LA STATUE DU MARÉCHAL >'EY A PARIS
Le drap noir lombe dont le monument se masquait ; riiommc de guerre surgit aux yeux, en la magnifique furie de son allure. Acclamations, fanfares, salves d'arlillerie éclatent ensemble et tout le peuple, jusqu'au Luxembourg, y fait écho. De nouvelles sensations nous surviennent en même temps que nos pensées changent de cours. Oii est le brouillard qui s'étendait au ciel, tout à l'heure, traversé d'un rayon si pâle.^ — Tandis que nous regardions la terre, un beau rayon Fa dissipé. -Maintenant, le ciel se dore, les arbres défeuillés se découpent dans la lumière joyeuse et dessinent leur ombre sur le sol clair. Devant la statue, le maréchal Leroy •de Saint-Arnaud, ministre de la Guerre, réclame le silence, son rouleau de papier à la main. En petites phrases courtes et hachées d'ordre du jour, il passe en revue les hauts-faits de Michel Ney. Ya-t-il s'arrêter au moment terrible ? Point. Il tâche à pallier la faute, mais il l'avoue : « En présence des divisions de la Patrie, dit-il, Tâme du maréchal Ney se troubla comme s'étaient troublées, jadis, les âmes de Gondé et de Turenne. Gomme ces grands hommes, il a eu des torts; plus qu'eux il les a expiés. Aussi la postérité oublierat-elle sa faiblesse passagère et lui appliquera-t-elle le mot de Bossuet sur Gondé : // parut alors avec ce je ne sais quoi d'achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus... »
Saint-Arnaud s'est tu ; Dupin se lève et parle à son tour. L'attention est profonde. G'est sur le terrain juridique que se place, d'abord, l'ancien avocat du maréchal. Non, le jugemement qui frappa le Brave des braves ne fut point juste. Pour rejeter les immunités qui le couvraient, pour avoir raison même de sa gloire, on ferma la bouche à ses défenseurs. L'illustre accusé protesta sur l'heure. Ses fils, une dernière fois,
relèvent sa proteslalion à la face du ciel, sur le lieu de son supplice, avi pied de sa statue. Par degré Forateur s'échauffe : « Vous avez entendu le chef de l'arnnée vous rappeler, au nom du Gouvernement, les exploits du maréchal. Chacun de vous, en l'écoutant, s'est dit, au fond de son cœur : Voilà, pourtant, le (juerrier que la réaction a sacrifié ! Voilà le bras dont elle a privé la France ! Hélas ! que ne s'est-on souvenu des belles paroles de Bossuet, que je joins à celles que vient de citer M. le ministre de la Guerre : Tout est surmonté par la (jloirc de son nom et de ses actions immortelles... Il était réservé au neveu de l'empereur de réparer l'outrage... Honneur aux hommes que l'on évoque ainsi de la tombe et qui se redressent devant la postérité, au milieu des cérémonies de la religion, aux acclamations de leurs concitoyens et, comme le maréchal Ney, dans l'attitude du commandement ! »
Le vibrant discours s'accorde trop bien au sentiment de l'auditoire pour ne pas être ponctué et couronné d'unanimes applaudissements. Personne n'a nommé le vieux sculpteur, mais le bronze proclame son nom. Perdu dans un coin de tribune, il s'est senti tout inondé d'une mâle joie. Ce qu'il avait rêvé de faire, il l'a fait. Ce monument où revit le vainqueur d'Elchingen, le sauveur des derniers martyrs de la retraite de Russie, le soldat français par excellence, il l'a érigé de ses mains. A. des idées qui lui sont chères il a donné, encore, cette consécration durable. A l'inerte matière, il a imposé, de nouveau, le sceau de notre humanité. D'autres sont des modeleurs d'apparences humaines, nues ou vêtues ; il communique, lui, à des formes de marbre ou de métal, vraiment faites à notre image, la vraie flamme de notre vie. Ce n'est pas uniquement par l'exactitude des costumes qu'il est moderne ; c'est
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par sa compréhension même de la réalité. Et, lorsque les troupes, avant de s'éloigner, défdent devant la statue, il lui semble que le maréchal Ney se ranime pour les guider lui-même, en ce carrefour funèbre oii il commanda le feu de sa propre mort (i).
