou moins célèbres, l'art seul peut vous tirer d'affaire (i). » Je ne rencontre une note équitable et digne d'être retenue que dans Le National : « M. Rude a fait couler en bronze une figure colossale, à culottes courtes et souliers à boucles, vêtu à la française et coiffé à V oiseau royal, mais peu de sculpteurs pourraient en risquer autant. Le caractère, ici, sauve tout par sa vivacité et sa profondeur... Ce geste parlant, cette tête pétillante de clarté et d'idées, toute cette figure démonstrative et tressaillante fascine. C'est le génie, c'est l'action ma-

(i) A.rticle du i5 mai i848, signé F. de Lagenevais (Blaze de Bury).

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