‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 73 sur 111 · LA STATIE DU MARÉCHAL NEY A PARIS · texte numérisé non relu

LA STATIE DU MARÉCHAL NEY A PARIS

meiice indignée : « On a osé parler de dégradation. Ah ! les ennemis de mon père, Monsiem- le duc, ont bien pu le tuer, mais le dégrader... jamais (i) ! » Désormais, il suffit d'évoquer devant une assemblée le drame de Tavenue de l'Observatoire pour soulever des orages. Quelle passion déchaînera Victor Hugo, par exemple, le jour où combattant un projet de la revision de la Constitution, en i85i, il lancera aux royalistes cette retentissante apostrophe : « Prenez garde au Luxembourg ; n'allez pas tous de ce côté, vous finiriez par y rencontrer le spectre du maréchal Ney (2). » Le procès, somme toute, est moralement, sinon légalement, en grande voie de cassation.

Mais ce n'est pas dans les seuls milieux politiques qu'on se souvient du « Brave des braves ». Dès 1887, lors de l'ouverture du Musée de l'Histoire de France au château de Versailles, on salue avec plaisir, dans la galerie des maréchaux, son portrait peint, par Langlois ; dans un des vestibvdes, un exemplaire en plâtre de son buste, sculpté par Houdon ; et, dans une des salles de l'Empire, le tableau très connu de Meynier qui le représente a remettant aux soldats du 76" régiment les drapeaux français retrouvés à l'arsenal d'Insprunck » (3). Le condamné de la Restauration est.

(i) Chambre des Pairs, séances des 19 et 20 juin i846.

(2) Assemblée législative, séance du 17 juillet i85i.

(3) Donnons quelques détails sur les trois œuvres relatives au maréchal Ney, au Musée du Château de Versailles. Le portrait original de Langlois a été, de longue date, enlevé de la salle des maréchaux et remplacé par une médiocre copie, signée de Bataille, peintre et conservateur adjoint du Musée, mort en 1880. Le buste de Houdon, en [)làtre, a été moulé sur le marbre exposé par le grand scul[)teur au Salon de i8o4 et qui se trouvait, en 1870, dans la salle des maréchaux, aux Tuileries, l^our le tableau de Meynier, souvent reproduit par la gravure, il fut peint en i8o5 et parut, pour la première fois, au Salon de 1808. Il contient une

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par là, réintégré d'office parmi nos gloires nationales. David d'Angers, de son côté, fait entrer la figure de Michel Ney dans la série de ses médaillons expiatoire (i) et livre au public une médaille à l'effigie laurée du héros et un médaillon ressuscitant la victime, la main sur son cœur en face du peloton d'exécution, en face de la longue civière. L'heure approche où l'idée d'un monument, émise naguère par les pétitionnaires de la Moselle sera officiellement reprise. C'est un vœu général si manifeste que, trois semaines après la révolution de février, le gouvernement provisoire y fait droit par un décret d'un laconisme saisissant, dépourvu de tout préliminaire : « Un monument sera élevé au maréchal Ney sur le lieu même où il a été fusillé (2). » Pas un mot de plus, et cela suffit.

Je me trompe : cela ne suffit point. Le Moniteur officiel, nous apprend que Lamartine, à l'occasion de ce décret, a reçu, à l'Hôtel-de- Ville, une députation de vétérans de la Grande-Armée et d'habitants de Sarrelouis, ville natale du vainqueur d'Elchingen. En leur nom, le vieux colonel Deniset lit une adresse aux « Citoyens gouvernants » où s'implique la persistante énergie du sentiment des foules : « C'est vivement émus que d'anciens soldats de la République et de l'Empire viennent, avec des enfants de Sarrelouis, toujours restés nos frères par le cœur, vous apporter l'ex-

bonne figure du maréchal, qu'on a lieu de supposer exécutée d'après nature. Rude a certainement vu ces trois ouvrages.