(i) La statue du maréchal Ney a été payée à Rude en trois versements : 2 ooo francs en vertu d'un arrêté- du 20 octobre i852 ; 3 000 francs en vertu d'un arrêté du i3 septembre i853, et i5ooo francs, pour solde de tout compte, le 18 décembre de la môme année. Les frais du piédestal ont dépassé de 7 000 francs le devis total de Gisors. A. cet excédent se sont ajoutés les frais de la cérémonie d'inauguration, supportés par l'Etat et s'élevant à 9 5oo francs. La liquidation de toutes les dépenses a été faite au mois de mars i854, sur un décret du 2 5 février autorisant un virement de fonds entre les crédits pour le tombeau de l'Empereur aux Invalides et pour le monument du maréchal, inscrits au budget de l'exercice de i853. Le monument du carrefour de l'Observatoire a coûté, avec lès honoraires de l'architecte et la fête inaugurative, 66,960 francs.
XXXYII
Le soir de la vie de Rude.
Ceux qui ont vu Rude vers sa soixante-huitième année se souviennent du merveilleux équilibre qui s'était fait en lui. Sa physionomie très douce, ses façons^ lentes, son parler grave, cette immense barbe blanche et soyeuse de Père éternel inondant sa poitrine, ce recueillement de joie intérieure reflété sur ses traits, le rendaient semblable à un patriarche assuré en la pleine possession de soi-même. L'effondrement de la République l'avait, un moment, affligé, mais la résurrection de l'Empire lui laissait le droit de penser que l'esprit révolutionnaire vivait toujours et il ne demandait, à vrai dire, qu'à conserver ses idées à l'écart. En s'apercevant que l'avènement de Napoléon III mettait les partis en des situations nouvelles, séparant les Bonapartistes des Républicains, si longtemps leurs alliés, et rapprochant, au contraire, les royalistes des irréductibles partisans de l'organisation républicaine, je ne sais quel scepticisme l'avait envahi. Il se consolait du spectacle de la politique par cette déclaration fréquemment répétée : « J'ai été, je suis, je reste un démocrate convaincu; mais je suis un sculpteur et je fais de la sculpture. » Aucun inquiet désir ne le travaillait plus. Sa conscience ne lui reprochait rien et il n'aspirait plus qu'à terminer dignement sa carrière, loin du tapage, l'ébauchoir et le ciseau à la main.
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Mais ce n'est pas seulement de sa philosophie ou de son art que lui vient cette sérénité suprême, non exempte d'une part de lassitude ; un fait d'ordre intime l'a, récemment, enveloppé de bonheur. Depuis plusieurs années, l'avenir de sa nièce lui était un souci. Il avait prodigué, en son éducation, toutes les délicatesses de son âme. Il la voyait caressante, instruite, fine, jolie; sa santé même, si fragile, s'était un peu affermie à force de soins. Le vieux maître avait pour elle mille paternelles coquetteries, allant jusqu'à s'occuper de sa toilette, se plaisant à lisser du doigt ses cheveux d'un blond pâle, disposés en épais bandeaux. A cinq ou six reprises, l'espoir de la marier lui avait tourné la tête, mais, chaque fois, la déception était venue. Martine, avec toute sa grâce espiègle, épouvantait les amoureux par sa complexion maladive. Lhomme de Mercey, Christophe, Emmanuel Frémiet, sur qui Rude avait jeté les yeux, s'étaient dérobés tout de suite. La pauvre Martine comptait vingt-six ans sonnés. Miséricorde se perdait. Et, tout à coup, peu de jours avant l'inauguration de la statue de Ney, elle s'est trouvée mariée le mieux du monde et le sculpteur s'est écrié en présence de ses amis : « Ma foi, mainten-^nt, tout va bien. Je puis mourir... »
