‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 78 sur 111 · IIEBE ET L AIGLE DE JUPITER · texte numérisé non relu

IIEBE ET L AIGLE DE JUPITER

compatriotes lui rend ravantage en égalisant les torts, et il en profite : « Je ne dois renoncer à ma tâche que lorsque le Conseil aura rapporté son ancien arrêté que j'ai entre les mains et qui me charge de faire, pour le Musée de Dijon, une statue ou un groupe à mon choix. Mais, malgré ma commande, malgré mon travail de deux ans, dites-moi que le Conseil municipal en i8/i6, a agi inconsidérément et que vous ne pouvez tenir ses engagements : c'est une affaire finie. Je ne suis pas du tout disposé, en dépit de mon droit, à forcer la ville de Dijo n à recevoir mes ouvrages malgré elle » . A ce degré d'acuité les dissentiments sont pareils aux cordes trop tendues qui cèdent ou se brisent. Tout s'arrange comme il lui plaît. L'ombrageuse édilité se radoucit. On s'en remet au maître du soin de faire venir d'Italie le bloc de marbre à sa convenance. Le chiffre de trente mille francs est définitivement admis (i). Il n'est même pas question de modifier le piédestal. Enfin au mois de janvier i852, le praticien peut donner ses premiers coups de ciseau. Un an après, M°"^ Rude, enchantée, écrit à Cécile Moyne : « Hébé a déjà dans le marbre une figure charmante. Cette matière si belle

(i) D'après les conventions intervenues entre Rude et la ville, ces 80000 francs doivent être payés en trois versements égaux : le premier à la livraison du bloc, le dernier à la réception à Dijon des deux ouvrages destinés au Musée. Le bloc, aclieté par l'artiste, 7 5oo francs, est apporté dans son atelier le 29 novembre 1802. Se[)t mois après, le sculpteur réclame le prix du marbre et le Conseil mvmicipal vote la somme d'achat (i5 juin i853). Ce n'est pas le compte de Rude à qui l'on a promis 10 000 francs. Sur sa réclamation, le complément de 2 5oo francs est également voté (séance du 11 août). Les 12000 francs convenus pour VAinoiir doinlnateur doivent être payés par la succession d'Anatole Devosges. La ville n'a pas à s'en occuper. La mort du maître, au cours de l'exécution en marbre des deux figures, n'a rien changé à ces marchés, pour lesquels M«"« Rude a été substituée aux droits de son mari (Documents des Archives municipales de Dijon).

4o6 FRANÇOIS RUDE ET SO?i TEMPS

prête encore de la grâce à ce joli corps ». Parallèlement, le sculpteur parachève son modèle de l'Amour. C'est le temps précis où le mariage de Martine et le succès de la statue de Ney comblent les vœux du vieillard et l'assoupissent en cette extraordinaire • sérénité dont j'ai parlé et qui caractérise ses années suprêmes. Son esprit détaché delà politique, las du bruit social et des tourbillons de l'histoire humaine, n'aspire plus qu'à Fart pur ou, pour mieux dire, revient à l'art abstrait. Au fond, nous ne prenons plus le change aux apparences : un tel changement ne répond pas à un agrandissement d'idéal, à un renouvellement de manière. Ce n'est pas un épanouissement ; c'est un arrêt. Le hautain statuaire de Gavaignac, de Monge, de Bertrand et de Ney, l'admirable éveilleur de la vie de l'Arc de triomphe, le grand possédé du démon de la vérité moderne, le patient rêveur qui a tant cherché à extérioriser nos idées et nos âmes, vieilli et fatigué désormais, se dément lui-même. Son esthétique incertaine, où toute lumière est venue de l'instinct, retovn-ne vers le passé. On remarque dans ses entretiens la croissante obsession des souvenirs de sa jeunesse. Le nom de François Devosge est si constamment sur ses lèvres qu'il ne peut résister au désir d'entreprendre de lui un nouveau buste, plus serré, plus amoureusement étudié, s'il est possible, que celui d'autrefois. Il se rappelle aussi Gartellier, « sculpteur un peu trop négligent des particularités de la forme, mais artiste grave ». On l'entend proclamer sans cesse que « la mythologie est le plus sûr et le plus noble asile assuré par les hommes à la beauté, » mais il n'en dégage que des symboles confus. Le sens des faits et des gestes humains le cède pour lui à l'expression d'idées quintessenciées, artificielles. Nous allons constater à quel excès il arrive, en

