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tudes OU des répugnances de l'enfant, dans la négligence à lui donner la culture morale et littéraire que demandent ces vocations.
Rien de pareil ne put vicier celle de François. En quittant totalement le monde quelques années plus tard, il montrera combien les vues de ses parents avaient été d'accord avec ses propres inclinations ; ses parents aussi, en le laissant aussilôt suivre l'appel de Dieu, montreront qu'ils avaient cherché dans l'état ecclésiastique de leur fils autre chose que des profits ou des honneurs. Ils le montrèrent aussi par le soin spécial qu'ils prirent de sa formation. Nous avons déjà dit ce que fut tout naturellement celle du cœur au foyer vertueux des Suarez de Toledo. Celle de l'esprit ne fut point négligée. François avait commencé les premières études, qui menaient à l'état ecclésiastique ou à ces professions civiles que nous appellerions aujourd'hui libérales. Études plus sim[)les, plus rapides alors que de nos jours, et en Espagne plus qu'ailleurs : elles consistaient à peu près à se familiariser assez avec la connaissance et l'usage du latin, pour pouvoir suivre les cours et parler la langue des universités. La cédule d'admission dans la Compagnie, signée de François, portera qu'il avait étudié la grammaire pendant quatre années : « Ha oido 4 aiios de gramàtica ». Descamps écrit qu'à treize ans il possédait 1res bien cette grammaire et cette langue ; ce qui ne saurait surprendre, si on se rappelle que les anciennes méthodes, moins compîivpiées et peut-être moins savantes que les nôtres mais plus pratiques, concentraient le travail sur une même étude et multipliaient les exercices les plus ellicaces. De fait, sans avoir besoin de refaire ou de compléter ses études littéraires, le jeune théologien se trouvera plus tard en possession de ce style latin, simple mais toujours correct, limpide et précis, élégant même au besoin, qui rend facile la lecture de ses ouvrages. L'historien cité tout à l'heure ajoute que « François apprit la rhétoricpie sous le maître Jean Latino, qui l'enseigna plus de soixante ans dans l'université de Grenade ». Il est à croire que cette étude de la rhétorique, dont nulle part ailleurs il n'est fait mention, se confondit plus ou moins avec celle de la grammaire et n'en fut que le développement. Mais si François l'étudia à l'université, c'est aussi, selon
toute vraisemblance, dans ces écoles publiques qu'il avait d'abord étudié la grammaire (i).
5. — A coup sur ce ne lui pas aux classes des Jésuites. 11 y avait déjà à Grenade des religieux de la Compagnie ; mais leur collège n'était encore qu'en projet ou tout au plus en préparation. Le Père Miguel Torres, provincial d'Andalousie, avait ouvert, le 7 septembre i554, la première maison de son ordre à Grenade, où il avait laissé [)our supérieur le Père Pedro Navarro. Mais elle ne fut d'abord qu'un centre de ministères apostoliques. En i556, le Père Bustamante, successeur de Torres, séduit par la bienveillance de l'archevcque Guerrero, par la sympathie des habitants et par les avantages matériels qu'oUïait ce beau pays, y transféra le noviciat, précédemment établi à Cordoue. Ce ne fut qu'en i583, lorsque Suarez avait depuis longtemps quitté Grenade, que les classes s'ouvrirent et ({ue le collège de San Pablo commença à attirer la jeunesse studieuse de la région. Les parents de Suarez, mêlés par leur vie chrétienne et par leur condition sociale à tout ce qui intéressait la religion et la cité, connurent sans doute dès lors ce nouvel ordre, dont leur (ils devait être une des gloires les plus pures. Mais nous n'avons à ce sujet aucun indice positif. Nous ne saurions dire par conséquent si Suarez enfant, sans être élève des Jésuites, ne fut pas cependant en quelque manière placé sous leur influence.
(1) Le docteur Don Francisco de Montclls y Nadal, recteur de l'université de Gronaile, dans son Histoiia dcl orjgcn y funduciôn de lu Uoivn-sidad de Giaiiada (Granadj, 1875), mentionne ainsi Suarez au catalogue des hommes illustres (|ui ont cnsf'igné ou étudié dans cette université :
« El Padre Francisco Suarez, catedratico de teulugia en esta Universidad, y uno de los doctos mas renombrados de su tiempu : lue jcsuila y expliccî en Alcalà, ï?a!amani;a, Coimbra y en la Sapicnza de Roma... » (P. 801.)