L'histoire est des plus élémentaires. Rude, vers i83/i, avait eu pour élève un jeune homme de Nuits, nommé Paul Cabet, auquel sa sympathie était allée naturellement à cause de son origine bourguignonne, de son facile caractère, de sa docilité, de sa régularité studieuse (i). Il s'était plu, de bonne heure, à se faire
(i) Cabct (Paul-Jean-Baptiste), né à Nuits (Côte-d'Or), en i8i5, mort en 1876. Débuta au Salon de i835 avec le buste de Paillet. Principales œuvres : Fontaine décorative à Odessa (Russie) ; Jeune voycifjeur aux tombeaux des Thermopyles, statue marbre
aider par lui dans ses propres ouvrages, lui confiant, par exemple, rébauche des draperies. Cabet était sincère, soigneux de son travail, un peu froid d'imagination, très influencé du style de son maître. Malheureusement, ses opinions politiques l'associèrent à certaines menées dont la police du gouvernement de Juillet prit ombrage tant et si bien que le jeune artiste jugea prudent de passer à Félranger. Plusieurs années, il vécut en Russie, où il sculpta nombre de bustes à Saint-Pétersbourg et où il enrichit la ville d'Odessa d'une fontaine monumentale. Au bout de ce temps, fort calmé d'idées et pourvu d'agréables économies, on le vit rentrer à Paris, s'installer dans le voisinage du grand sculpteur et reprendre à ses côtés son ancienne existence. Au mois d'octobre 1802, Rude ne jurait plus que par ce disciple attentionné entre tous. A tout coup, sous tous prétexte, il l'envoyait chercher, et Cabet d'accourir. Nul besoin d'ajouter que le bon maître, enclin à regarder ses amis avec les yeux du cœur, n'a pas tardé à lui reconnaître un talent du premier ordre. Cabet achève, à cette époque, le modèle d'un Dénichear d'oiseaux : « Avez-vous vu cela, dit Rude à ses élèves? Allez le voir vite, c'est un chef-d'œuvre. Cabet me dépassera... )) Constamment il l'emmène dîner au logis, entre sa femme et sa nièce. Un soir, il lui semble que Alartine a quelque penchant pour l'hôte familier... Pardieu ! Il a trentehuit ans ; il est de belle mine ; son accent bourguignon n'a rien de choquant... Voici le mari qu'il faut à l'aimable fille. M'"*" Rude s'enchante du projet; Martine y
(Salon de i846); Dénicheur d'Oiseaux, marbre (Exposition universelle de i855) ; le Réveil du printemps, marbre (187 1) ; Mil huit cent soixante et onze (plàtrej ; la Résistance, marbre, monument érigé à Dijon après la guerre et détruit en 1876, etc.
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acquiesce en rougissant. Dès le lendemain, Rude fait ses ouvertures à Paul Cabet saus ombre d'embarras. « Voyons, Paul, parle-moi franchement : n'as-tu pas songé à te marier? — Pourquoi cette question ? — C'est que j'ai un parti pour toi. Que penses-tu de ma nièce ? — En vérité, j'avais déjà jeté les yeux sur M^'*' Martine. — Eh bien, mon garçon, tope-là. Tu fais ta demande, ce soir, et vive la joie ! Au mois prochain la noce. » L'accord n'est pas plus malaisé à conclure à la maison qu'à l'atelier. Paul Cabet écrit à sa famille, à Nuits, pour réclamer les pièces nécessaires. Sophie Rude s'adresse à M. Van Roort, tuteur de ^lartine, à Bruxelles, et à Feignaux, l'élève le plus dévoué de Rude en Belgique, afin d'accomplir les formalités internationales exigées par la loi. Les bans sont publiés le même jour à Paris et à Saint-Josse- Ten-Noode. « Faites toutes choses à votre gré, a dit le maître. Je souscris à tout à condition que je n'aie pas à me déranger de ma sculpture avant la fête. » Son office se borne, en effet, à conduire M^^'' Van der Haërt à la mairie du Panthéon, le 6 novembre, pour le mariage civil, et à Saint- Jacques-du-Haut-Pas, le lendemain, pour le mariage à l'égUse; puis à présider un repas de vingt-cinq convives introduits et rangés. Dieu sait par quel miracle, en son étroite salle à manger. Mais on n'a jamais vu un homme si rayonnant de bonheiH".