IIÉBÉ ET l'aigle DE JUPITER txO'j

ce point, dans son Amour dominateur . Un seul besoin de réalité lui demeure irréductible : le besoin de copier minutieusement le modèle vivant immobilisé devant lui. Le malheureux ne s'af)eiçoit pas qu'il retombe, avec sa conscience et sa force d'exécution, à l'art d'atelier, à l'art de jadis.

Qu'est-ce que ces statues d^Hébé et de V Amour, où il voit (( son testament artistique ? » h'Hébé nous montre une jeune femme drapée d'un pan d'étoffe qui glisse le long de son corps, la chevelure parée de fleurs, ceinte au front d'un diadème de reine antique serti de rangs de perles. L'aigle de Jupiter vient boire l'ambroisie à sa coupe d'or. : elle écarte de son mieux l'oiseau divin, dressé sur ses serres, le saisissant de sa main gauche aux plumes d'une de ses ailes et, de la main droite, élevant aussi haut qu'il est en elle, la patère olympienne, ciselée de feuilles de vigne et de grappes de raisin, posée sur ses cinq doigts comme une corolle sur sa tige. L'aigle en se débattant, étend son aile restée libre et l'enveloppe ainsi que d'mi manteau frissonnant. Il y a dans l'invention plus de mièvrerie que de grâce, sans profondeur, ni grandeur vraie. Gomme pour accentuer son retour en arrière. Rude a supprimé les prunelles des yeux de la déesse. Au piédestal, lourdement amplifié de volutes latérales, se lisent des noms de poètes grecs et de poètes latins : Homère, Hésiode, Pindare, Ovide, Virgile, Catulle... Oh! le glacial ouvrage, à l'encontre de ses prétentions, et tout conventionnel, en dépit de la science de l'exécutant et du précieux des détails !

Pour l'/l motzr dominateur du monde, nous avons à nous référer d'abord à la lettre de Rude à Anatole Devosge en lui adressant le projet sous forme d'esquisse en plâtre. Elle rend sensible l'étrange chaos qui

4o8 TUA>ÇOIS RLDE ET S()> TE:MrS

se fait dans le cerveau, toujours populaire, dès que Fobservation ne le régit plus. Les complications intellectuelles auxquelles c'est le défaut de Tartiste de s'abandonner, dépassent ici toute borne : « Vous verrez , dit-il, par cette maquette, que je place l'esprit au milieu de la matière. Cette petite figure allégorique que nous appelons Amour et que les Grecs regardaient comme le plus ancien des dieux, ce génie préside au rapprochement des sexes et féconde toute la création. Je pense à figurer Veau tout autour de la terre ; les oiseaux représenteront l'air ; le feu sera le flambeau. Je tâcherai de décorer, sans prétention ni confusion, la terre et l'eau : des poissons, des coquillages pour celle-ci ; sur le promontoire, des fieurs, de petits reptiles, enfants de la terre.