(i) Cette série comporte les médailles des frères Bandiera, les patriotes italiens, des quatre sergents de La Rochelle, de Labédoyère, du maréchal Ney, des massacrés de Galicie et des frères Foucher. La médaille de Ney est de i846. Cf. H. Jouin ; David d'Angers et ses relations littéraires, p. 265-67.

(2) Décret du 18 mars i848, déjà cité.

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pression de leur profonde reconnaissance, pour l'hommage que vous rendez au Brave des braves... Il vous appartient de compléter la réhabilitation en signant un décret qui déclare à la France, à l'Europe entière, nul de toute nullité, dans son effet moral et politique, le jugement du 7 décembre 181 5, comme inique et infâme. )) Lamartine répond à cette adresse par des fauxfuyants sonores et de belles phrases à là gloire de Fil- Uistre soldat (i). Encore un coup, Michel Ney ne sera jamais réhabilité que par l'érection d'un bronze.

Il est de tradition qu'on a pensé tout de suite à confier l'œuvre au sculpteur de l'Arc de triomphe. Même un Rapport de Romieu, directeur des Reaux-Arts en i852, l'affirme positivement (2). Rien que cette pièce soit postérieure de quatre ans à la décision du Gouvernement provisoire et que pas un document de rS/iS ne témoigne du fait, je le tiens pour très vraisemblable, n est possible aussi que le principe d'une statue du maréchal à l'instant de sa mort ait été, d'abord, adopté : rien n'est plus conforme à la pensée du décret. Seulement l'argent manque, les besoins s'accroissent, les crises se succèdent. On remet à des jours meilleurs la réalisation du dessein. De 18/I8 à i85o, personne ne s'y est plus attaché, en somme — hors le statuaire.

Le logis qu'il habite, rue d'Enfer, est tout voisin de l'avenue de l'Observatoire, à deux pas du coin sinistre où le condamné s'abattit. Sa songerie le ramène sou-

(i) 27 mars i848. Cf. Moniteur du 28.

(2) Rapport de Romieu à M, de Persigny, ministre de l'Intérieur, en date du 2.5 mars i852 : « Lorsqu'il lut question d'ériger le monument do iS/^S, il fut décidé que la statue du maréchal Ney serait en bronze cl que l'exécution en serait conjiée à Rude, l'un fie nos statuaires les plus distingués. » (A^rchives delà Direction des Beaux-Arts.)

vent vers l'endroit tragique ; jamais il n'y passe sans se souvenir et, chaque fois qu'il se peut étendre, dans la conversation, sur Thorrible fin de Michel Ney, il est intarissable. Les moindres détails lui sont connus par les récits de Dupin. Son ami Etienne Arago l'a, de plus, accointé au concierge de l'Observatoire, l'un des rares témoins de l'exécution et qui a aidé à transporter le cadavre à l'Hospice de la Maternité. Il sait jusqu'aux minutes affreuses de l'épilogue; il se passionne à évoquer l'ombre ensanglantée du vaillant homme. « S'il avait voulu être sauvé, dit-il, un moyen s'offrait à lui : Sarrelouis, sa ville d'origine, venant de nous être arrachée. Mais non ! 11 entendait rester Français, fût-ce pour mourir. Quand les fusils s'abaissaient déjà pour le foudroyer, il cria : Vive la France ! C'est un trait sublime — d'un sublime sans précédent... » A ses élèves, le maître raconte volontiers, et toujours d'une pareille émotion, la matinée suprême du pauvre grand bon/wmme : « Ney, cette nuit-là, avait dormi tout habillé comme à la veille d'une bataille. A cinq heures, il était debout. On introduisait la maréchale avec ses quatre enfants et sa sœur, et les deux femmes poussaient des cris déchirants pendant que le maréchal, parfaitement calme en apparence, prenait les quatre enfants sur ses genoux, à tour de rôle, et leur donnait des conseils. Huit heures du matin... Allons ! c'est fini. 11 faut mourir... Le Brave des braves est vêtu de sa grosse redingote de drap, d'une culotte noire, de bas de soie ; il se coiffe de son chapeau de feutre, tout tranquillement, comme s'il allait se promener, et s'avance de son pas ordinaire, oh ! sans aucun trouble, entre deux lignes de soldats qui ont honte... Une voiture de place l'attend là-bas, dans le jardin même. Où le conduit-on ? — Sans doute dans la plaine de Gre-