Une lettre de M""' Rude nous fait assister à la cérémonie religieuse, dans la vieille église du Haut-Pas, ce matin-là, flamboyante de soleil... « Tous nos amis, toutes nos connaissances, tout ce ([ui nous porte intérêt nous entourait avec tant de bienveillance, tant d'émotion même que nous en étions fiers. L'entrée de cet homme à barbe blanche, illuminé de cette expression
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que donne le génie mêlé à lajoie dupère qui voit l'avenir de son enfant assuré, l'entrée de cet homme vénérable conduisant une jeune fille, toute parée d'étoffes blanches et de fleurs d'oranger, image de la pureté de son ame, a fait sensation. Notre ami, M. l'abbé Noël, qui a fait faire à Martine sa première communion, a voulu lui donner aussi la bénédiction nuptiale. Il a prononcé un discours bien touchant. Tout ce qu'il a dit de Rude était superbe. Il aime tant Martine, il a tant d'affection pour nous que son émotion l'a obligé à s'arrêter souvent. Les Dietsch étaient à l'orgue. M'"^ Dietsch et sa fille, douées de si belles voix et de si beaux talents, ont chanté de la délicieuse musique, composée par M. Dietsch qui les accompagnait. Au dire de tous les assistants, jamais mariés ne furent environnés de plus d'amour. En rentrant à la maison, j'ai remercié Dieu, car j'avais vu le jour que je désirais voir. . . (i) » •
Le jeune ménage a pris un appartement sous le même toit que les Rude. Rien de changé dans les habitudes de la famille, ou seulement dans celles du sculpteur. Chaque jour, après l'inauguration de la statue de Ney, Martine descend auprès de son oncle qui modèle son buste d'un soin de joaillier. Dès qu'elle ouvre la porte, il déroule les linges mouillés dont s'enveloppe l'ébauche et, durant plus d'une heure, tandis qu'elle babille, lui, tirant quelques bouffées de sa pipe, souriant, regardant, se reculant pour mieux voir, accentue la rondeur du front, allège les cheveux abon-
(i) Lettre de Sophie Rude àFeignaux, novembre i853 (Collection de M"'<^ Prinz, née Feignaux, à Bruxelles). Les détails sur le mariage de Martine sont tirés de la correspondance de M"!*^ Rude avec Feignaux et avec M""^ Moyne ; des communications de M. l'abbé Garraud, curé de l^rémeaux (Côte-d'Or) et de M. Joseph Dietsch, de Dijon, etc.
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daiits gracieusement ondulés, tombant sur les deux oreilles en masses égales et s'enroulant au-dessus de la nuque, adoucit le contour des yeux à fleur de tête, surplombés de sourcils bien arqués, mais peu fournis, fait saillir les pommettes, affine le nez à Farête inégale, aux ailes mobiles, éveille au bord des lèvres comme un sourire tendre. Le long cou, d'une chair molle de blonde anémique, se dégage de l'échancrurc du corsage taillé en rond à la naissance de la gorge et des épaules. Une jaquette de drap à grand revers, passementée de galons rayés de petites stries, encadre la soie du gilet de la robe, bridée par une multitude de boutons ciselés. Par dessus la jaquette et ses revers passe, assez singulièrement, une ronde collerette de dentelle, minutieusement rendue. Après Tamincisseinent de la taille s'indique la jupe aux plis francs, carrément coupée et posant sur le socle. Point de bras : le portrait a l'originale disposition de quelques bustes de la Renaissance, sans bras aussi, arrêtés au niveau des hanches ou des cuisses et comparables à des demistatues. Rude entend pousser au dernier point son travail. Il reprend continuellement et en détail tous les morceaux avec une insistance, un désir d'achèvement dont rien ne peut donner l'idée. La parfaite transcription du visage ne lui suffit pas ; il s'évertue à rendre jusqu'aux moindres froissures de la soie, aux plus minces rayures du galon et des boutons. « Quand je fais le portrait de ma nièce, répète- t-il, je ne vise pas à l'art héroïque ; je m'efforce de la représenter comme elle est, sous les atours qui sont les siens. Je ne veux pas que ce buste ressemble à aucun autre. En le montrant à ses enfants, plus tard, la petite pourra leur dire : Oui, c'est bien ainsi que j'étais. Mon vieux bonhomme d'oncle, qui m^ainiait comme un père, a mis là-dedans
l habileté de sa main, la sincérité de ses yeux, et, surtout, la tendresse de son cœur. Vous riez à me voir ciseler tous ces boulons... Parbleu ! ce sont les boutons de ma nièce et cela m'amuse, moi, de les traiter en lapidaire. J'ai caressé le modelé de sa figure autant que je l'ai pu. Voyez donc les méplats du menton, les finesses du cou et des joues... Mais, que diable I M'"^ Paul Cabet n'est pas une déesse quelconque : c'est une bonne petite femme du temps présent... » Si l'on serappelle les anc iens scrupules de l'artiste, abordant, comme malgré lui, le genre iconique, on mesurera le chemin qu'il a parcouru (i).
