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libéraux qu'il se décide sur le champs à exposer son Monge.
Le Salon de i8/|8 est resté légendaire pour son étonnant chaos. On y a vu, dans la plus drolatique incohérence, de belles œuvres et de grotesques essais. Cette expérience de la liberté illimitée de Tartiste a fait, heureusement, renoncer au faux principe. Néanmoins, le régime de l'arbitraire est fini. A l'avenir, les jurys seront élus en totalité ou en partie, mais de façon à réserver, en tout état de cause, des garanties aux intéressés. On n'a plus à craindre pour un mouvement d'art les invincibles entraves d'un tribunal officiel. La cause des indépendances est gagnée et Rude est réconcilié avec l'exposition affranchie.
de fortes majorités. Cf. Catalogues des salons annuels, élection du jury. Il fera partie de la grande commission des récompenses à l'Exposition universelle de i855.
Rude et l'Académie,
J'ai montré François Rude en face du Salon ; il ne sera pas hors de propos d'indiquer de même sa condition vis-à-vis de l'Académie. Nous le savons, de longue date, âprement hostile à l'académisme, encore qu'il ait dans l'esprit et dans le talent de profondes empreintes classiques. Xous avons vu, d'autre part, l'Institut jeter le blâme svir son enseignement, comme par représailles, en barrant l'accès du Louvre à ses élèves. Entre ses adversaires et lui une incompatibilité radicale atout l'air de régner. En réalité, par une nouvelle contradiction des plus humaines, le maître nourrit l'ambition de siéger parmi les académiciens et le corps académique l'écarté avec de belles révérences.
Au temps où Roman était de ce monde, on l'entendait sans cesse répéter à son ami : « Tu vaux mieux que pas un de nous ; tu es un grand artiste ; mais ce n'est pas assez d'être fort : il faut être adroit. Tu feras toujours de belles œuvres ; apprête de loin ta candidature à l'Institut. Quand on est bien résolu à y arriver, on y arrive. Regarde-moi : je ne suis pas un aigle ; je n'ai pas le quart de ton mérite. Sais-tu pourquoi je suis académicien? Parce que je n'ai rien négligé pour l'être. Cela ne vous améliore en rien, cela ne vous gâte
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point ; on ne s'en porte ni mieux ni plus mal ; on n'en a ni une idée de plus, ni un défaut de moins : seulement on est un personnage. Tu souris. . . et tu as tort. Etre un personnage, c'est toujours utile dans la vie, ne serait-ce que pour les autres. L'homme ordinaire se fait de sa situation une draperie qui dissimule à peine sa petitesse, mais l'homme supérieur y est mieux placé pour se faire écouter et propager les grandes choses. A quoi servent, je te prie, les grandes choses sans retentissement? Personne n'y croit. Rude, je te donne un bon conseil ; arrange-toi pour être de l'Institut. )> Roman est mort trop tôt pour introduire son camarade dans le cénacle. Rude, en son invariable modestie, considérait son entrée à l'Académie comme une très lointaine éventualité. On l'a vivement engagé, en i835, à briguer la succession de Roman. Il s'y est obstinément refusé pour des raisons diverses et disparates. D'abord, il ne pense pas avoir assez fait. Ensuite sa répugnance est insurmontable à s'asseoir dans le fauteuil d'un ami pleuré comme un frère. Et puis, à quoi bon?
Mais à mesure que se développent ses tendances anti-académiques, s'accroît, inversement, son désir des palmes vertes. Qu'il n'en convienne pas, qu'il s'imagine même, de très bonne foi, n'y point viser, il n'importe! C'est là qu'il en vient. Bientôt tout en lui s'accommode à cette pensée, même son indépendance. Ne pourrait-on devenir académicien et continuer à s'appartenir? N'y aurait-il pas grand avantage et grand honneur à prouver, tout ensemble, à l'Académie et au public que, dans nulle circonstance et dans aucun milieu, un homme bien trempé n'abdique? Une fois en ce chemin. Rude pousse en avant. Son haut-relief de l'Arc de triomphe a porté coup. D'estimé qu'il était, la grande œuvre l'a rendu célèbre. Au premier vide fait
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parla mort aux rangs des immortels, on n'aura pas de peine à lui persuader de poser sa candidature.