« Tout ce que je vous dis là ressemble à un véritable gâchis, mais je crois qu'en s'inspirarjtt des Grecs on peut venir à bout de tout cela. J'ai bon espoir. La stérilité serait un non-sens. Si je pouvais mettre le génie créateur au milieu de toute la création, je le ferais ; mais, en figurant les quatre éléments fécondés, cela doit suffire. J'ai une idée qui m'est venue depuis : ce serait un grand serpent se mordant la queue. Ce serpent ferait le tour de la plinthe et la décorerait. Ce serait finir cet ouvrage par la représentation de l'éternité, et l'unité, principe de toute composition, y serait observée... (i) »

En vérité, voilà bien de la métaphysique et, peutêtre, sans cette dissertation ne se fût-on pas avisé d'autant de belles choses. Cette lettre remonte aux derniers mois de i848. Rien ne justifie mieux nos dires sur le

(i) Lettre partiellement insérée au Catalogue de l'Exposition universelle de i855 et citée par le D"" Legrand.

IIÉBÉ ET l'aigle DE JUPITER /jOQ

persistant combat, en Rude, des instincts et des traditions. Les circonstances, en l'obligeant à produire des œuvres en désaccord avec les traditions, ont débridé ses instincts sans effacer son imagination des mirages d'un faux idéal d'école. Il a sincèrement et radicalement rompu en visière à l'exécution académique ; il n'est nullement convaincu que les conceptions d'une mythologie factice, de totale abstraction, ne soient pas les plus dignes, sinon les seules dignes du grand art. Si tôt qu'il descend ou fond de lui-même, ce doute flagrant l'assaille. Ouvrier sans égal, les « Anciens » dont il parle sans cesse, l'émeuvent de leurs qualités plastiques, mais il ne comprend assurément pas leurs idées ; il vit sur des suppositions étendues par ses rêves obscurs et complexes d'homme du peuple médiocrement instruit, s'exagérant ses notions de philosophie, de poésie et d'esthétique et s'enflant pour en tirer un large parti. Son éducation incomplète et mal dirigée lui a fait perdre sa simplicité : il y a conflit permanent entre sa primitive nature et ses tendances acquises. La nature de Rude a tout dominé, notamment dans sa statuaire iconique ; mais l'intime désir ([ui l'a possédé, à travers toute sa vie, c'est de se ménager des loisirs pour faire des statues « à l'antique » , de travail libre et d'académique pensée. Et comment s'y tromper lorsque, depuis son Mercure aux talonnières et son Petit pêcheur, ayant pour la première fois, la faculté de choisir ses thèmes, nous le voyons vouer son magistral talent aux amplifications (ÏHébé et de l'amour dominateur ? Que dis-je ? Il donne ces statues pour son « testament d'artiste » .

L'Amour de Rude est représenté sous les dehors d'un éphèbe nu, pourvu d'ailettes frémissantes, le front ceint d'une bandelette, assis sur un roc entouré

4lO FR4?JÇOIS RUDE ET SON TEMPS

d'eau. La tête levée il regarde à sa droite, les yeux très ouverts, comme dilatés et, d'ailleurs, sans prunelles. De sa main gauche, ramenée sur son genou, il tient une torche ; la droite reste pendante, prête à saisir derrière lui, l'arc et les flèches suspendus à une aspérité du rocher. Une des jamhes s'allonge et le pied baigne dans la vague ; l'autre se replie, faisant place à deux colombes en train de se becqueter, se rengorger et battre des ailes. A terre, nous distinguons cent chosettes indiquées : des épis de froment, des feuillages, des fleurettes, de petites fougères, des coquillages, un crabe. Au premier aspect, la figure est maniérée, la tête est banale, la pureté de la technique ne rachète pas la pauvreté de l'impression. Au second examen, une intention de l'auteur se met en lumière. On devine l'Amour guettant sa proie, on définit le jeu de sa main à partir de l'arc et coutumière de faire voler la flèche à rimproviste. Tout le reste des sous-entendus symboliques échappe à qui n'en est pas averti et laisse l'initié même à peu près indifférent. Les yeux sans prunelles veulent être enveloppants et sont vides. Nous ne méconnaissons, certes, ni la souplesse du modelé du corps, ni la nerveuse finesse des jambes. Hélas ! Rien n'empêchera que cette statue soit froide et nous attriste. Le ferme outil de Rude s'y atteste ; le génie de Rude en est absent. C'est fait du cher grand maître qui a, par la résistance de ses dons natifs et populaires, par l'emportement de ses élans et la probité de son labeur, régénéré l'École française ! Il ne verra même pas l'achèvement lapidaire de ses deux derniers grands ouvrages, où des malentendus, résultant de l'éducation de sa jeunesse, ont réussi à l'enserrer. Il va mourir.

