HISTORIQUE ET RAISONNE
des œuvres sculptées ou dessinées
par François Rude, conservées, égarées ou détruites,
et des projets auxquels il a été mêlé.
§ I. — Œuvres des débuts de l'artiste, exécutées A Dijon avant 1807.
1804. Buste de Louis-Gabriel Monnier, graveur.
Monnier, beau-père de Louis Frémiet, bienfaiteur de Rude, movirut à Dijon, le 28 février 180/^. Une tradition que le sculpteur Darbois, ancien condisciple de Rude chez Devosgc, né en 1785 et mort en 1861, professeur à l'Ecole des Beaux- Arts de Dijon, certifiait véritable, nous apprend que le buste fut demandé à Rude par Frémiet, peu après la mort du graveur et sur l'indication de Dcvosge. Au banquet offert au maître par les artistes dijonnais, le ^5 septembre 18/^7, au lendemain de l'inauguration du Bonaparte de Fixin, l'œuvre figura sur la table d'honneur (journaux du temps). J'ai lieu de croire qu'elle existe encore, mais je n'ai pas pu la découvrir.
i8o5. Génie tenant un cadran (i^), bas-relicf, pierre (à l'Hôtel
(le Ville de Dijon).
C'est un grand médaillon en pierre, au-dessus de la porte de la Cour dite de la Légion d'honneur, donnant sur la rue des Forges, à rFIôtel-do-ville de Dijon. Au témoignage de M. Josepli Dietsch, qui avait particulièrement connu Darbois, cet artiste déclarait lormelloment l'avoir vu faire à Rude. Devosge le lui avait fait commander pour l'aider en sa détresse après la mort de son père (7 mars i8o5). Cette sculpture, assez difficile à voir, à cause de l'étroitesse de la rue, est d'un style Empire très caractérisé, mais peu remarquable.
De Fourcaud. 28
i8o5. Buste de Mugnier père, terre cuite.
Ce Mugnier était le père des frères Mugnier chez lesquels Rude travailla quelque temps comme ouvrier. Le portrait se trouvait, en 1888, chez M. Mugnier, arrière petit-fils du modèle, rue des Écluses-Saint-Martin, 47» à Paris.
1806. Le dévouement de Gimon, dessin au crayon noir, d'après le tableau d'Anatole Devosge. Haut. o"%52, Larg. o'",62 (Musée de Dijon) .
Le tableau de Devosge fils fut peint à Rome, en i8o3, et exposé au Salon de 1806. Il appartient au Musée de Dijon depuis 1825, par achat du Conseil général de la Côte-d'Or. Rude n'a pu le dessiner qu'à Dijon et avant son départ pour Paris.
1806. Thésée ramassant un palet, petite figure, perdue. — Lutteur au repos, déposant son ceste, petite figure, marbre. Haut. o™,4i, larg. o™,48 (Musée du Louvre, salle Thiers) .
J.-B. Dclestre (Discours prononcé sur la tombe de Rude) et le D' Legrand {Rude, sa vie et ses œuvres, i856) ont raconté que l'artiste, à son arrivée à Paris, en 1807, avait montré au baron Denon une petite figure de Thésée ramassant un palet. Ils tenaient cette anecdote de Rude lui-même, dans la conversation duquel elle revenait souvent, car tous ses élèves l'ont connue. La figure de Thésée ne se retrouve point. Au contraire, on voit, au Musée du Louvre, comprise dans le legs Thiers, une petite figure de Lutteur au repos signée et datée « F. Rude, Dijon 180G » et dont personne n'a parlé. Faut-il admettre que les deux statuettes n'en fissent qu'une P — Les partisans de l'identification allèguent qu'on est en présence d'un jeune athlète, en qui rien n'empêche de reconnaître un Thésée ; qu'on ne sait s'il dépose ou s'il ramasse son ceste et que ce ceste a pu être primitivement un palet, transformé, après coup, par le sculpteur, lorsque, tardivement, il exécuta l'œuvre en marbre. A ces conjectures, il est facile de répondre que le jeune athlète, représenté assis sur son manteau, paraît singulièrement las, comme à la fin d'une lutte, ce qui contrevient à l'idée de l'héroïsme d'un Thésée, telle qu'elle s'offre en soi-même à la sculpture et que cette lassitude, malgré l'ambiguïté du mouvement, ne permet pas d'interpréter le geste au sens d'xm ceste ramassé pour une reprise du combat. — Divers arguments peuvent être invoqués encore contre la confusion des deux ouvrages. 1° Adolphe Thiers connaissait, comme tous les amis de Rude, l'histoire du Thésée présenté à Vivant Denon et pris par le surintendant des Musées pour la copie d'un antique ; or, jamais il n'y fit la moindre allusion à propos de son petit marbre. 11 n'appelait l'œuvre que « mon petit Lutteur de Rude », qualification qui a