Le 4 juin i838, le vide se produit: Ramey, le père, est mort. Rude aussitôt de se mettre en campagne- Quoiquc toute démarche de solliciteur lui coûte, il s'est convaincu qu'aucun sentiment de dignité n'impose de s'enfermer chez soi et qu'on peut aller sans faiblesse au devant des suffrages. L'illustre artiste frappe donc aux portes qu'il suppose devoir s'ouvrir et se voit partout courtoisement accueilli. Au jour de l'élection, le 21 janvier iSSg, la liste présentée par la section de sculpture classe les concurrents dans cet ordre : Duret, Raggi, Rude, Auguste Dumont, Foyatier et Lemaire, sans compter Laitié, Marochetti et Despretz, ajoutés par l'Académie. Rude n'a pas grand'chance d'obtenir l'avantage à cette première épreuve. Le candidat agréable est Dumont. C'est Dumont que l'on nomme.
Jusqu'en i8/i3, rien de nouveau dans la Compagnie- L'auteur du Départ des volontaires^ très mortifié de son échec, affecte la plus froide indifférence aux honneurs académiques, le plus incisif mépris pour les œuvres de presque tous les académiciens. Gortot étant mort le 12 août i843, il refuse catégoriquement de solhciter sa place, malgré les instances de Duret, son frère d'armes et de succès au Salon d'il y a dix ans. Duret, depuis l'exposition, où son Danseur napolitain a été mis en parallèle avec le Petit Pêcheur de Rude, n'a jamais omis une occasion de marquer au maître bourguignon la plus touchante déférence. Rude ne répond à ses invites qu'en le pressant lui-même de mener activement sa candidature et, de fait, le fauteuil de Cortot est dévolu à Duret.
Deux ans après, au mois de juillet i845, la succès-
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sion du baron Bosio est ouverte. Notre révolté s'humanise. David d'Angers se déclare en sa faveur, mais l'issue de l'élection le préoccupe. « Je porte Rude, écrit-il, la veille du scrutin, le 12 septembre, à son ami de jeunesse Victor Pavie. Je crains bien qu'il ne soit pas nommé parce que c'est l'homme qui a le plus de droits. » Le sculpteur de Philopœmen ajoute ces paroles significatives : « C'est une grande absurdité de permettre aux corps savants de se recruter eux-mêmes, toutes les médiocrités s'entendent pour écarter les hommes de talent. Je me suis prononcé avec énergie pour Rude et me voilà avec de nouveaux ennemis irréconciliables. MM. les candidats ne me pardonneront jamais mon vote pour cet artiste, mais je préfère Tanimosité d' autrui à un acte de faiblesse (i). » Voici la liste de ces candidats telle que la section de sculpture la fait connaître : Lemaire, Rude, Seurre aîné, Simart, Jouffioy, Dantan aîné. Trois autres noms sont ajoutés d'office en séance plénière : Jaley, Despretz et Foyatier. Lemaire recueille dix-huit suff"rages sur trentedeux bulletins; Rude en a dix; Foyatier un seul. Lemaire est élu. Pour rien au monde Rude ne s'exposerait désormais à pareille aventure ! . . .
Il ne s'offrira plus au choix de la compagnie, soit ! mais on l'y présentera et Duret lui ménage, à cet endroit, une honorable surprise. C'est au mois de juillet 1802, un peu avant l'élection du successeur de Pradier, En tête de la liste des candidats. Rude figure, encore qu'il n'ait ni écrit un mot, ni fait un pas pour poser sa candidature. Plusieurs académiciens s'étonnent de cette dérogation aux usages constamment suivis. Alors
(i) Lettre publiée par M. II. Jouin : David d'Angers et ses relations littéraires.