La morl de Rude.

(3 novembre i855.)

Les praticiens, lentement, arrachent du marbre les formes de VHébé et de V Amour dominateur. Sur une selle, à Fendroit le plus clair de Tatelier, est le portrait de Martine, taiilé dans un bloc aussi blanc que Talbâtre et auquel le statuaire, épris de délicatesse, le oiseau et la râpe à la main, ajoute sans cesse un raffinement. Nous sommes en i854 : on est tout aux apprêts de l'Exposition universelle promise pour l'année prochaine. Que rencontrera- t-on du maître de la rue •d'Enfer à la section des Beaux-Arts? — Son Mercure aux talonnières , son Jeune pêcheur à la tortue et le buste de sa nièce. Ni VHébé, ni Y Amour ne seront encore en état d'être exposés. Inutile que Rude pense à ses autres ouvrages. Le Louis XIII enfant du duc de Luynes ne pourra quitter le château de Dampierre, non plus que le Maréchal de Saxe le palais de Versailles; le Cavaignac serait répoussé de l'administration impériale; les statues de place publiques sont sur des places publiques... Eh ! tant mieux, après tout ! Heureux l'artiste dont les œuvres ont un sort fixé 1 Aussi bien Rude tient-il pour son vrai morceau d'exposition le haut-relief de l'Arc de triomphe que chacun peut voir à toute heure et qui éclate au soleil.

4l2 FUA>'ÇOIS RUDE ET SON TEMPS

Si Ton excepte un instant de presse pour la terminaison de la statue de Poussin, attendue par Tarchilecte du Louvre au mois de janvier i855, la vie, rue d'Enfer, est tout au calme. Le bonhomme François, cliantonnant, fvunant sa pipe, mais souvent malade, n'a que de menus travaux en train : le buste de François Devosge qui s'achève, le modèle en terre du portrait de Pagnerre, l'ancien secrétaire général du gouvernement de 18^8, destiné à être coulé en bronze pour son tombeau, et une petite allégorie assez classique de V Historien, imaginée en vue d'être offerte à Villiaumé, l'un des historiens de la Révolution française. Cette allégorie, soit dit en passant, n'est pas sans satisfaire le sculpteur. Il se sait gré d'avoir imaginé ce philosophe assis sur la margelle du puits de la Vérité, écrivant sa page entre la déesse nue qui approche de lui son miroir et le génie de l'Indépendance, qui lui présente l'encrier. Les témoignages d'estime ou d'admiration qu'on lui prodigue le font s'épanouir d'aise. Lorsqu'il est désigné pour faire partie du jury d'adjnission près l'Exposition universelle, il éprouve une joie de débutant. Je note sans insister tous ces traits oii se marque, plus ou moins Taffaissement de l'âge. Rude, à soixante-dix ans, est, soudain, comme accablé. Sa sensibilité devient excessive, parfois presque enfantine. Il a, tour à tour, des allures pontifiantes, d'incroyantes timidités, des naïvetés d'impressions indicibles. La nature dépense nombre d'années à former un homme et peu de temps suffit à le déformer, comme un voyageur parvenu, à force d'énergie et de patience, au sommet d'une montagne, est précipité en un clin d'œil du versant opposé.

