‹ François Rude, sculpteur, ses œuvres et son tempsChapitre 8 sur 111 · L ART EN BOURGOGNE I I · texte numérisé non relu

L ART EN BOURGOGNE I I

je ? C'est là une des plus frappantes affirmations du généreux esprit du xyiii*^ siècle. Malheureusement, la doctrine académique conquiert ces milieux dignes de sympathie et paralyse leur indépendance. De renaissants malentendus pseudo-classiques ne font que trop assujettir l'imagination.

François Devosge, cependant, remplit, d'un zèle persévérant, ses devoirs d'éducateur du peuple. Son enseignement se veut en tout rationnel ! Non content de protester en paroles contre le dédain qu'on fait de la nature et les erreurs où l'on s'entretient touchant les arts de l'antiquité, il fait dessiner d'après de véritables moulages de l'antique et, mieux encore, d'après le modèle vivant. Qu'on ne voie pas en sa persévérance un mince mérite. L'étude publique du modèle nu n'est plus, comme à Lille, en 1755, une cause de scandale, mais beaucoup, parmi les artistes renommés, n'en reconnaissent nullement la nécessité. Rappelons-nous plutôt la longue résistance de l'Académie royale de peinture à la simple organisation d'un concours « pour une demi-figure peinte d'après nature », doté par le pastelliste La Tour d'un fonds de dix mille livres. Huit années entières, la compagnie, jugeant la fondation inutile, néglige de se conformer aux intentions du donateur. Le règlement du concours n'est, finalement, arrêté que le 4 septembre 178/i, sur les instances réitérées de Vien, dit-on, mais aussi, peut-être, sous le coup d'une menace de La Tour, en humeur de sauver son argent (i).

(i) Les principaux documents relatifs à cette afTaire ont été publiés pour la première fois, en i885, par M.- Jules GuilTrey. Le projet de La Tour comportait, en principe, tout un ensemble de concours, réduit, en conclusion, à celui de la demi-figure. M. Maurice Tourneux a retrouvé le testament du célèbre portraitiste de

Veut-on retrouver, d'autre part, les exactes impressions de nos artistes en Italie ? Qu'on relise les aveux, fréquemment cités, mais si dignes de réflexion, d'Honoré Fragonard : « L'énergie de Michel-Ange m'effrayait, j'éprouvais un sentiment que je ne pouvais rendre ; en voyant les beautés de Raphaël, j'étais ému jusqu'aux larmes et le crayon me tombait des mains ; enfin, je restai quelques mois dans un état d'indolence que je n'étais plus le maître de surmonter, lorsque je m'attachai à l'étude des peintres qui me donnaient l'espérance de rivaliser avec eux. C'est pourquoi Baroche, Piètre de Cortone, Solimène et Tiepolo fixèrent mon attention...» On voit par là que la masse des artistes français, au temps de Louis XV, était aussi loin du grand style italien que de l'antique et de la nature. Et combien peu, dans leurs rangs, se rapprochèrent davantage de l'idéal d'expression morale qui nous est particulier !

Je n'ai garde de poser François Devosge en révolutionnaire ; je le donne pour un homme d'un droit sens naturel à qui l'afféterie courante et les formes rebattues sont en horreur, mais imbu, sur bien des points, des préjugés de ses contemporains. Par exemple, il n'aura de repos qu'il n'ait pu envoyer des élèves pensionnaires à Rome, aux frais de la Province. Notons

Saint-Quentin, en date du 2k février 1784, c'est-à-dire antérieur de peu de mois à l'adoption du règlement. On y relève cette clause, facile à commenter : « Si V Académie persiste à ne faire usages des 10, 000 livres que je lui ai données par contrat pour tous les différents prix de perspective, d'anatomie, de dessin d'après l'antique et d'une tête et les mains peintes à l'huile ou autrement, sans sortir de la place, par trois ou six élèves qui ne feront que changer de place pour la peindre en face et de deux côtés, éclairée et ombrée avec les mains, puisque j'ai le chagrin de voir notre école privée des avantages qu'elle aurait tirés de ces différents prix, ma succession réclamera cette donation avec les intérêts. »

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ici que l'instruction littéraire classique, de plus en plus étroite au xviii® siècle, fait régner autour des artistes une atmosphère grecque et romaine et suscite en eux l'amour d'une antiquité de convention plutôt que le respect du réel. On lit Plutarque et Télémaque, Virgile, Homère et le Voyage du jeune Anacharsis ; on n'admet guère que la réalité coutumière puisse être noble en soi. Devosge subit la loi de son temps : il fait tout dériver des chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome ; il finit par y rapporter l'étude même du modèle vivant. L'ancienne manière française, si directe, si franche, si simple, d'exprimer la vie, il en tient peu de compte (i). Et lorsque, vers 1790, il veut envoyer à Paris son fils Anatole, le maître auquel il l'adresse est précisément le peintre du faux antique, Louis David. C'est à ce point d'esthétique qu'on en est à Dijon et en France, au moment où François Rude vient au monde. Mais, avant de raconter son histoire, il est nécessaire de déterminer la situation morale et sociale de la Rourgogne à cette époque. Nous pourrons alors nous expliquer la formation de son caractère, comme les origines de son talent.

(i) Les Dijonnais ont fort bien compris les tendances de l'enseignement de Devosge. Lors de l'inauguration de son buste, sculpté par Attiret, en décembre 1800, des allusions sont faites au banquet de glorification offert à Yien, le 3o brumaire (11 novombre) précédent, par les artistes de Paris, et le Journal de la Côte-d'Or dit en propres termes : « Bien avant que David et ses élèves couronnassent dans Vien le restaurateur du bon goût, l'idée de donner à M. Devosge une semblable fête existait déjà ». Cf. Journal de la Côte-d'Or, i5 frimaire an IX (6 décembre 1800). En Devosge, comme en Vien, comme en David lui-même, de fausses vues d'esthétique ont fait dévier le sens de la vie.

La Révolution à Dijon

Le vent d'émancipation qui souffle par tout le royaume, au dernier quart du dix-huitième siècle, ne se fait pas sentir en Bourgogne autrement qu'ailleurs. On est pauvre ; l'agriculture souffre ; les mauvaises années se succèdent et les contributions, de plus en plus lourdes, inclinent aux mutineries. A la longue, tout devient motif de surexcitation. La question fiscale, tout spécialement, est une source de perpétuels conflits entre l'autorité judiciaire, l'administration municipale et le pouvoir royal. Au mois de décembre 1786, l'avocat Morelet a écrit, dans un Mémoire pour la ville de Dijon, relatif aux droits d'octroi de Nuits et de Beaune : « L'octroi n'est pas un impôt ». L'intendant de la province, marquis de Chaillou, outré d'une doctrine qui permettrait de refuser la redevance, exige que le jurisconsulte soit réprimandé et puni, et qu'il y ait une assemblée de notables sous trois jours. Grand tapage et grande émotion parmi les bourgeois, tous prenant parti poiu* Morelet. Sur la même question, voici que le Parlement se met en brouille avec l'État. Les arrêts des magistrats sont tous cassés impitoyablement par des arrêtés du Conseil. Il en résulte, jusque dans le peuple, une agitation menaçante. Au cours de cette affaire, après avoir délibéré s'il ne décréterait pas

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