Durct — la tradition le rapporte en toute vraisemblance, — lait valoir au nom de la section qu'une mesure exceptionnelle se légitime quand on se trouve en présence d'un exceptionnel mérite. Le principe admis et l'application acceptée, on dresse la liste des concurrents : Rude, Simart, Seurre aîné, Jouffroy et Jaley, complétée, suivant la coutume, en réunion générale et à simple titre d'encouragement, par les noms de Despretz, Dantan aîné, Cavelier, de Bay et Toussaint. La journée s'annonce bonne pour notre statuaire. Toutefois, au premier tour de scrutin, quinze voix vont à Simart, tandis qu'il n'en rallie que quatorze et. que les six dernières se donnent à Seurre aîné. Le second tour rend l'espoir aux partisans de Rude : il monte à dix-sept suffrages ; Simart descend à quatorze et Seurre à quatre. Une voix de plus, au troisième tour, et la victoire est à lui. Quel vent soufïle à cette minute ? Il n'y a plus que seize voix pour Rude et qu'une seule pour Seurre aîné, et l'heureux élu, c'est Simart (i).
Une lettre de Sophie Rude à M"'® Moyne nous fait assister à cette déconvenue : « Tu as su, ma chère Cécile, ce qui vient de se passer à l'Institut. C'est d'autant plus curieux que Rude ne s'était pas même présenté. L'Académie des Beaux-Arts, sortant de ses règlements et de ses habitudes, le porte premier candidat; Rude répond à cet honneur par les politesses d'usage entre gens bien élevés. Mais voilà qu'au grand étonnement de seize artistes, les premiers de l'Institut, dit-on, pour le talent et la loyauté, à l'étonnement
(i) Election du 2^ juillet i852. Le détail des diverses élections où Rude a été candidat est emprunté aux procès-verbaux de l'Académie des Beaux-Arts. J'ai relevé aussi d'accidentels pointages de voix au Moniteur universel.
Calvaihe, bronze (i8'i8?-i852). Église Saint Vinccnt-dePaul, Paris.
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tout aussi grand du public et même à l'indignation générale, on nomme M. Simart. Gomme tout Paris s'est occupé et s'occupe encore de cette affaire, on veut savoir ce que c'est que le nouvel académicien. La réponse est : Je n'en Sais rien, je n'ai jamais rien vu de lui. Tu dois penser que nous avons pris cette affaire comme toutes celles du naême genre. Nous savons par expérience qu'il ne faut guère compter sur certaines choses entre les mains de certains hommes. Nous n'avions rien demandé ; nous sommes gros-Jean comme devant (i). »
Il est à peine utile de faire remarquer les exagérations d'un tel récit et l'artifice du détachement dont jyjme |\yje y fait parade. Au vrai, Paris ne s'est guère soucié de cet épisode, triste assurément, des mœurs académiques. Simart, pour n'être pas absolument illustre, n'est pas, non plus, absolument obscur. L'amertume d'une profonde et incurable désillusion perce à chaque ligne de la lettre qu'on vient de lire et c'est là le sentiment de Rude autant que de sa femme. Une dernière fois, le 1 1 décembre de cette même année 1862, le nom du maître paraît dans une bataille académique, pour l'attribution du fauteuil de Ramey fils. Seurre, Jaley, Jouffroy, Ronnassieux et de Ray sont mis avec lui sur les rangs, ainsi qne Gavelier et Danlan aîné, candidats supplémentaires. Je n'ai découvert aucun pointage dans les journaux du temps. Je sais seulement que Seurre lui a été préféré et que Rude hausse en vain les épaules; il ne se console pas.
