‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 72 sur 111 · STATUE DU GÉNÉRAL BERTRAND A CIIATEAUROUX · texte numérisé non relu

STATUE DU GÉNÉRAL BERTRAND A CIIATEAUROUX

lations intellectuelles où la plastique n'a que faire. Ici, moyennant une brève explication initiale, tout est clair Nous avons devant nous le débarquement du général apportant de Sainte-Hélène son dépôt sacré. Le fait même du débarquement se spécifie par l'indication schématique du navire, par ses amarres et sa passerelle volante, par les deux mots inscrits : Sainte-Hélène — France. Le lieu de la scène déterminé, la pure plasticité garde ses droits intacts et les fait valoir. Une critique méticuleuse conduit à remarquer que la figure, marchant sur un plan légèrement incliné en avant, a Tair de manquer d'aplomb et que, sous un certain ])rofil, le lourd manteau, déployé à gauche, déjette l'allure au lieu de l'assurer. On s'étonne, d'autre part, de la forme par trop conventionnelle et classique du vaisseau, en si complète opposition avec le réalisme de tout ce .qui l'entoure. A quoi bon ce gros câble tressé, comme moulé sur nature, pour retenir ce bateau mesquinement fictif? Mais ces défauts s'effacent dans la fière et touchante solennité de l'expression. La statue du général Bertrand est une sculpture historique d'une ferme originalité, marquée du sceau héroïque, étrangère aux esthétiques du passé, totalement française (i).

(i) La statue de Ghâtcauroux mesure trois mètres de hauteur. Aux t[uatre faces du piédestal, en marbre blanc veiné, donné par l'Etat, des inscriptions reproduisent les états de service du général Bertrand et deux lignes détachées, à la base, constatent que l'œuvre du Comité a duré de i846 à i853.

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La statue du maréchal Ney, à Paris.

A peine venait-il d'achever le modèle du bronze de Châteauroux, en 1862, que Rude eut à s'occuper d'une autre statue d'histoire dont il avouait avoir rêvé dès longtemps : la statue du maréchal Ney. J'ai dit plus haut, à propos des entretiens du sculpteur avec Dupin aîné, tandis qu'il modelait son buste, que dès ce moment, le désir de l'œuvre a dû fermenter en son esprit. Il était certain que l'on dresserait, tôt ou tard, un monument d'expiation au malheureux prince de la Moskowa, victime de circonstances fatales desquelles on ne fit pas compte et jugé au nom de la politique. Le sort voulait que les persévérantes réclamations de l'opinion publique en faveur de la mémoire du condamné de 181 5 eussent au moins cet aboutissement (i).

L'exécution de Michel Ney avait causé en France, une indignation profonde, une populaire douleur, un inexprimable deuil militaire. Norvins a écrit avec justesse : « Toute l'armée prit pour elle le coup qui avait frappé son héros. » Néanmoins, tant que dura la Restauration, la force et la discipline continrent l'explosion des colères. Il faut arriver jusqu'à la Révolution

(i) Michel Ney, duc d'Elchingen, prince de la Moskowa, maréchal de France, né à Sarrelouis, aujourd'hui en Prusse Rhénane le 10 janvier 1769, fusillé à Paris, le 7 décembre i8i5.

LA STVTl E Dl MARECIIOL >EY A PARIS 869

do i83o pour voii- Iradiiire en actes ce mouvement qui courait partout pour la réhabilitation du maréchal. Le 12 novembre i83i, on discutait à la Chambre, une pétition des habitants de la Moselle, ses quasi compatriotes, demandant que ses restes fussent transférés au Panthéon et qu'il lui fût érigé un monument aux frais de rÉtat. « Ce n'est pas un tel honneur qu'exige avant tout, la mémoire du maréchal, s'écriait Dupin : c'est la révision du procès, l'annulation de l'injuste et illégal jugement qui le flétrit encore. On a violé, contre Ney, la lettre formelle d'un traité stipulant l'amnistie générale ; on a entravé la liberté de la défense...» La Chambre votait le renvoi de la question au Conseil des ministres, immédiatement, sans restriction (lY Comme pour sanctionner ce vote, le roi, huit jours après, élevait Joseph-Napoléon Ney, prince de la Moskowa, fils aîné du maréchal, à la dignité de pair de France (2), mais la maréchale veuve et ses quatre enfants, aspirant à une réparation plus directe, faisaient parvenir à Sa Majesté une requête solennelle en réhabilitation du mort. Cette requête, examinée en conseil royal, valait bientôt à la famille une réponse infiniment honorable, quoique concluant à une fin de non-recevoir et dont voici la substance : « Le gouvernement de Louis XVIII, en déférant à la justice le maréchal Ney, couvert par une convention pn règle, a manqué à la foi jurée. La réhabilitation du condamné est acquise en fait. Malheureusement, les conditions particulières de notre législation ne permettent pas de lui donner une forme judiciaire. » Le jeune prince de la Moskowa s'efforçait en vain d'obtenir une pluseffec-

(i) Moniteur officiel du 1 3 novembre i83i. (2) Ordonnance royale du 19 novembre i83i, au Moniteur. De Fourcald. 24

tive satisfaction. Jusqu'en 1887, il refusait de s'asseoir aux bancs des Pairs, ne voulant disait-il, paraître au Luxembourg qu'après avoir gagné à jamais la cause de son père. Il ne passa outre à sa résolution que par la conscience qu'il lui serait plus aisé, dans l'Assemblée haute, de poursuivre sa tâche fîUale et de rendre, en même temps, à l'ordre public, des services dignes de lui (i).

Passé 1 83 1 , nous voyons le nom du maréchal Ney mêlé, à plusieurs reprises, aux débats parlementaires, et la sympathie générale s'attacher à sa mémoire de plus en plus. En i832 M. de Salverte propose à la Chambre d'ouvrir les caveaux du Panthéon à la dépouille de quelques hommes illustres ; Pages requiert que Michel Ney soit compris dans le nombre. La proposition est retirée par son auteur, mais l'amendement de Pages a été approuvé de tout le pays (2). Armand Carrel, cité devant la cour des Pairs, pousse ce cri : « L'exécution du maréchal Ney fut un abominable assassinat. » Le général Exelmans intervient au plus fort du tapage : « Oui, je suis de l'avis de M. Carrel : l'exécution du maréchal Ney fut un abominable assassinat (3). » Autre incident en i846, encore à la Chambre des Pairs. Le duc Pasquier a fait allusion à la condamnation de Michel Ney et prononcé le mot de dégradation ; le prince de la Moskowa, absent de la séance, lui répond le lendemain, avec une véhé-

(i) Voir le texte de la Requête : Dupin aîné, Réquisitoires, t. III, à l'Appendice, et les explications présentées par le prince de la Moskowa, à l'Assemblée législative (séance du i8 juillet i85i).

(2) La proposition Salverte, déposée le 20 novembre i83i, est venue en discussion le 8 février suivant. Cf. Archives parlementaires, p. 36o, Procès-verbaux, 3, p. 619, au Palais-Bourbon et Moniteur officiel du 9 février i832.

(3) Cour des Pairs : procès d'Armand Carrel, au Moniteur.

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