Depuis longtenqjs, la santé du sculpteur est précaire. On lui connaît des étourdissements produits

V MORT DE RlDi: 4l3

nar les pulsations désordonnées do son cœur. Il a aussi les bronches fragiles et le moindre rhume s'accompagne pour lui de suffocations, de douleurs et d'accès de fièvre. Toute Tannée i855, l'état général ne fait que s'aggraver. Les malaises, les lassitudes, les oppressions, les troubles nerveux redoublent de fréquence. Au sortir des longues séances du jury d'admission, plusieurs fois il est pris de défaillances subites. Dans ses conversations, il lui advient de s'interrompre tout court, affreusement blême, la bouche ouverte, la respiration comme suspendue. Il n'y prend pas garde, il ne permet pas qu'on le soigne. En même temps, toutes ses émotions s'exaltent au delà du vraisemblable, Les éloges dont il est l'objet à l'Exposition le rendent tremblant. Le jour où il apprend que le jury des récompenses, par quarantesept voix sur cinquante, lui a décerné la première des médailles d'honneur de la sculpture, on lui voit une crise de larmes. Sa nièce, M'"'' Cabet, met au monde une petite fille qui se nommera Françoise et de laquelle il sera le parrain : seconde crise de sanglots. Encore qu'il conserve communément l'apparence très mesurée, quasi méthodique, ses nerfs se dérèglent tout à fait et son cœur se démonte.

Nul ne se doute, pourtant, de sa fin si proche. On doit baptiser sa petite nièce le dimanche 4 novembre ; il se fait une fête de tenir l'enfant aux fonds baptismaux. Or, voici, d'après le D' Legrand, la fatale progression de son mal. Le mardi 3o octobre. Rude assiste au dîner officiel offert par le ministre de l'Intérieur aux membres du Jury. Souffrant pendant le repas, il regagne le logis le plus tôt possible. M'"*^ Rude, ayant entendu s'arrêter la voiture et ne voyant pas paraître son mari, ouvre la porte et l'aperçoit assis sur une marche de l'escalier. Il a été pris d'une oppression fou-

l\lk FRANÇOIS RUDE ET SO> TEMPS

droyante et n'a pu avancer, mais cela n'a duré qu'uneminute. Le médecin, appelé le lendemain matin, trouve un peu de bronchite, conseille le repos au lit.

Le vendredi 2 novembre, la percussion de la poitrine décèle, à droite, un soupçon d'épanchement. On applique, dans la soirée, un large révulsif. Le samedi, Rude se réveille en plein bien-être, demande un potage, cause gaiement, fume une pipe et parle de se rendre à son atelier. Brusquement, une quinte de toux lui fait changer de visage. On court en toute hâte chez le le D^ Bassereau. Rude, essayant de répondre à Paul Gabet, pose sa main sur son cœur : « J'ai des douleurs par là. )) Ses bras et ses jambes, d'un mouvement saccadé, se projettent en avant, tandis que son corps se renverse sur son fauteuil. Il pousse un faible cri : « Ah ! » et murmure deux ou trois mots inintelligibles. Dix heures du matin viennent de sonner. François Rude a cessé de vivre.

M™® Rude] s'est jetée sur le cadavre, qu'elle veut rappeler à la vie. Mort ! Rude ! Non, cela n'est pas possible... Il faut qu'on le sauve. Le médecin est revenu. S'il pouvait opérer une réaction, car la pauvre femme se refuse à croire au dernier soupir I... Hélas! c'est fini. Aucune science ne ranimerait cette flamme à jamais éteinte. Gabet pleure à tête perdue; M""" Rude s'affaisse aux pieds du corps, convulsive, étranglée d'une sorte de hoquet, les yeux secs... Un quart d'heure s'écoule en cet état de désespoir. Alors se ressaisit 1^ femme énergique. Avec l'aide de son neveu, elle rapporte le mort dans son lit; de ses propres mains, elle fait sa toilette funèbre, abaisse ses paupières, dispose une croix de bois noir sur son cœur. Martine, encore loin de ses rele vailles, doit tout ignorer de l'horrible perte.