« Que me veulent ces gens-là? dit-il à ses élèves. Je n'ai rien à démêler avec eux. Rs n'ont qu'à me laisser tranquille. Je vis avec la vérité ; ils vivent avec la con-
(i) Lcllre communujucc par M. Bichol à Moyne, de Dijon. De Fourcaud. 22
vention. Nous ne nous entendons pas ; nous ne sommes pas faits pour nous entendre. Je n'ai qu'à les plaindre ; je n'ai pas à leur en A^ouloir. » Nous ne nous trompons pas à ces charitables ironies : une blessure s'y va cachant. Admirons une fois de plus les illusions dont se paie notre misérable nature humaine! Le véhément, l'implacable ennemi de l'académisme , ne se tient pas du dépit de ne pouvoir être académicien ! . . .
En mil huit cent quarante-huit,
D^inévitables digressions, provoquées par Tenchaînement des idées, nous ont, de nouveau, contraint d'anticiper sur Tordre chronologique. Hâtons-nous d'y revenir. Au mois de février iSliS, une révolution s'est faite, de laquelle ont, certainement, profité les artistes et qu'ils ont, presque tous, acceptée d'enthousiasme. Il est dans notre plan d'étudier l'œuvre de François Rude en ce nouvel état de choses, inspiré de principes qui lui sont chers. Les relations de la République de Février et du monde des arts valent bien, d'ailleurs, qu'on s'y appesantisse. L'histoire de nos mœurs, au XIX® siècle, n'a pas de chapitre plus singulier.
Nous n'avons pas vu que le personnel des ateliers, à de rares exceptions près, ait beaucoup sacrifié, sous le règne de Louis-Philippe, à la politique active. Drolling le fds et les SchefTer ont trempé sans bruit dans le carbonarisme; le peintre Jeanron, assez inoffensif, appartient à la classe des tribuns d'estaminet; David d'Angers, comme Rude, manifeste ses sentiments républicains et ne se range pas au nombre des vrais militants. Si l'on sent, chez les artistes, des aspirations libérales, elles sont discrètes et de petit comité. On tient à vivre en paix avec le pouvoir, dispensateur des commandes, arbitre des récompenses ; on ne laisse percer sa mau-
vaisc humeur qu'à Fégard du jury de la Liste civile. Ce qui a fini par développer Finstinct de révolte parmi les sculpteurs et les peintres c'est à n'en pas douter, le continuel déni de justice du Salon. Aux approches de i848, le mouvement réformiste, les récriminations sociales, formulées au dessert des banquets d'opposition, la revendication même du suffrage universel ne secouent pas leur indifférence. Ils en veulent à la Liste civile, non au ministère et à M. Guizot. Donner l'assaut à ce bourg pourri de l'art officiel qu'est l'exposition du Louvre, voilà leur vœu par excellence. Ce n'est qu'^à la longue, à force de colères rentrées et de stériles protestations qu'ils se prennent à espérer d'un bouleversement général le coup de main dont ils ont besoin. Jeanron fait de ce point de vue son thème favori dans tous les colloques de circonstance. Un mois avant la chute de la monarchie, des conciliabules d'artistes et de critiques exaspérés ont lieu, régulièrement, à l'hôtel Pimodan, en plein quartier du Carrousel, chez le curieux et délicat Jules Boissard, peintre, poète et musicien, atteint de la maladie du dilettantisme, affolé de paradoxe et de raffinement (i). En un vieux salon de style Louis XI Y, aux boiseries rehaussées d'or, à la corniche décorée de peintures mythologiques, nos discuteurs s'échauffent, assis sur des fauteuils et des canapés anciens couverts de tapisseries aux nuances passées, reproduisant des chasses d'Oudry ou de Desportes. Au-dessus de la cheminée en marbre séranco lin, un éléphant doré soutient une tour de guerre éventrée d'un cadran d'horloge à chiffres bleus. De ce noble milieu transformée en tabagie, partent des théo-
(i) Sur Jules Boissard, cf. Théophile Gautier : Notice en tête des Œuvres complètes de Baudelaire.