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nelle, où l'on a fusillé Labédoyère. — Pas du tout. A mi-chemin de l'Observatoire, la voiture s'arrête. C'est ici. Ney sursaute malgré lui et regarde... Ici où ailleurs, qu'importe ? Le temps est froid, la terre est dure, il y a dans l'air une brume glacée. Personne aux environs. Deux trois passants paraissent et disparaissent, frileux, pressés. Le piquet de fantassins semble être venu là pour faire l'exercice. Cette voiture qui s'en va n'éveille pas de soupçons. Qui diable se douterait que l'on s'apprête à fusiller comme cela, un maréchal de la Grande-Armée P.. . Voilà qu'il se dirige vers les exécuteurs, et les salue, aussi paisible, aussi simple que s'il eût été dans la cour de son hôtel. On veut lui bander les yeux... Ah! par exemple, il se révolte : « Oubliez-vous, Monsieur, que j'ai l'habitude depuis vingt-cinq ans, de regarder en face les boulets et les balles ! » Au front du peloton, il dit, d'une voix qui ne tremble pas : « Je proteste devant Dieu, devant la Patrie, devant l'Europe, contre le jugement qui m'a condamné. J'en appelle à la postérité, aux hommes, à Dieu. Vive la France ! » Là-dessus, les fusils s'arment avec un cliquetis et s'épaulent. Ney ôte son chapeau et se frappe la poitrine en criant : « Soldats, droit au cœur ! » Trente coups partent dans un seul bruit. L'homme est tonîbé, la face contre terre. Vite, à grandes enjambées, les soldats se retirent; on voit, à travers la brume, l'escouade se rapetisser, en masse noire. Encore dix minutes: plus rien... Silence complet. Le cadavre est apporté, sur un brancard, à la Maternité, où les médecins l'examinent et où les sœurs de charité l'entourent de prières, à genoux. Il a onze balles dans le corps, le pauvre maréchal : une au bras, une au cou, trois à la tête, six à la poitrine... Il en est tout criblé... Et dire que cela s'est fait en quelques

secondes, à cinquante mètres de cette maison !... Dire qu'on a tué comme un chien un héros couvert de gloire et qui avait été si grand dans la retraite de Russie !... C'est à faire se dresser les cheveux (i) !... »

Hanté de ces violentes images, il n'est pas suprenant que Rude ait conçu une œuvre de deuil, de réparation amère. Peut-être a-t-il fait, dès cette époque, la légendaire esquisse décrite en ces termes par Charles Poisot : « Le maréchal s'y montrait en petite tenue militaire, le bonnet de police de l'Empire à ses pieds, la tête nue. Il allait commander le feu pour la dernière fois. Sa main gauche écartait la longue houppelande et le doigt étendu vers le cœur, indiquait la place aux balles (2). » En tout cas, lorsque, en i85o, le prince Louis- Napoléon, président de la République, et son ministre de l'Intérieur, Ferdinand Barrot, jugent à propos de réveiller la question, le thème est acceptée d'office, probablement à l'instigation de Dupin, alors président de l'Assemblée législative. Barrot, dans son rapport au Chef de l'Etat, définit nettement, malgré des atténuations de langage, le caractère de l'œuvre d'expiation méditée par notre sculpteur : « Ce monument, en raison de son sujet même, doit être d'un aspect sévère et d'une grande simplicité. C'est bien l'esprit de la loi puisqu'elle a 'désigné, pour son emplacement, le lieu désert où le maréchal Ney reçut la mort, sans autres témoins que ses exécuteurs. Vous

(i) Ce récit m'a été fait isolément, mais en termes identiques, par Etienne Arago et par Guitton, s'efforçant l'un et l'autre de rendre jusqu'à la mimique de Rude. Il est, du reste, absolument conforme à l'histoire. '

(2) Cette esquisse, dont on a si souvent parlé, appartenait au docteur Max. Legrand qui l'a léguée au musée de Dijon (1908). Voir, pour la description de Poisot Mémoires de l'Académie de Dijon, année 1857 • ^^otice sur François Rude.