prévalu dans le Catalogue de la collection Thiers, au Musée du Louvre, rédigé par Charles Blanc et où le marbre est inscrit sous le numéro i3i. Quelques mois avant la mort de Thiers, Charles Blanc me proposa de visiter la collection de l'homme d'État, place Saint-Georges. L'ancien président de la République nous reçut avec une bonne grâce exubérante, plein d'un juvénile enthousiasme pour ses objets d'art, qui avaient été « la joie et la consolation de sa vie » et nous raconta, devant la petite statue de Rude, comment il en avait, un matin, remarqué le modèle sur une planche dans son atelier. Il lui avait demandé, séance tenante, ce qu'il en comptait faire et, apprenant que l'artiste ne méditait pas d'en tirer parti, l'avait prié de traduire le plâtre en marbre pour sa collection. S'il s'était agi du Thésée, nul doute qu'il en eût immédiatement témoigné. — 2^ Rude, dont les souvenirs étaient extrêmement précis à l'endroit de ses œuvres, ne variait jamais en son récit de sa première visite à Denon, au Louvre, et disait formellement lui avoir soumis un Thésée ramassant un palet, et non une autre figure. Peut-on croire qu'il confondît ce sujet avec un épisode tout différent ? — 3° L'hypothèse d'un changement essentiel en ce qu'il modifiait profondément la pensée de la composition est difficilement acceptable. Le jeu du palet ne comporte pas l'emploi du ceste. J^a première figure de Rude ne pouvait être armée de ces gantelets-brassards indiqués desquels l'un est encore fixé au bras droit du personnage du Louvre, tandis qu'il dépose l'autre à terre, d'un mouvement fatigué. Au cas où l'artiste, changeant l'idée même de son œuvre, aurait fait du palet ramassé un ceste déposé, il aurait dû bel et bien ajouter l'autre brassard. De plus, une figure assise et lasse peut déposer un instrument de joute, mais non le ramasser. Enfin, la sévère probité de Rude, en toute matière et, spécialement, en matière d'art, n'eût jamais consenti à dater de 180G une œuvre dont il ne se serait pas borné à copier scrupuleusement le modèle absolument terminé à cette époque, et qui n'était pas le Thésée. — 4" Deux des élèves du maître, Guitton et M. Emmanuel Frémiet, parent de M""^ Rude et, actuellement, membre de l'Institut, m'ont dit, séparément, avoir vu, sur la cheminée de la chambre à coucher de la rue d'Enfer, une statuette à laquelle Rude tenait beaucoup et qui représentait « un jeune liomme s' inclinant vers le sol». Cette indication ne semble-t-elle pas se rapporter exactement au Thésée, perdu ou égaré depuis ? — Suivant Max Legrand, la figure aurait été ébauchée en marbre, en proportion de demi-nature.
Ici se posent d'autres interrogations qui intéressent les curieux du menu détail de la chronique des œuvres. Rude, en arrivant à Paris, en 1807, a-t-il apporté ces deux figures avec lui ? — Je ne vois pas qu'il lui fût beaucoup plus malaisé d'apporter les deux modèles qu'un seul. Il n'est guère croyable que le second lui ait
été envoyé do sa ville natale et il ne l'y alla sûrement pas chercher. Sa présence n'est signalée qu'en i8i4 à Dijon, d'où les circonstances le jettent en Belgique par la voie des Ardennes. — Quelle raison lui a fait soumettre le Thésée à Denon de préférence à l'autre plâtre ? — C'est sans doute qu'il l'a trouvé plus commode à manier et à transporter au Louvre dans ses bras. — Pourquoi rappelait-il si souvent le trait relatif k ce Thésée et se taisaitil sur l'athlète se désarmant "^ — Peut-être parce que la première audience du surintendant des Musées marquait", à ses yeux, le point de départ de sa carrière à Paris. Ses relations avec Thiers mêlaient, du reste, en sa mémoire, des souvenirs d'actes bienveillants et d'espérances insinuées et déçues sur lesquels il n'aimait pas à s'étendre. — Quand le lauréat du prix de 1812, pensant se mettre bientôt en route pour l'Italie, se dirigea vers la Bourgogne, en 181^, il dut laisser ses études en dépôt, soit chez son maître Cartcllier, toujours excellent pour lui, soit chez un de ses camarades. Adolphe Thiers n'a point connu le Lutteur et, par conséquent, n'en a pas demandé le marbre avant 1828, époque où il est entré en relations avec Rude et où il lui a demandé une réduction de son Mercure.
