LA STATUE DU MARECHAL NEY A PARTS
OÙ rhomme moderne aspire à se répandre en tous ceux qui Tentourent et les fait communier d'enthousiasme en sa propre action. Il appartient à chaque artiste de rendre, selon son art, toutes les conditions de la vie, qu'elles aient ou non des antécédents antiques. Ce que le sculpteur doit sauvegarder en tout sujet, c'est la silhouette caractéristique. Or, la statue du maréchal Ney est, indéniablement, sculpturale au premier chef. Sous tous les profils les formes de détachent expressivement, sans confusion, quoique avec ensemble. Que si Ton vient à une minutieuse analyse, on est frappé de la significative perfection des moindres détails. Rien n'a été sacrifié à l'audace du mouvement; toutes les parties de l'œuvre sont traitées d'après l'observation, d'une magistrale franchise. C'est bien Michel Ney que nous avons sous les yeux, non point un comparse jouant son rôle. L'intimité de l'homme perce sous l'héroïque personnalité. Nous le sentons foncièrement spontané, enivré de fougue et de bravoure. Un profond manieur d'esprits gouverne jusqu'à ses excès. Ney s'élance sans calcul, par urgence intérieure de pousser en avant et besoin de s'extérioriser. Ses membres tressaillent, secoués par l'irrésistible activité nerveuse, et s'accusent sous les habits en se distendant. Dépouillez-le de ses vêtements, son corps, étudié par Rude, n'a rien de classique, au sens convenu. On n'en ferait pas le corps d'un Achille ou d'un Ajax. La construction, la nervosité, l'agitation fiévreuse dénotent un type moderne. D'un seul mot, le maréchal est une force d'irruption, et non de conception. Il se précipite la tête haute comme ferait un autre tête baissée. Ses prévisions sont secondaires et ses déductions étroites. Il est plus grand soldat, au fond, que grand chef de guerre.
-Vl.iis le 7 décembre est arrivé. Par ordre supérieur, des ouvriers déploient devant le bronze, en manière de voile, un immense drap mortuaire de velours noir, coupé d'une large croix d'argent. Il sied que le deuil parle au début de cette cérémonie douloureuse avant d'être triomphale. Aux environs du carrefour de l'Observatoire se massent, au matin, des détachements de tous les corps de l'armée de Paris, comme pour les funérailles des maréchaux de France. Un pâle rayon traverse le brouillard d'hiver, — ce brouillard qui fut le premier linceul du condamné. De minute en minute, la foule s'épaissit; à midi, l'on a peine à dépasser le jardin du Luxembourg. On entend de loin la croissante rumeur, dominée par les cris des petits marchands de feuilles imprimées : « Achetez la vie et la mort du grand maréchal Ney ». Bientôt, dans l'enceinte réservée, les gradins se garnissent. Une heure sonne; des vivats s'élèvent à distance, qui redoublent en se rapprochant ; on salue le passage du prince Napoléon, représentant l'Empereur. Son Altesse, en uniforme de général de division, prend place dans la tribune centrale. Envisageons l'assistance : on n'aperçoit que croix et chamarres, personnages officiels en habit brodé, magistrats en robe rouge, militaires brillants d'or. Auprès du monument se tient, très entouré, visiblement ému, le prince delà Moskowa avec ses frères, le duc d'Elchingen et le colonel Edgard Ney et son neveu Michel, fils du duc d'Elchingen. Parmi les généraux se signalent Ganrobert, Montebello, de Lourmel, Espinasse... Les ministres sont groupés avec le grand chancelier de la Légion d'honneur, le gouverneur des Invalides, les présidents des Chambres, les grands officiers de la Maison impériale, des diplomates français et étrangers... Cette délégation, portant une couronne
L'Amour dominateur du Monde, marbre (i8.''i8-i857). Musée de Dijon.
