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Devosge, l'idée d'un Amour dominateur du monde lui est venue. Quelque joie qu'il éprouve des récentes transformations politiques, il s'absorbe donc, plus fervent que jamais, dans la sculpture. Et voilà qu'à Fimproviste, à la veille des élections générales, des Dijonnais le veulent avoir pour candidat. Son premier mouvement est de se récuser; mais on insiste, on lui fait un devoir de se laisser mettre en avant et, non sans appréhension, il rédige cette lettre d'acquiescement, insérée au numéro de début d'un journal créé à Dijon : la République :
Paris, 3o mars, i848.
« Amis ! la proposition que vous me faites, au nom de mes compatriotes démocrates, m'honore autant qu'un républicain puisse être honoré, les circonstances sont telles que, pour charger un homme de si grands intérêts, il faut que cet homme ait toute votre confiance. Vous avez mis la vôtre en moi; je vous en remercie. J'ai l'orgueil de dire que vous ne vous êtes pas trompé quant aux opinions politiques ; mais cela suffit-il ? Si vous me dites : oui, je m'offre à vous sans réserve, corps et âme.
« Je crois qu'il est inutile de vous envoyer ma profession de foi puisque vous m'avez choisi. Je vous dirai seulement que je suis démocrate radical. Je n'ai jamais compris toutes ces mesures si élastiques, en politique surtout : je n'en veux pas. Toutefois, j'ai accepté avec admiration les bases fondées sur la tolérance, exposées par le gouvernement provisoire, après notre glorieuse liévolution.
(( Je vous serre la main fraternellement. — Rude (i). »
(î) Journal La République, de Dijon, n^ i, 12 avril.
Ce manifeste, très évasif sous sa nette apparence, ne semble pas avoir produit grande impression sur les électeurs. Toutes les confusions d'idées, déjà si souvent relevées et expliquées en Rude, s'y accusent à plein. Celui qui a donné, parallèlement, un monument à Bonaparte et un tombeau à Godefroi Cavaignac, rejette les nuances de politique indécises ou, d'après son bizarre qualificatif, élastiques ! Il se réclame, du même coup, de la démocratie radicale et de la tolérance ! On ne s'étonne pas que sa candidature soit médiocrement prise au sérieux. Au rapport du D' Legrand, elle serait écartée définitivement sur l'intervention du préfet de la Côte-d'Or et par ce motif que « Rude n'est pas assez instruit » . En l'absence de documents positifs, une seule remarque est permise. La République a publié la déclaration de principes de l'artiste sans un mot de commentaire et pas un journal, ni dans le moment, ni parla suite, .n'y fait la plus légère allusion. En serait-il ainsi pour l'entrée en ligne d'un candidatefficacementpatronnépar un groupe? Tout nous porte à croire qu'on a lancé un simple ballon d'essai.
L'une des typiques préoccupations des hommes de i848 vise l'enseignement civique et l'organisation de belles solennités scolaires. Jean Reynaud, président de la haute commission des études scientifiques et littéraires, a tracé ainsi le programme des fêtes, appelées, pense-t-on, à frapper utilement les jeunes esprits : « Chaque école, précédée de sa bannière, viendra présenter des champions et tous, après avoir reçu des mains du ministre, non point une couronne, symbole d'une vanité que la République condamne, mais un rameau fleuri du printemps, préluderont à leurs disputes intellectuelles par un banquet de frères (i). )>
(i) Moniteur universel, 'ii avril.
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Tout d'abord, doit avoir lieu la réunion des salles d'asile, au Panthéon. Au milieu d'une assemblée d'enfants, on juge bon qu'il soit érigé une République gigantesque et l'on en demande la figure décorative à François Rude. C'est déjà la fin de mai : le sculpteur n'a devant lui que quatre semaines. En un jour de verve, il a modelé une colossale tête de femme, coiffée du bonnet phrygien. Des ouvriers, sous sa direction, échafaudent une armature proportionnée qu'on garnit de plâtre ou qu'on drape d'étoffes de laine rigidifiées par un enduit. La déesse apparaît debout, tranquille, protectrice, étendant sa pique sur une ruche d'abeilles, emblème du travail. Est-ce très beau ? Nous ne voyons rien dans la donnée que d'assez commun ; mais le colosse n'est pas plutôt affermi sur son piédestal que les ateliers nationaux se soulèvent et que l'émeute gronde dans la rue. Aux coups de canon dont le Panthéon est la cible, la figure chancelle et s'écroule. Rude ne sera jamais même indemnisé de ses frais. Encore les néfastes journées de juin n'ont-elles détruit qu'une charpente habillée, une simulation vulgaire de statue. Elles eussent aussi bien anéanti un chef-d'œuvre. N'ontelles pas fait couler le sang des hommes en ruisseaux ?. . .
C'est pourquoi le bon statuaire commence à se désabuser, non de ses convictions, ni de ses aspirations, mais de sa croyance au règne prochain de la justice et de la raison sur la terre. Depuis son retour de Belgique, on s'achemine toujours, sans avancer. Deux dynasties ont été renversées, la démocratie est maîtresse, tout s'est renouvelé, et l'on s'agite encore, et l'on continue à soufrir. Les nations courent aux changements comme les malades se jettent fiévreusement d'un lit dans un autre avec la vainc espérance de trouver le repos. Que de
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loyaux efforts trompés! Quels avortements des plus généreuses initiatives! Les formes de gouvernement sont des façades plus ou moins somptueuses et bien ordonnées, derrière lesquelles s'abritent les immuables fatalités humaines. Notre faible nature s'épouvante à se ressaisir, éternellement, en face d'elle-même et de ses incurables misères, en toute condition imaginable, et se traîne sans cesse entre ses illusions et ses regrets. Nous avons entendu les doléances de Sophie Rude un peu après la chute de Charles X; écoutons, maintenant, ses lamentations en pleine ère démocratique : « Les affaires publiques sont tellement embrouillées qu'on n'en saurait parler. Bien des gens qu'on aurait cru honnêtes se fourvoient, pour ne rien dire de plus. On a l'air de retourner à ce qu'on a renversé, et le pauvre peuple attend avec patience et, toujours, supporte ses maux avec courage, tandis que bien des riches égoïstes se désolent tout haut, à écœurer tout le monde, car ils ne manquent de rien, sinon de quelques superfluités. Honte à ceux qui oublient qu'à leurs côtés on manque de pain ! Gomment cela fmirat-il? Nul ne peut le savoir (i). »
Hélas ! Cela ne finira pas : telle est l'implacable destinée sociale. Le vrai sage comprend seul les satisfactions théoriques et s'en peut contenter ; mais le définitif avènement de la République est lointain encore. Le prince Louis-Napoléon, élu député à la faveur de son nom et sous le couvert de ses déclarations républicaines, s'élève, à travers les crises renaissantes, au premier poste de l'Etat. A la distribution des récompenses, après le Salon de 18/19, ^^^ artistes l'accueillent d'une
(i) Lettre à M'"^ Moyne sans date, mais, assurément, postérieure aux journées de juin.