Par l'ordre de M""^ Rude, l'abbé Noël, mandé de la

LA MORT DE RUDE /j 1 5

paroisse, est introduit pour réciter une prière. Auprès du lit, deux cierges brûlent et quelques grains d'encens fument dans un plat. Un blême rayon de soleil se glisse, à travers les jalousies closes, en cette chambre désolée. Rude, sur sa couche suprême, a Fair de dormir. Ses traits, contractés un moment, se sont empreints de cette paix inaltérable, mystérieuse beauté de la mort.

La nouvelle, immédiatement répandue, suscite, parmi les élèves et les amis, une véritable stupeur, un sincère chagrin parmi les artistes. Des feuilles de papier blanc, à la porte de la maison, se garnissent de signatures, en témoignage de respectueuse sympathie pour la veuve du grand sculpteur. A la première heure, un vieil admirateur de Rude, son voisin de la rue Saint- Jacques, Farchitecte, peintre et graveur Jean- Baptiste Delestre, a offert à Gabet ses services. Ary Scheffer, Louis Dietsch et M'"'' Dietsch accourent aussitôt. Le dimanche soir arrivent, du fond de la Bourgogne, le fidèle Noisot et Camille Bouchet, jaloux de veiller le cadavre de leur ami, la nuit d'avant les funérailles. Noisot voudrait élever une tombe au maître bourguignon, là-bas, au parc de Fixin, où s'abrite l'hallucinante image de Bonaparte ressuscité. On a peine à lui faire comprendre que le sage esprit de Rude ne se fût accommodé ni d'une telle étrangeté, ni d'une telle apothéose. C'est demain, lundi, à dix heures du matin, qu'un corbillard de cinquième classe emportera le cercueil à l'église Saint- Jacques, puis au cimetière Montparnasse, où celui qui faisait si haut parler les pierres sommeillera jusqu'à la fin des temps, non loin de sa sœur, auprès de son fils...

Humble est la cérémonie religieuse. Néanmoins, Dietsch n'a pas voulu que la musique ne fût pas asso-

4l6 rUVNÇOlS lU DE ET S()\ TEMPS

ciée au regret de tous. Aux termes des règlements paroissiaux, les chants de la liturgie mortuaire sont seuls de mise au convoi des pauvres. Le curé n'ose passer outre aux prescriptions en vigueur. N'ayant pu aplanir la difficulté, le compositeur la tourne. De connivence avec le maître de chapelle, il monte à la tribune de l'orgue, suivi d'une élite de chanteurs. Et, quand se taisent les psalmodies sévères, les voûtes retentissent d'amples harmonies de lamentation (i).

A présent, c'est la dernière étape. Derrière le corbillard, deux peintres, Heim et Ary SchefTer, tiennent les cordons du poêle avec le sculpteur Dumont et le capitaine Noisot, pleurant comme un enfant. Dans la foule, presque tous les membres du jury de l'Exposition se coudoient; on ne voit qu'illustrations rendant hommage à ce sculpteur qui vécut toujours loin du monde. Au cimetière, au bord du caveau où sa dépouille est descendue, quatre orateurs prononcent des discours : le peintre Delestre résume à grands traits sa carrière; Rable, l'humaniste, et Yilliaumé, l'historien, vantent son attachement à ses convictions, la dignité de sa vie, la grandeur de son art; Charles- Auguste Arnaud, de La Rochelle, au nom des élèves de l'atelier, dit son dévouement au moindre d'entre eux et sa bonté infinie. Seul l'éloge de Delestre a été imprimé (2). Les journaux de l'époque se bornent à mentionner les autres. Mais peu nous fait que ces textes funéraires soient perdus. Ils n'auraient plus rien à nous apprendre.

Ce qu'il nous convient de fiiire ressortir, au lendemain de ces émouvantes obsèques, c'est l'unanimité

(i) Notes communiquées par M. Joseph Dietsch. (2) On le trouvera, ci-après, en appendice.

Martine Van deu llAEiiT-CAiiET, marbre (i853-i855). Musée du Louvre.

Page 1