En cette même période, Cabet a entrepris un buste du maître « dans sa vérité de tous les jours ». Rude pose en brave homme, simplement, sagement, s'oflrant tel qu'il est, tel que ses amis le connaissent. Ses traits s'accusent en force sous la mobilité de l'épiderme, le regard est bienveillant. Du côté droit du crâne penche le coutumier bonnet grec ; l'ample et limoneuse barbe s'étale sur le gilet à deux rangs de boutons ; la redingotte se rejette en arrière. C'est le sculpteur aux franches minutes de causerie. Le long des séances, le puissant modeleur ne peut s'empêcher de venir, à chaque instant, imprimer son coup de pouce à l'œuvre. Au début, il reproche à Cabet de lui prêter un air « trop historique »; ensuite, d'adopter une facture mièvre « comme s'il s'agissait d'une femme3lette ». A plusieurs reprises, il prend le malin plaisir d'écraser une boulette d'argile sur quelque partie déjà très avancée et de la refaire à son goût, (u\ riant. Tout le monde est d'ac-
(i) Le curieux et [)récieux buste en marbre de Martine Van der Haërt-Gabet est entré au Louvre, par legs de Françoise Faber, née Cabet, fdle du modèle, morte le 6 janvier 1881.
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cord, en fin de compte, que le l)eau portrait, d\in style serré, sérieux et sobre, oii il se survit si loyalement avec son signe au bord de la paupière gauche et qui décore aujourd'hui son tombeau, est, pour une notable part, son personnel ouvrage (i).
Un autre portrait se voit dans son atelier : le buste de James de Montry, naguère représentant de la Gôted'Or, victime du choléra à Cologne, en iS/ig. Une souscription s'est ouverte à Dijon, pour lui ériger un monument au cimetière de la ville. La tète du mort a été consciencieusement étudiée, par un élève de Rude, le jeune sculpteur Armand Blanc, mais le maître s'est chargé de la parfaire et il tient parole. Ne nous persuadons pas, toutefois, que le statuaire de Michel Ney ne s'adonne plus qu'à de menus travaux. Le gouvernement lui a commandé deux statues en pierre, destinées avec beaucoup d'autres, à couronner les nouvelles galeries extérieures du Louvre, proche le Carrousel : Aicolas Poussin et Houdon. En Aoici les modèles, au tiers de la grandeur d'exécution, déjà moulés en plâtre. Poussin, debout, drapé dans sa cape et la tête inclinée, tient assez banalement son crayon, de la main droite, et, de la gauche, son album (2). Houdon, sans manteau, en petit costume d'avant la Révolution, s'accote à une colonne et porte, en sa main, une réduction de son Ecorché. Ilélas ! nous devons avouer que ces ima-
(i) Le modèle en plâtre de ce portrait appartient au Musée de Dijon. Il en a été fait trois exemplaires en bronze, l'un placé, au cimetière Montmartre, sur le tombeau de l'artiste, le second décorant, à Dijon, la façade de sa maison-hôtel; le dernier érigé, dans le parc Noisot, à Fixin, à quelques pas du Tiéveil de Napoléon. En outre, un exemplaire en marbre figure au Musée de Versailles.
(2) Le Musée de Dijon possède le modèle en plâtre du Poussin, au tiers de la grandeur d'exécution, ainsi que la petite maquette du Houdon.
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ges convenues n'ajouteront rien à la gloire de François Rude. Ce sont, enfin, deux compositions importantes, élaborées presque en secret. La j^remière, promise à la municipalité de Dijon, est un groupe d^Hébé et l'aigle de Jupiter; la seconde, conçue pour Anatole Devosge, personnifie V Amour dominateur du monde (i).
