LV STATUE DU MARECHAL NEY A PARTS
Là-bas sera un chœur d'église, chantant le De profundis, et Tarchevêque de Paris viendra donner l'absoute solennellement, au pied de la statue, environné d'un clergé nombreux. En cet autre point se tiendront les musiques militaires, dont les harmonies éclateront sitôt que le ministre de la Guerre aura fait apparaître le bronze, jusque-là voilé. Les orateurs prendront place devant le monument. Et ce sera pour François Rude une belle journée.
Elle a donc rejailli du sol même qui absorba le sang de la victime, la gloire du héros d'Elchingen, Hourrah pour le Brave des braves ! C'est bien lui qui marche vers nous d'un pas résolu, brandissant son sabre de la main droite, empoignant, de la gauche, le fourreau qui battait sa cuisse. Les grandes bottes éperonnées plissent sur ses jambes; il a mis pied à terre pour conduire une attaque, et il va, il va, le bras haut, criant de tous ses poumons, foulant des canons démontés, des bois d'affûts brisés, sans rien voir. Telle est la vigueur de son élan que son épaulette ressaute en l'étirement furieux du bras droit, que sa dragonne fouette lair, que les basques de son habit se soulèvent, que le pan de sa ceinture vole, que son grand cordon de la Légion d'honneur flotte à ses reins. Tout participe à la véhémence de l'action. Une vie farouche emporte cette figure et la pénètre de pied en cap. Sur la tête violemment levée, tournée du côté gauche, le chapeau à plumes se renverse, presque en bataille. Quelle animation dans ses traits ! Quelle puissance dans son cri ! Ce n'est pas en vain qu'on a parlé à Rude du « bras de Ney » , du « cri deNey ». Il nous a fait comprendre l'entraînante magie du geste. Il nous a fait, pour ainsi dire, entendre le formidable : En avant!
Je sais que cette bouche ouverte a souvent provoqué
des étonnemenls et des critiques. David d'Angers la blâme acerbement, et Proud'hon plus encore, dans son livre du Principe de VArt. Le cri du génie de la Patrie, à TArc de triomphe, le cri du maréchal Ney se ruant à un assaut, au carrefour de l'Observatoire, ou plutôt, d'une acception générale, le cri, ce signe de la plus intense émotion humaine, serait absolument indigne de la statuaire... J'avoue ne pas bien saisir l'indignité. Reconnaissons, si l'on veut, que l'art calme, de force concentrée, est, en soi, l'art supérieur ; mais sera-t-il possible de tout y ramener.^ Devrons-nous éviter l'expression ardente des ardentes passions? Est-il indispensable de renier les débordants caractères de la vie moderne ? Les volontaires de Quatre-vingt-douze, s'enrôlant pour la défense du pays en danger, n'étaient point de sangfroid et ne pouvaient pas l'être à l'heure de l'effervescence. Ney, jetant ses soldats contre l'ennemi comme une trombe humaine, ne pouvait se contenir. La bouche crie éperdûment parce que l'organisme entier se surmène et s'exalte. Comment supposer vme pareille tension de muscles, une surexcitation semblable de tout le système nerveux, une si extraordinaire explosion de la volonté communicative sans que la gorge se dilate et que, bon gré, malgré, il s'en échappe des clameurs ou des râlements ? Fermez les lèvres de bronze du maréchal, tout, dans son impérieuse allure, paraîtra grimaçant et artificiel. On ne s'abandonne pas à un tel effort pour faire passer son ame en d'autres âmes en restant muet comme un terme. Ce serait contradiction. Peu nous importe, au surplus, que l'antiquité ait voulu ses grandes figures plus pondérées, plus enrythmiques. Nous prenons les nôtres comme l'existence nous les fournit. Ni la Grèce, ni Rome n'ont connu les fièvres qui nous brûlent, et cet état d'embrasement intérieur