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n'avez pas voulu, Monsieur le Président, que le monument de celui que l'Empereur appelait le Brave des braves fût considéré comme la marque publique d\m irritant souvenir, mais seulement comme le signe d'une réhabilitation proclamée déjà par le cri de la conscience publique. Il fallait écrire quelque part Texpression de ce regret qu'avaient ressenti tant de cœurs, et il convenait de le faire à l'endroit même où le maréchal était tombé. Le monument représentera le maréchal montrant sa poitrine et ouvrant son cœur à la mort... (i). »

\ la fin de ce document, revêtu de l'approbation présidentielle, le ministre annonce qu'il a jeté les yeux, pour Taccomplissement du projet, « sur un de nos plus grands statuaires ». Nul doute qu'il ne s'agisse de Rude, car je découvre, aux archives de la Direction des Beaux- Arts, un billet de l'artiste au directeur Romieu, en date du i6 avril i85o, où il est fait allusion à un entretien qu'ils ont eu ensemble touchant l'emplacement de la statue (2). Les choses, au demeurant, continuent à traîner. Diverses modifications sont, pourtant, à l'étude et l'on paraît incliner, peu à peu, à l'idée d'un bas-relief où serait reconstituée la sanglante scène. Jusqu'au printemps de i852, rien de plus. A ce moment, M. dePersigny, devenu ministre de l'Intérieur, fait, en feuilletant le dossier et en lisant le rap-

(1) Monileiir officiel du 20 février i85o.

(a) (^e billet, du 16 avril i85o, est un rendez-vous donne à Homieu, place de l'Observatoire, afin de s'entendre sur le choix du terrain que l'on pourra disposer « très facilement et à peu de frais » pour la statue. La première phrase indique sans ambages que Kude est, d'ores et déjà, le sculpteur choisi par l'administralion : « Monsieur le Directeur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir, j'ai visité bien souvent l'emplacement que vous m'avez désigné pour y élever une statue à la mémoire du maréchal Ney. ».

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port de BaiTot, des remarques de conséquence. Le monument, tel qu'on l'a imagipé, venge la mort du maréchal sans glorifier sa carrière. C'est là pour lui une grave erreur. En outre, on a trop compté sur les ressources ordinaires affectées aux travaux d'art et de plus en plus insuffisantes. Il écrit donc au chef de l'Etat : « J'estime que le monument du maréchal Ney ne doit pas être considéré comme l'expression d'une réhabiUtation tardive, mais qu'il doit être aussi une sorte d'hommage à la mémoire d'une de nos plus grandes gloires militaires. Il faut donc, tout en conservant à la composition le caractère simple et sévère arrêté dès le principe, lui donner une importance plus en rapport avec l'illustration du personnage et, à cet effet, remplacer le bas-relief de la mort du maréchal par une statue du prince de la Moskowa en costume militaire. C'est dans cette pensée que l'œuvre a été définitivement conçue. Elle représente le héros sur un piédestal portant cette seule inscription : « A la mémoire du maréchal Ney (i). »

Cette fois, l'impulsion est sérieuse. Un décret du 22 mars met à la disposition du ministre un crédit de 5oooo francs, dont 20000 pour la statue et le reste pour le piédestal. Le 27 mai, Rude et Alphonse de Gisors, architecte du palais du Luxembourg, sont chargés, par arrêtés ministériels, l'un de l'architecture et de la construction, l'autre de l'exécution de la statue. Il est prescrit au sculpteur de figurer le maréchal en costume militaire, dans la proportion de 2'", 70 de hauteur, plinthe comprise, et de faire couler son modèle en bronze sur le prix alloué. Le maître, préparé

(i) Rapport de M. de Persigny au prince président, le 22 mars i852.

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