Une omission et deux erreurs : Suarez fut très prol/ablemcnt élève des cours d'humanités à cette université, ce que ne dit pas cette histoire; mais il n"y fut jamais professeur et, à Roni',', il le fut au Collège romain, non à la Sapience. Distractions pard'jnnablcs, après tout, dans un ouvrage où Suarez ne vient qu'en passant. Ce qui l'est moins, ce sunt les jugements de parti pris et d'esprit hostile que l'auteur porte sur les Jésuites, dont le tort le [ilus grave fut, là comme ailleurs, d'attirer trop d'élèves à leur collège. \'oir, par exemple, pp. tj8, note 115 et suiv., 188, 2"9. A ce dernier endroit, approbation est donnée à l'e.xpulsion des Jésuites, par laquelle Charles 111 voulut délivrer ses étals de ces hommes « dont on avait, quelques années avant, dévoilé les néguccs, les usures, les usurpations >>. Et pour toute preuve, en note cette simple référence : " Libro pnblicado en el Maya en 1709. » Justifier de pareilles appréciations par un vague renvoi à un ouvrage sans titre et sans nom d'auteur, sorti de la plus célèbre officine de mensonges des huguenots et dos jansénistes! Est-ce là écrire l'histoire en n:cteur d'université?
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Il dut au moins entendre parler d'eux, car à ce moment on n'en parlait que trop à Grenade. Un violent orage venait de s'y déchaîner contre la Compagnie, lequel bientôt, à peu près dissipé dans cette région, ne cessa guère dans la suite de se reformer tantôt sur un point, tantôt sur un autre. En voici la cause (i). Une femme, se confessant à un jésuite, lui révéla qu'un mauvais prêtre avait abusé du sacrement pour faire d'elle la victime de ses coupables désirs. Le confesseur comprit qu'elle n'échapperait point à de nouvelles sollicitations et à de nouvelles fautes, si elle ne faisait connaître à l'autorité ecclésiastique les infâmes pratiques du séducteur. Il lui en fit un devoir. Elle refusa de s'y soumettre. Le jésuite refusa de l'absoudre, lui déclarant toutefois que, sans dévoiler son nom. il soumettrait le cas à l'archevêque. Guerrero approuva et maintint la décision du confesseur. La pénitente s'obstina dans sa résistance, et fit part de son aventure et de ses ressentiments à quelques confidentes. Le secret devint vite l'histoire de toute la ville. Les envieux et les ennemis de la Compagnie en prirent prétexte pour la rendre suspecte et odieuse. On se mit à dire d'une manière générale que les Jésuites obligeaient les pénitents à leur nommer le complice de leurs fautes. Bientôt, la malveillance confondant à dessein les questions, on répandit le bruit qu'ils révélaient le secret des confessions. L'un d'eux, Ramirez, qui depuis deux ans remuait la contrée par ses puissantes prédications, fut chargé de justifier la doctrine et la conduite de son ordre. Il en montra la parfaite conformité avec les enseignements et les prescriptions de l'Eglise. Mais alors d'autres prédicateurs portèrent, eux aussi, dans les chaires ces discussions et leurs attaques contre la Compagnie. Tout ce bruit ne se calma que lorsque l'archevêque, à son tour, eut exposé la vérité, vengé la Compagnie de toutes les accusations, et enfin défendu de traiter en public ces questions inopportunes.
Telle fut l'origine d'une calomnie trop venimeuse et trop facile à rééditer pour ne pas devenir un des thèmes préférés de nos ennemis. Ce fut aussi l'origine d'une loi ecclésiastique bien
(1) Cf. Ribadeneîra, œuvre inédite : Glorias y triumfos de la Compaiiia do Jesiis en sus Pejsccucionus. La de Granada. — Astrain : Histovia de la Companîa de Jet-iis ca la Asistencia de Espaiia. Tome II, cap. vi.