Après ce que nous venons d'envisager et ce que nous venons d'entendre, ce retour de l'artiste à la mythologie a de quoi nous étonner. Sans balancer, il nous répond : « La mythologie est ce qui nous accorde tous. Je ne sais rien de plus fécond ni de plus auguste. En considérant, aujourd'hui, l'ensemble de mes productions, je regrette de n'y avoir pas fait une meilleure place à la beauté éternelle, supérieure à toutes les idées courantes, qui sont, presque toujours, des préjugés. Je suis arrivé à mon âge, au soir de ma vie, sans avoir seulement sculpté un beau corps de femme ^ Voilà donc où peut conduire l'oubli des anciens dieux ! David avait raison: l'art a une autre mission que de simuler des bottes et des épaulettes... » (2) Est-ce bien le même statuaire qui parle ainsi et qui se laisse aller, devant le buste de Martine, à de si touchantes expansions? Par une étrange anomalie, il rêve de
(i) Anatole Devosge avait été dès sa jeunesse le collaborateur de son père dans l'œuvre d'enseignement et, en cette qualité, il avait donné des leçons à Rude commençant. Celui-ci, dans une lettre qu'on lira plus loin l'appelle « son ancien professeur » (Voir p. AoS). On conserve au musée de Dijon un dessin de l'élève d'après un tableau d'Anatole : le Dévouement de Cimon (Voir Répertoire chronologique, § I). — Un lien de parenté existait, en outre, entre les Devosge et les Fremiet par les Mounier et M m,'» Rude nommait Anatole son oncle. Rude avait fait précédemment pour Devosge fds le buste en marbre de François Devosge. — Sur ses relations avec l'artiste dijonnais voir l'histoire de ce buste, Répertoire chronologique, § V, pp. 463 à 465.
(2) Témoignages de Guitton et de Franceschi, élèves de Rude.
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renouer, par dessus ses chefs-d'œuvre de vivante expression et avec ses inappréciables ressources techniques, aux conventions de sa jeunesse. Lui qui adonné de si beaux exemples de l'interprétation des réalités humaines les plus nouvelles, des types les plus caractéristiques de la récente histoire, il déplore de n'avoir pas été plus fidèle aux formules d'abstraction. Le labeur de ses dernières années, — de ses années crépusculaires, — va s'appliquer à mettre une idéologie vaine à la j^lace de la vérité observée, à réduire les droits du réel au seul respect des formes du modèle d'atelier, à sceller ses contradictions, tant de fois constatées, d'une contradiction suprême. Il croira se vouer à la beauté pure, et son esprit, invinciblement troublé, l'entraînera, devant la nature même, aux plus obscures subtilités intellectuelles. Tant de talent d'indépendance, de bonne foi, de vertu maîtresse, une si forte volonté d'émancipation, une si nette richesse de moyens, eussent mérité une plus claire conscience des hautes fins de l'Art. Mais Rude, en son soir qui tombe, porte la peine des tiraillements d'un âge historique combattu entre le souvenir du passé et la confiance en l'avenir et les robustes efforts d'un tel artiste profiteront surtout à la génération de demain.
XXXYIII
Hébé et l'aigle de Jupiter. — L'Amour dominateur du monde.