Le petit Lutteur est, en conclusion, d'une authenticité parfaite et d'une bien autre franchise que les académies de l'artiste impressionné par l'enseignement parisien.
§ II. — Œuvres et travaux de Rude durant son séjour d'études a Paris (.tusqu'en 18 i4).
1. — Compositions et morceaux de concours à l'École impériale des Beaux-Arts.
Une seule pièce de cette série nous est parvenue : la figure de Marius méditant sur les ruines de Carthage, du concours pour le prix de Rome de 1809, donnée probablement par Rude lui-même à l'Ecole des Beaux-Arts de Dijon, où elle se trouve encore.
Je me contente de relever, en ce qui suit, les titres des sujets des diverses épreuves auxquelles Rude a pris part de 1809 a 181 2, sans revenir sur les particularités soulignées en notre chapitre vu « Rude à l'Ecole des beaux-arts » — (Archives de l'École nationale et spéciale des Beaux -Arts de Paris. Registres des procès-verbaux des séances de la classe des Beaux-Arts de l'Institut).
1809. Alexandre buvant la médecine préparée par son médecin Philippe. Concours d'essai pour le prix de Rome.
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jc" essai (composition), 21 mars 1809 : Rude est classé n° 3. — Au 2^ essai ou épreuve d'admission définitive (figure modelée), 1^1" avril : Rude est classé n» 7, en fin de liste.
1809. Marius méditant sur les ruines de Garthage. Figure
en ronde bosse, i mètre de proportion, pour le grand concours. — Entrée des concurrents en loges : le 3o juin, Jugement de l'Académie: le 3o septembre. Rude obtient le second grand prix. (LeMarius est le plâtre possédé par l'École de Dijon.)
18 10. La Douleur morale, tête d'expression pour le concours
Gaylus. Jugement rendu le 8 février 1810 : Rude obtient un second accessit.
— Orphée descend aux enfers pour y chercher Eurydice.
Concours d'essai pour le grand concours, ici* essai le 20 mars : Rude est classé n^ 9. Au 2^ essai, Rude est classé no 2.
— Le Lacédémonien Otiiriadès mourant au pied du tro-
phée de victoire, figure en ronde bosse pour le grand concours. — Entrée en loges des concurrents le 3ojuin, à 9 heures du matin. Jugement le 29 septembre.
1811. IsAÏE annonce au ROI EzÉCHIAS SA MORT PROCHAINE :
concours d'essai pour i8ii. i'"" essai le 19 mars : Rude est classé n» i. Au 2® essai, le 3o mars, il n'est classé que no 3.
— Mort d'Epaminondas après la bataille de Mantinée,
bas-relief pour le grand concours. — Entrée en loges le 26 juin. Jugement le 28 septembre.
1812. L'attente mêlée de crainte, tête d'expression pour le
concours Gaylus. Jugement du 1 5 février: Rude obtient le prix.
— Ghrysës, grand prêtre d'Apollon, vient redemander
sa fille au camp des Grecs. Goncours d'essai pour le prix de Rome. i«' essai, 16 mars 1812 : Rude est classé n» I. — Au 2° essai, le 28 mars, il conserve le premier rang.
— Aristée pleurant la perte de ses abeilles, figure en
ronde* bosse pour le grand concours. Entrée en loges le 2\ juin. Jugement le 26 septembre : Rude obtient le premier grand prix. — Ge plâtre a été détruit par Rude, à la fin de 18I12, après son retour de son unique excursion en Italie.
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2. — Œuvres et travaux de Rude en dehors de l'École des beaux-arts de 1807 à 1814.
