STATUE DU GÉNÉRAL BERTRAND A CITATEAUROUX
iconique. A son avis, un sculpteur commis à dresser en pied un personnage d'histoire manque à sa vraie tache s'il en fixe la ressemblance dans une attitude convenue. On attend de lui qu'il l'évoque dans une action définie, à la fois réelle et symbolique, synthétisant sa vie et son âme, faisant saillir d'un coup les qualités pour lesquelles on l'admire et comment on le doit juger. Ce qui l'a frappé par dessus tout chez le général Bertrand, ce n'est pas son talent militaire : c'est l'inaltérable fidélité de son cœur. Quel moyen a-t-il trouvé d'extérioriser cette pensée par les ressources de la plastique.^ Il a figuré son héros au moment où il débarque en France, après la mort de Napoléon, l'épée d'Austerlitz et les dernières volontés du maître dans les mains. Le navire qui vient de l'apporter nous laisse voir un nom et une date inscrits sur son bordage : u Sainte-Hélène, 1824 », et la borne à laquelle il s'amarre est gravée de ce seul mot : « France » . Il n'en faut pas plus pour préciser le souvenir.
Maigre, de haute taille, la physionomie empreinte de religieuse tristesse, le général s'avance vers nous sur la frêle planche qui lui sert de passerelle et qu'il fait ployer en marchant. Son pied gauche a déjà touché le sol : il ne semble pas en avoir conscience. L'épée du capitaine, à demi enveloppée d'une écharpe de ceinture, pose sur ses deux mains étendues comme sur un coussin et, de sa main gauche, par surcroît, il tient la feuille de papier déroulée du testament impérial. Ses yeux s'absorbent en une contemplation attendrie de telles reliques. La pitié se mêle au fond de son âme martiale, au regret incessant, au sentiment de l'irréparable malheur. C'est la fin du long devoir courageusement accepté, doucement accompli.
Le costume est celui des généraux de l'Empire :
habit brodé ouvrant sur un gilet échancré du bas en triangle, culottes serrées, bottes montant jusqu'aux genoux. Les vêtements faits à la particularité du corps, ne se creusent ou ne se brident que de plis simples, sans affectation de pittoresque. Même lorsqu'il doit habiller ses figures. Rude les prépare toujours, suivant l'usage, à l'état de nudité, pour ne rien livrer au hasard (i). Le détail, ainsi s'incorpore à l'ensemble au profit de l'intime unité. Un seul pan de draperie, au bronze de Ghâteauroux, trahit l'artificiel arrangement : à savoir, le grand manteau jeté sur Tépaule gauche et recouvrant à moitié l'emblématique navire. J'ai déjà signalé un pareil manteau « à la Cartellier », à Beaune, sur l'épaule de Gaspard Monge et je n'ai pu regarder sans une sorte de crainte la lourde cape, prête à tomber. Ces draperies qui n'ont d'autre but que d'amphfier les lignes d'un ensemble devraient être exactement posées et naturelles. Si elles jouent un rôle trop exclusivement décoratif et semblent, en outre, gêner le personnage, elles arrivent, par la force des' choses, à gêner le regard du spectateur.
Non plus que pour la statue de Monge, nous ne reprocherons au statuaire d'avoir trop demandé, pour celle de Bertrand, à l'intelligence publique. On ne saurait la bien comprendre, il est vrai, sans être au courant de l'événement qu'elle commémore, mais nul n'est censé ignorer l'histoire de son siècle et c'est le moins qu'on fasse allusion aux épisodes à caractère en des monuments consacrés à leurs héros. L'artiste n'excède son droit, à cet égard, que s'il glisse aux spécu-
(i) Nous avons, sur ce point, les témoignages des élèves de Rude et un Rapport d'inspecteur des Beaux- Arts qu'on retrouvera [)lus loin, attestant qu'il a vu la statue du maréchal Ney, dans l'atelier de la rue d'Enfer, à l'état d'académie nue.