LA STATl i: Dl MAllÉCIIAL ^EY A PARIS 385
crimiiiortelles, acclamée au dehors, accueillie, à sou entrée, d'un murmure de sympathie, est celle des habitants de Sarrelouis, toujours fidèles. Point de bruit : les conversations se font discrètes comme à l'église. Devant cette statue drapée en catafalque, le recueillement est naturel (i).
Un roulement de tambours, long et assourdi, annonce Farcheveque de Paris, M^"" Sibour, en chape noire, en mitre blanche, suivi d'un cortège de prêtres revêtus d'ornements de deuil. Les soldats, sur son chemin, présentent les armes. Tout le monde s'est levé. Le chœur sacré entonne le De profundis, le prélat psalmodie les saintes paroles de l'absoute. Au chant du verset : Requiem œternam doua ei, Domine, sanglotent, soudain, le prince de la Moskowa et ses frères, remués de tant de souvenirs. Ce n'est point ici, cependant, Tacte de réparation décisive qu'ils voudraient pour la mémoire de leur père. Ces prières ne sont que consolantes; ces hommages ne s'adressent qu'à l'héroïque soldat. On a rouvert sa tombe de condamné pour en faire sortir sa gloire, mais on n'a pas anéanti, avant de la refermer, la cruelle condamnation. Elle est dans son cercueil; elle y sera toujours.
Haussons-nous au-dessus des malentendus et des passions politiques, des thèses de parti et des sentiments populaires. Quand les ministres de Louis-Philippe ont argué de l'état de notre législation pour refuser à la maréchale et à ses enfants la revision du procès, ils ont pris un biais afin de ne pas tout dire. Quand Lamartine, au nom du Gouvernement provi-
(i) Sur l'inauguration, j'ai consulté les journaux de l'époque, les documents d'archives de la Direction des Beaux-Arts, la correspondance de Mni'î Rude, la lettre à M'»<^ Moyne, du mois de janvier i853, et tous les témoignages contemporains.
De Fourcaud. 2 5
386 FRANÇOIS RUDE ET SO?î TEMPS
soirc, a décliné l'idée d'un décret cassant la sentence de la Cour des Pairs, il a laissé voir une impossibilité de réhabilitation formelle. Le procès de i8i5, au point de vue du droit contingent et de l'équité, demeure entaché d'inexpiables vices : nul n'en disconvient. Par malheur, le fait matériel qui le remplit ne saurait être justifié en principe. Certes, Ney s'est trouvé, au retour de l'Empereur, en des circonstances inouïes. A-t-il agi par subit affolement, ou dans le but raisonné d'épargner à son pays la guerre civile ? On s'attarderait inutilement à le rechercher ; mais, chargé par Louis XVIII de combattre le revenant de l'île d'Elbe, ayant accepté cette mission en termes non équivoques, il ne pouvait sans crime se rendre au conquérant à la première sommation, sans même essayer de lui faire obstacle. Que l'on invoque à son bénéfice l'atténuation des conjonctures, son manquement à sa parole n'en est pas moins réel et c'est ce qu'en aucun temps, sous aucun régime, on ne légitimera. La société doit réprouver les incorrections haineuses de la poursuite; elle doit déplorer très amèrement l'effroyable rigueur, pleine de rancune, dont on a usé vis-à-vis d'un héros ; mais il n'est pas en elle de laver la mémoire d'un maréchal de France d'une trop authentique trahison. Voilà pourquoi la réhabilitation plénière de Ney ne sera jamais prononcée. Les poignantes occurrences où il s'est brisé coupent court à nos indignations; le drapeau de sa mort lui vaut notre pitié ; sa gloire éclatante fait oublier sa défaillance que, pourtant, elle n'efface pas. Tout ce qui a été écrit contre cette vérité n'est que déclamation pure. Ney glorieux a sa statue; Ney malheureux a eu la consolation d'une prière ; Ney coupable reste au tombeau.
C'est fini des chants et des psalmodies mortuaires.