1807-1810. Travaux a la Colonne de la Grande-Armée (Place Vendôme, à Paris).
« Rude, nous dit Delestre, eut, avec Gaulle, l'occasion de travailler aux bas-reliefs de la colonne Vendôme. » Ainsi formulée, l'assertion mérite créance. — Reste à savoir à quelle partie du monument il a participé. Nous faisons des réserves expresses sur la tradition consacrée par Legrand (loc. ci7.,p. 17) que « Rude, avec Gaulle, travailla aux bas-reliefs du piédestal ». On se rappelle, en effet, que le sculpteur de Langres était chargé, non de la décoration du soubassement, mais de l'exécution de plusieurs tronçons de la spirale, — en quoi, seulement, par suite, l'élève de Devosge a pu l'aider. — Le malheur veut qu'il nous soit impossible d'attacher le souvenir de cette collaboration à telle ou telle fraction déterminée de l'immense frise tournante, entièrement dessinée par le peintre Bergeret. C'est im fait connu que les différents statuaires eurent, non des commandes spécifiées, en rapport avec leurs aptitudes, mais des demandes d'interprétation sculpturale au mètre courant du carton général, silhouetté d'avance.
181 1 . Génie ailé immolant un taureau, petit, bas-relief, marbre (Musée de Dijon^.
Un génie à grandes ailes, les pieds chaussés de sandales, accroupi, presque agenouillé, brandit le couteau du sacrifice pour frapper un taureau dont il saisit le mufle en sa main droite. Sur un trépied orné de têtes de béliers, est posée une haute corbeille, pourvue, en guise d'anses, d'anneaux pendants et chargée de fruits. Le morceau, d'une facture soignée, mais sans aucune originalité d'invention ou de forme, porte la signature de l'artiste et la date de 1811. 11 a été découvert en 1908 par M. Guimet chez un antiquaire lyonnais et offert aussitôt au Musée de Dijon (1908).
1812-1814. Modelage de bas-reliefs pour un obélisque a ériger sur le Pont-Neuf, a Paris.
L'ancien préfet du palais impérial, L,-F.-J. de Bausset parle du projet de dresser sur le terre-plein du Pont-Neuf, à la place de la statue d'Henri IV, abattue en 1792, un obélisque de 1^0 pieds de haut, en cjranit, orné de bas-reliefs, d'inscriptions et de statues, en l'honneur de la Grande-Armée, comme d'une idée de Napoléon en 1809 (Mémoires de l'intérieur du palais,i. IV, p. 198). — Nous savons, de plus que, vers la fin de l'Empire, Denon s'attacha
RÉPERTOIRE CIIROXOLOGTQl E /jSq
fortement à l'accomplissement de ce dessein et le fait de l'invention de bas-reliefs pour le piédestal par le peintre Alexandre- Évariste Fragonard est avéré. — J.-B. Delestre (Discours sur la tombe de Rude) nous assure que l'artiste a été retenu à Paris jusqu'en i8i4 « par une commande de bas-reliefs «. Or, on ne voit pas qu'il soit question, à ce moment, d'autres bas-reliefs que de ceux de Fragonard fils. — Max. Legrand (loc. cit., p. i6) et Théophile Silvestre (les Artistes français : étude sur Rude) précisent nettement qu'il ne s'est agi que de la décoration de l'obélisque rêvé par Denon pour le Pont-Neuf. Ils ont, évidemment, raison. — Je ne sais jusqu'où a été poussé ce modelage d'intérêt secondaire, bien vite inutilisé par les événements et qui n'existe plus.
Rude paraît encore avoir exécuté à Paris, durant la même période, antérieure à i8i4, les œuvres suivantes :
BusTES-POKTRAiTS DE LA FAMILLE Ternaux (signaUs par Le-
fjrand) .
Buste-portrait de Feuchot, marbre, grandeur nature
(appartient à la famille Pihan) .
Buste-portrait de Delille.
Le D"" Legrand (loc. cit., p. 127) compte ce dernier buste parmi les portraits exécutés par l'artiste à Bruxelles, entre i8i6et 1820. 11 est malheureusement perdu ; mais, si le n^odèle n'était autre, comme on le croit généralement, que le poète Jacques Delille, mort à Paris, le i*"" mai i8i3. Rude a dû faire son œuvre en cette ville avant i8i4. — Les recherches auxquelles je me suis livré pour savoir si, dans l'entourage plus ou moins immédiat du sculpteur, soit à Paris, soit, plus tard, à Bruxelles, s'est rencontré quelque homonyme du traducteur des Géorcjiques, sont restées sans résultat.