Il y a près do sept ans que la mimicipalité de Dijon a fait une démarche auprès du statuaire pour en obtenir un ouvrage quand le vieil enfant de la Yille met son plâtre aux mains du praticien. Les registres des procès-verbaux du Conseil et les pièces d'archives conservées à la Mairie du chef-lieu de la Côte-d'Or, nous font connaître les relations, parfois orageuses, du maître avec ses compatriotes. Avant Tannée i846, il ne paraît pas que les Dijonnais se soient jamais enorgueillis de sa valeur. L'Administration communale s'est bornée, naguère, à lui exprimer, par précaution de conscience, son souhait d'acquérir une copie, (ou plus exactement une épreuve moulée), de son Petit Pêcheur napolitain, et Rude a décliné ses offres, à ce moment, pour cette raison qu'il se réservait de doter, un jour, sa patrie d'une œuvre originale (i). Ce n'est guère qu'à l'anuQUce de l'érection d'un monument à
(i) Ceci ressort d'un passage de la lettre du maire de Dijon à liude, le 3o novembre i84G. J'avertis que, sauf avis contraire, tous les textes cités dans ce chapitre sont empruntés au Registre des procès-verbaux du Conseil municipal, ou aux lettres en minutes ou en originaux consultées à la mairie de Dijon,
HÉBÉ ET l'aigle DE JUPITER ^|OI
Bonaparte signé de son nom, qu'on a commencé, parmi les Bourguignons, à s'entretenir de lui. Les habitants de Beaune Font sollicité, comme on sait, de pétrir une statue de leur Monge ; il ne sied pas à ceux de Dijon de se désintéresser de sa gloire qui les rehausse. A la séance du Conseil municipal du ii novembre 18/^6, un membre de l'assemblée, non nommé au procèsverbal, assume en conséquence, dans ces termes, l'initiative d'une proposition inspirée du sentiment public : « Rude est né parmi nous ; il fut l'élève de notre Ecole des beaux-arts. On le classe au nombre des statuaires français les plus remarquables. Son noble caractère et son grand talent honorent son pays natal. Demandonslui de traiter pournous, quelque sujet à son gré ; nous acquitterons une véritable dette en même temps que nous enrichirons notre Musée d'une œuvre éminente.» Cette motion, accueillie par des applaudissements, est votée sur l'heure à l'unanimité. Le 3o novembre, le maire, Victor Dumay, transmet à l'artiste une copie de la délibération en ajoutant : « Le Conseil vous prie de vouloir bien composer à votre loisir un groupe ou une statue à placer au Musée. Désireux de laisser toute liberté à votre génie, il ne fixe ni le thème, ni les dimensions, ni le genre, ni le délai, ni la quotité de la rémunération. Il tient simplement à avoir une œuvre digne de vous et de l'ancienne réputation de notre Ecole et de notre Ville. Je vous demande en son nom, après avoir pris tout le temps que vous jugerez nécessaire, de m'adresscr le programme auquel vous vous serez arrêté et d'y joindre une esquisse. Et, pour que nous puissions prendre à l'avance les dispositions utiles, vous m'obligerez également en m'indiquant aussi les mesures, la matière, l'époque approximative de l'achèvement, le chifi're des frais d'exécution et le montant
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de VOS honoraires (i) )). Il serait difficile de s'expliquer d'un plus courtois langage, et plus délicatement empreint de respect. Le maître y est sensible comme il est juste. « L'unanimité du Conseil municipal m'honore et me rend heureux, répond-il le g décembre, car j'y vois plus que de l'estime pour mon talent... Je termine en ce moment, la statue de Monge (2). Aussitôt après, je m'occuperai de votre esquisse et j'y joindrai le prix que vous désirez savoir. » Je crois fort qu'il n'a point tardé à élire le sujet (ÏHébé, mais, absorbé par ses travaux, il n'en ouvre pas la bouche. Le bronze de Gaspard Monge se dresse, depuis longtemps, au centre de la place d'Armes de Beaune que ce mutisme n'est pas rompu. Bien plus, sur ces entrefaites, son ami Anatole Devosges lui a fait accepter d'enrichir son cabinet d'une statue, telle qu'il la voudra faire et qu'il entend léguer au musée de Dijon, et Rude marque plus de déférence à son ami qu'à la Ville. A la fin de 1848, Devosge a reçu communication d'une esquisse de la figure : l'Amour dominateur du monde, accompagnée d'une longue épître explicative. A la Mairie, on n'entend parler de rien. La négligence de Rude est, vraiment, un peu forte. Je ne peux l'attribuer qu'à un accès de morgue artistique, survenu en lui et qui lui fait tenir les magistrats municipaux pour des inférieurs. Cette bizarre compréhension de la dignité, de source toute plébéienne, perce dans ce passage de sa lettre du 7 mai i85i au maire de Dijon, alors que, Devosge étant mort, on s'est hasardé à réclamer des éclaircissements de l'artiste : « Le modèle du groupe
(i) Minute conservée à l'Hotel-de-Ville de Dijon. (2) Nous avons déjà établi qu'il ne peut s'agir que de l'étude de composition ou modèle préparatoire.
