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architectes à protéger les galeries et on leur aménage un poste où ils boivent, fument, clabaudent, battent les cartes, dissertent, prophétisent, se disputent, se divertissent avec extravagance. Rien n'égale les journées de corps de garde pour Tincohérence des propos. « Dressons en trois jours l'inventaire des collections, propose le gros Ziégler. » — « Gourons embrasser Lamartine à riIôtel-de-Ville, beugle Couture. » L'esthétique et la politique se confondent, du matin au soir, en des motions coquecigrues,pour la plus grande gloire de la liberté. En cette façon de carnaval, les nerfs, trop tendus, se détendent (i). On n'a, du reste, que de bonnes nouvelles à se communiquer. Le critique Thoré devient un personnage influent et son action ne peut être qu'heureuse. Le ministre de l'Intérieur, Ledru- RoUin, va reconstituer l'administration des Beaux- Arts suivant un esprit libéral. David d'Angers s'est vu confier la mairie de l'arrondissement de Saint-Sulpice ; il sera demain député du département du Maine-et-Loire. Les artistes, à l'avenir, défendront leurs droits sur tous les terrains. Il semble qu'un nouvel âge d'or se prépare.
La République, il faut le dire, ne néglige rien. Point de semaine où ne s'imprime au Moniteur quelque « Appel aux artistes », quelque projet pour l'enseignement, quelque rapport sur les moyens d'honorer l'Art à Paris ou en province. Désormais, l'État n'entend se réserver que la gestion matérielle des expositions. Dans tout jury, une part des jurés pourra être désignée parle gouvernement; il appartiendra aux intéressés de nom-
(i) Sur l'attitude des artistes en i8i48, cf. Ph. de Chennevières, Souvenirs d'un directeur des Beaux-Arts, 3® partie : Le Louvre en i848.
mer le plus grand nombre. Des privilèges sont accordés à rinstitut, mais restreints et contrebalancés : celui, par exemple, d'être représenté toujours dans les commissions importantes. Pour les commandes de travaux, le pouvoir, tout en maintenant son droit de les attribuer directement, annonce son intention de les donner le plus possible au concours. S'il charge Ghenavardde décorer les murailles du Panthéon d'une immense suite de compositions résumant l'Histoire humaine(i), il met au concours une figure peinte et une figure sculptée de la République, une allégorie pour les coins des Monnaies, une figure emblématique à placer en tète des actes publics. Les littérateurs sont invités, en même temps, à élire deux d'entre eux pour siéger dans la commission officielle de souscription aux livres sur l'art. La sollicitude administrative doit s'étendre à tout.
D'autres raisons ajoutent à la popularité du nouveau régime auprès des artistes. Le désir d'apaisement qui est dans leurs âmes généreuses s'enchante aux discours modérés des hommes du gouvernement, à leurs constantes exhortations à la tolérance. Lamartine, inépuisable de belles harangues, entonne trois ou quatre fois par jour le cantique de la paix sociale. On n'a garde d'oublier les services rendus à la démocratie par les bonapartistes, ces alliés d'hier des républicains. Le 18 mars, un décret décide « qu^un monument sera érigé au maréchal Ney, sur la place même où il a été fusillé » . Les circonstances ne permettront pas de réaliser ce projet de si tôt : il n'importe ! L'effet est produit. Le 19 mars, la ville de Bourbon- Vendée est au-
(1) Les cartons de Chenavard, jamais exécutés sur les murailles, appartiennent aujourd'hui au Musée de Lyon.
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lorisée, sur sa demande, à reprendre son nom de Napoléon-Vendée, lequel se recommande « de souvenirs glorieux ». Le 22 juillet, quand le statuaire Joseph Brun aura sommé l'Assemblée nationale de faire disparaître l'Arc de triomphe les deux groupes d'Etex, la Résistance ou Mil huit cent quatorze et la Paix ou Mil huit cent quinze, sous prétexte que l'un rappelle {( la défaite et la mort de nos frères à la voix des tyrans » et l'autre « une paix honteuse », David d'Angers absoudra, du haut de la tribune, « l'écriture des faits accomplis », Les mots de réconciliation, d'union, de fraternité sont dans toutes les bouches. C'est à la fraternité qu'on dédie de grandes fêtes populaires, d'un appareil tout classique, comme celle du 21 mai, dont Charles Blanc a conçu le décor : « Le centre du Ghamp-de-Mars sera marqué par une statue de la Béj^ublique française, de huit à dix mètres de hauteur, assise sur une large base régulière, disposée en gradins, sorte de forum en hémicycle où l'on accédera par quatre escaliers. A l'entrée de ces escaliers, des lions de proportions colossales, surmontés d'un emblème de fraternité, porteront les armes de la ville de Paris et des principales villes de France. Les drapeaux des travailleurs seront réunis en un vaste et imposant faisceau autour du socle du monument, en sorte que la Bépublique se dressera au milieu de ce groupe, symbole de force, d'union et de travail (i). » Le soii* d'une autre fête, au retour du feu d'artifice, on fait cortège à Ledru-BolUn jusqu'au ministère et, là, il ne peut s'empêcher de prononcer une allocution mystique et idylUque qui lui vaut d'interminables acclamations : « Tout à l'heure, dit-il, monté sur la plate-forme de
(i) Mon'Ueur ojjiciel du aO avril i848.
l'Arc de triomphe, je contemplais avec émotion, du haut de ce monument élevé à nos gloires, les grandes scènes déroulées sous nos regards. Tout à coup un ac-en-ciel a brillé; j'ai senti mes paupières s'humecter à la vue de ce signe d'union et de concorde et j'ai cru y reconnaître une sanction divine de notre immortelle, de notre évangélique devise : Fraternité l (i) » Des effusions de bonne foi, des réjouissances pour faire diversion à des révoltes d'appétits, à des souffrances cachées et à des émeutes, telle est exactement la note de la période de i848.
On pense bien que Rude partage les sentiments de ses amis, sinon tout à fait leurs ivresses. Sa nature équilibrée par l'âge répugne aux exagérations. C'est faiblesse, alors qu'on est vainqueur, de se griser de son triomphe. Il ne s'agit plus de mourir en combattant et en criant ; il s'agit de vivre en travaillant, de glorifier la République en des œuvres, en des actes, non en des bavardages et des chansons. Un deuil de famille, plein de douloureux ressouvenirs, rend encore le labeur plus nécessaire au maître, et plus doux le silence. Son beau-père, Louis Frémiet, est mort, à Mons, le 9 janvier dernier. De l'ouvrage, il en a tout autant qu'il en désire. L'Etat lui a commandé, naguère, une statue à laquelle nous viendrons bientôt : Jeanne d'Arc écoutant ses Voix. A la ville de Paris, il doit le Calvaire, destiné à l'église Saint-Vincent-de-Paul et que nous avons été amené à décrire, par avance, en regard de ses autres compositions religieuses. La ville de Dijon attend toujours de lui une figure en marbre pour son Musée : il médite à son intention Hébé et V Aigle de Jupiter. Pour répondre à un désir d'Anatole
(1) Moniteur officiel du 28 avril i848.