Buste de Napoléon en empereur romain, terre cuite, grandeur naturelle avec développement des épaules et coupé carrément à la base (Musée de Dijon) .
Napoléon est représenté en triomphateur, revêtu d'une cuirasse à l'antique ciselée d'un aigle, un manteau à lépaule, le front ceint d'une couronne de feuilles de chêne. Ce portrait au visage trop long, fait au seul point de vue des caractères généraux et de mémoire, n'a rien de commun avec le buste considéré naguère, au Musée de Gand, comme un ouvrage de Rude et sur lequel un simple nettoyage a dégagé la signature de Corbet. On est en face d'une œuvre de jeunesse, froide et classique, du grand sculpteur, mais d'une authenticité plausible. En i85o, elle appartenait à
/i/lo
un ancien peintre-vitrier de la Ville de Dijon, nommé Faivre. Le sculpteur Darbols, ancien camarade de Rude à l'école de Devosge, et conservateur-adjoint du Musée, la reconnaissait sans balancer pour un original du maître. Il n'est pas impossible qu'il l'eût vu faire, car la présence de cette terre-cuite chez un ouvrier dijonnais au milieu du xrx^ siècle laisse supposer qu'elle a pu être modelée par Rude, dans sa ville natale, durant l'efFervescence des Cent- Jours. C'est la seule sculpture qu'on puisse, sans invraisemblance, lui attribuer à ce moment.
§ III. — Œuvres et travaux de Rude en Belgique
La chronologie des œuvres de Rude en Relgique ne peut être que partiellement établie, à cause de la rareté des documents. On n'a qu'une seule pièce de comptabilité relative à ses travaux pour des édifices royaux ou publics (Quittance d'an acompte sur le prix de cariatides pour l'intérieur du théâtre de la Monnaie) . Aucun morceau ne saurait (à moins de découvertes ultérieures) être daté avec certitude antérieurement à 1819. Une tradition bruxelloise, des plus recevables, que je tiens d'Alphonse VVauters, l'archiviste éminent et regretté de la ville de Rruxelles, veut seulement que, durant les premières années de son séjour au royaume des Pays- Ras, Rude se .soit employé à la journée ou à la tâche pour des entrepreneurs et qu'il ait modelé quelques bustes de réfugiés français.
11 aurait fait, ainsi, de 1816 à 1820, les trois bustes cités par Legrand, de l'ancien conventionnel Bonnet, de Villaine, et de Joseph Jacotot. Bonnet l'avait présente à David, qui le présenta à Van der Straeten, l'architecte du roi et du prince d'Orange. Sur Villaine, je n'ai aucun détail. Pour Jacotot, l'inventeur de la méthode pédagogique dite universelle, nous n'ignorons pas qu'il était Dijonnais de naissance et qu'il vécut à Bruxelles de 1816 à 1818, époque où il fut attaché à l'Université de Louvain, en qualité de lecteur pour la langue française. Les lettres de M'"'' Rude à M'"'' Moyne de Dijon, témoignent de relations étroites entre les Frémiet, Rude et Jacotot. Même après 1818, on se visitait de
Louvain à Bruxelles. Jacotot,
i83o, se fixa à Valenciennes,
d'oii il revint à Paris dix ans plus tard et y mourut en i84o. Son portrait est demeuré à Valenciennes (Société d'Afjriculture, Sciences et Arts). Il nous montre le modèle encore jeun'e, la figure pleine, le menton doublé d'un bourrelet d'embonpoint, les lèvres un peu écrasées, les joues plaquées de courts favoris pareils à des tresses, les cheveux en mèches soulevées. Sa chemise à plis fins s'achève en
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un grand col de linge, sur lequel la cravate est mise de travers. Une grosse redingote à large et lourd collet l'engonce à la mode du temps. Si honnête que soit le morceau, il ne nous montre que trop combien l'art du portrait sculpté s'était affaibli depuis le xviii^ siècle. La ville de Dijon en a fait exécuter un moulage, en i8g4, pour son Musée. — Les deux portraits de Bonnet et de Villaine sont actuellement égarés.