IIÉBÉ ET l'aigle DE JUPITER /jO^
(ÏHébéy commencé depuis plus d'une année et auquel j'ai travaillé sans relâche, n'est pas encore à son point. D'ici à peu de temps, je compte vous en soumettre une maquette. Je souhaite que cette composition soit de votre goût. Quant à celle destinée au cabinet de M. Devosge, les dispositions lai en étaient connues, car je lui avais envoyé une esquisse en plâtre qu'il avait approuvée complètement. De même que le Conseil communal, il m'avait laissé libre de choisir le sujet, mais c'était mon ancien professeur, c'était un artiste distingué et je n'aurais pas voulu passer outre sans m' être assuré de son assentiment. »
Le 8 décembre i85o Anatole Devosge a rendu l'âme. La clause prévue de son testament (i) confère à la ville la propriété de la statue, commandée par lui moyennant une somme de douze mille francs. On a, de la sorte, deux fois barre sur le sculpteur, mais il ne s'en inquiète guère. Le nouveau maire, Louis André, le supplie de mener de front les deux ouvrages. Rude ne prétend pas agir autrement ; seulement il entend jusqu'à la fin rester juge de ce qu'il doit faire. Il a révélé à l'improviste l'état d'avancement de son Hébéy dont nul ne se doutait. Des conditions matérielles du travail, pas un mot. Brusquement, le i^'" juillet i85i, il mande au maire que le modèle en terre est à peu près terminé et qu'il importe de se procurer un beau bloc
(i) Le testament d'Anatole Devosge est du 20 mars 1849. — Kude se défend, dans une lettre du 7 mai i85i,de sacrifier l'un des deux ouvrages à l'autre. Il déclare avoir travaillé d'abord à VHébé, k cause de la priorité de la commande, mais l'exécution en marbre de ce groupe sera beaucoup plus longue que celle de VAmour et il ne pourra, par suite, envoyer les deux compositions à la fois. Ces explications ne justifient qu'imparfaitement l'attitude du sculpteur vis-k-vis de la Munici[)alité. Par contre, la Ville aura bientôt visà-vis de lui des torts plus graves (Cf. Répert. p, li^b et suiv.).
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de marbre de Carrare « de la qualité la plus ferme ». Son ami Numa Moyne s'est chargé de présenter au Conseil municipal une petite réduction du groupe, en cire. Il semble, à ne rien cacher, que cette pseudomaquette vienne un peu bien tard. Touchant la donnée, le sculpteur condescend à fournir cette explication sommaire : « Comme je n'avais qu'à faire une œuvre d'art, j'ai pris mon sujet dans la mythologie, en évitant qu'il pût prêter à aucune allusion politique et tâchant qu'il fût essentiellement sculptural». Là-dessus, il daigne aborder le chapitre du pécuniaire : « Je demande, pour exécuter ce monument, la somme de trente mille francs. Les acomptes se feront en quatre années, y compris celle-ci. L'exécution en marbre durera trois ans. Je travaille à mon modèle depuis quinze mois. Si l'on préférait fournir le marbre, je ferais le groupe pour vingt-quatre mille francs, et, si l'on voulait retrancher le piédestal, quoique je le considère comme le complément obligé de la composition, la somme serait réduite à vingt mille... »
A la lecture de cette lettre, les autorités dijonnaises se récrient. Depuis quatre ans et demi que Taftaire est en train, l'artiste en use par trop cavalièrement avec sa ville natale. Le prix qu'il fixe est excessif. Plusieurs protestent contre l'oubli qu'il a fait de soumettre en temps opportun à l'approbation de la municipalité son sujet, son programme, son devis, selon les conditions préliminaires. Finalement, six mois s'écoulent sans même qu'il lui soit répondu. Nouvelle lettre de Rude, le i5 janvier i852 : son groupe est moulé en plâtre et la question du marbre n'est pas encore tranchée. Nouveau silence des Dijonnais. Au bout de trois mois, le i6 mars, le maître reprend la plume et, cette fois, de très méchante humeur. La maladroite bouderie de ses