J'ai fait des réserves sur le portrait de Delille, qui semble avoir été modelé à Paris avant i8i4. Par malheur, ce buste ne se retrouve pas, ce qui rend, jusqu'à nouvel ordre, l'identification du personnage et, par suite, la détermination de l'époque d'exécution impossible.
Un autre problème se pose à propos d'un buste en plâtre de François Devosge, qui surmonte, au Musée de Dijon, un cénotaphe à la mémoire du fondateur de l'École des Beaux- Arts et du Musée de la Ville. Ce buste, accessoirement inscrit au catalogue (édition de i883, p. 33o, n» iiii), y est attribué à Rude. M. L. Gaitet, conservateur-adjoint du Musée, a relevé dans un Inventaire des collections municipales en i83o, dressé par Févret de Saint-Mesmin, conservateur en titre de 1817 à 185/4, et dans une liste de donations faites de 1799 à 1847, ^® même provenance, la mention d'un buste de François Devosge par Rude a don de l'auteur en 1820 ». La matière de l'ouvrage n'est pas spécifiée ; mais le portrait du cénotaphe peut seul être en cause. il faudrait donc, si l'assertion était reconnue exacte, compter ce plâtre parmi les productions du statuaire en Belgique et lui assigner la date de 18 19 à 1820. Seulement, le morceau en question est-il bien de Rude."^ — Sans contredit, l'affirmation, deux fois répétée, d'un aussi honnête homme que Saint-Mesmin, en meilleure situation que personne pour avoir connu, dès le principe, l'origine de l'objet mérite qu'on s'y arrête ; mais l'homme le mieux intentionné et le plus sincère, écrivant de mémoire, à distance des faits, sans avoir tenu au jour le jour un registre des enrichissements du .Musée, risque de commettre des erreurs. Aucune lettre d'envoi, aucun document originel susceptible d'être invoqué à l'appui du dire de Saint-Mesmin ne se retrouve. Au contraire, tout un dossier existe, aux Archives du Musée même (Fonds Devosge), relativement au buste en marbre commandé à Rude par Anatole Devosge vers i83(), et, non seulement il n'y est fait nulle part la moindre allusion à un buste antérieur, mais il ressort très nettement des textes que le sculpteur évoque les traits de son ancien maître pour la première fois. Quoi de plus significatif, par exemple, que cette phrase de M"»'" Rude, dans sa lettre du 23 juillet 1829 à son [)arent, Anatole Devosge : « Ce sera pour Rude une occupatiom bien douce de retracer à ses compatriotes les faits de celui dont le nom ne sera jamais prononcé qu'avec vénération
4/^2 FRANÇOIS RUDE ET SO\ TE:\rPS
et dont nous conservons tous le souvenir le plus tendre ». Lorsque, bien plus tard, le 20 novembre i846, le maire Victor Dumay, priera le maître, au nom du Conseil municipal, d'entreprendre pour la Ville un ouvrage qui sera le groupe Ilébé et l'aigle de Jupiter , il lui écrira incidemment ces mots non moins notables : « Votre talent, n'est représenté, au Musée, que par un buste, précieux il est vrai, par les traits qu'il reproduit, mais qui, à lui seul est insuffisant pour caractériser son auteur... » (Archives de l'Hôtel-de- Ville, affaire de l'IIébé). Admettra-ton qu'il veut, en i846, deux bustes de Rude, dans les Galeries de la Ville, et que l'un des deux fût totalement oublie ?. . . — J'ajouterai qvie l'œuvre est d'une facture particulière, plus rapide et plus chilTonnée que celle de notre auteur, et qu'elle ne saurait être considérée comme le modèle primitif de ses deux bustes de Devosge, l'un terminé en i836 et l'autre en i855, tous deux entres au Musée de Dijon. Les cheveux et la draperie ont, au vieux plâtre, une disposition étrangère à celle des deux marbres et l'aspect est fort différent . — Enfin, M. L. Gaitet se souvient d'avoir entendu le sculpteur François Dameron, professeur à l'Ecole des beaux-arts de Dijon, soutenir que le bviste du cénotaphe était, non de Rude, mais de Nicolas Rornier, élève de François Devosge et lui-même, professeur de sculpture à l'Ecole de 1808 à 1829 (i). Je ne sais sur quels arguments ou sur quelles traditions se fondait sa thèse, mais la comparaison des œuvres de Rornier présentes au Musée (notamment le buste en marbre de Louis- Joseph de Bourbon, prince de Condé, exécuté en i8i8) ne lui prête aucun appui. — Nous ne pouvons être, en fait, que devant le buste d'Â.ttiret (2), inauguré, malgré Devosge, dans une des salles de son école en décembre 1800, d'après le Journal de la Cote-d'Or du i5 frimaire an I\ et dont la présence au Musée est mentionnée à la date de 1823 dans la Guide des Voyageurs à Dijon de Noëlat. — Je dois, en conclusion, rejeter l'attribution à Rude du plâtre du cénotaphe. Il n'appartient ni à sa période belge ni à aucune période de son existence (Voir § TV : « Œuvres et Travaux DE Rude a Paris, sous Louis-Philippe, 1829- i836 : le oremier buste en marbre de François Devosge » et 5^ VII : Œuvres et Travaux sous Napoléon III: i854-i855 : le second buste du même.
Rude a fait, en Relgique, un certain nombre de morceaux ou d'ensembles que certaines indications tirées de documents divers
(i) Nicolas Rornier, né à Rourbcrain,^ canton de Mirebcau (Côte d'Or), fut pensionné des Etats de Rourgogne à Rome en 1789. Il est mort à Dijon en 1829.
(2) Claude-François Attiret, sculpteur extrêmement distingué, élève de Pigalle, né à Dole en 1728, mort dans la même ville en x8o4.
RÉPERTOIRE CllRO>OLOGIQUE /j/i3
nous permettent de dater et beaucoup sur lesquels tout renseignement précis nous fait défaut. Nul souvenir écrit ou traditionnel ne nous laisse deviner, par exemple, dans quel ordre il a exécuté ses sculptures décoratives du palais du roi Guillaume I«'', du palais du prince d'Orange, du palais des Etats-Généraux et du Concert noble. A plus forte raison les données nous manquent pour fixer l'époque d'exécution de ses cariatides des portes d'entrée de l'hôtel de Liem et de l'hôtel de Boughom. Dans sa lettre du 5 juillet 1819, Sophie Frémiet dit à son amie Cécile Moyne, à Dijon : « Monsieur Rude a quelques ouvrages à faire », ce qui montre qu'il est encore très peu occupé. C'est, à ce qu'il semble, le moment où il entre en relation avec l'architecte du roi Van der Straeten, auquel, suivant la propre expression de M»'^ Rude « il devra tous ses travaux » (lettre du i5 avril i825). En eflet la progression de ses occupations est constante.
En ce qui touche les édifices royaux, il est à croire que le sculpteur a travaillé, d'abord, pour le palais du roi. Les décorations dont il y est chargé n'ont pas grande importance, mais Rude racontait qu'on lui avait donné un atelier dans l'enceinte des nouvelles constructions (cf. Legrand, p. 35) et qu'il y avait fait, en particulier, le fronton de l'Hôtel des Monnaies, commandé par Van der Straeten et dont nous savons la date (1828) par une lettre de M"ie Rude. Or, à cet instant, il a, comme on va le voir, d'importants et absorbants travaux pour Tervueren. Il devient donc licite de conjecturer que des sculptures pour les palais de ville du roi et du prince d'Orange, pour le palais des Etats-Généraux et môme pour le Concert noble, sont presque toutes terminées et posées. Seulement, nombre de ces morceaux ont pu être exécutés concurremment et quelques-uns, par exce[)tion, ont pu n'être demandés que plus tard. Il nous est impossible d'arriver à plus de précision.
Dans l'état de la cause, nous cataloguerons, en premier lieu, les ouvrages sur lesquels nous avons des indications chronologiques et nous donnerons ensuite l'inventaire des autres. Chemin faisant seront signalées, les études dessinées par Rudes pour telle ou telle de ses compositions et d'identification au moins à peu près certaine. Toutefois, beaucoup de ces feuilles volantes se rattachent à des sculptures détruites, perdues ou simplement projetées. Le mievric sera, par conséquent, d'énumcrcr à part ces croquis mystérieux, à la fin du relevé des œuvres du maître exécutées en Belgique.