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connue des moralistes. Guerrero avait compris à tel point combien la décision donnée par le jésuite était, dans des cas pareils, légitime et nécessaire, que, par l'entremise du Père Lainez, second général de la Compagnie, il pressa le pape Paul IV d'imposer cette dénonciation de tout prêtre abusant ainsi du sacrement de pénitence. Obligation qui, limitée par ce pape au seul ressort de l'Inquisition de Grenade, fut dans la suite étendue à d'autres pays, puis à toute l'Eglise.
Suarez, qui plus tard commentera cette loi^ était alors trop jeune pour prendre part à ces débats ou même pour les comprendre. Mais à ses oreilles d'enfant dut parvenir quelque chose du bruit qui se faisait autour des Jésuites et contre eux. Et ce fut probablement grâce aux ennemis d'un ordre qu'il devait tant aimer et si bien défendre, qu'il commença tout d'abord à le connaître. Ne se mêla-t-il pas aussi parfois aux auditeurs de Ramirez, comme il le fera bientôt à Salamanque, où, dans les accents de cette voix apostolique, il reconnaîtra la voix même de Dieu l'appelant à son service?
6. — Son adolescence s'écoulait ainsi dans la piété, l'étude et le charme du foyer domestique, au sein d'une des régions les plus riantes de l'Espagne, à côté de ces merveilleux palais de l'Alhambra, but le plus ordinaire sans doute de ses promenades d'enfant, en face de ces grands horizons que dominent les sommets neigeux de la Sierra-Nevada, étincelants dans la lumière et dans l'azur. Adolescence heureuse et sereine, qui cependant fut un jour troublée par un incident tragique, mais où le seul beau rôle fut pour Suarez. Il marchait par la ville avec un autre écolier, d'un caractère sans doute bien diftérent du sien. Ils rencontrèrent un troisième jeune homme avec lequel l'écolier, sous quelque futile prétexte de préséance, se prit de querelle au point d'entrer en fureur, de tirer son poignard et d'en porter un coup terrible, si vite qu'il fut impossible à François d'arrêter son bras. Le pauvre jeune homme, le cœur percé, tomba mourant aux pieds des deux amis.
Le meurtrier, dont la colère s'était changée, aussi vite qu'elle s'était assouvie, en remords et en terreur, restait immobile et
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épouvanté, regardant sa victime, prêt lui-même à défaillir et à tomber à côté du cadavre. Un instant encore, et il ne pourrait échapper à l'indignation de la foule, à la vengeance des parents et amis du mort, à la première rigueur des magistrats. François atterré, lui aussi, mais dominant son émotion et gardant sa présence d'esprit, saisit le malheureux par le bras et l'entraîna de force dans l'église la plus voisine. C'était le mettre en sûreté dans un asile inviolable et donner à sa famille le temps d'intercéder l)Our un crime presque involontaire. Ce fait fit paraître chez l'enfant une maturité au-dessus de son âge ; mais en même temps il produisit sur lui une impression profonde. Mis en présence de la mort d'une façon si soudaine et de si près, il conçut une plus grande estime pour les biens qui ne passent pas et s'attacha davantage à l'état qu'il avait choisi.
A treize ans et demi les études littéraires de François étaient terminées : il fallait songer à ses études supérieures. Grenade avait son université. Mais, fondée depuis un quart de siècle à peine, encore mal pourvue de chaires et de professeurs, manquant de ce renom qui devient pour les étudiants une sorte de mérite et de recommandation, elle ne pouvait pas inspirer pleine confiance à des parents, soucieux de procurer à leur fils les meilleures conditions possibles de bonne instruction et de succès. Gaspar de Toledo avait lui-même étudié le droit civil et le droit canonique à Salamanque. Il prit le parti d'y envoyer ses deux fils.
7. — Les deux jeunes Suarez se rendaient à Salamanque au bon moment. Comme l'Espagne elle-même et comme la vie intellectuelle en Espagne, cette célèbre université était alors parvenue à sa plus grande prospérité. Pendant presque tout le moyen-àge, ce qu'il y avait, en dehors des Arabes, d'études supérieures, était resté presque partout renfermé dans les écoles monastiques et épiscopales, annexées d'abord aux couvents, puis aux cathédrales : études limitées, sauf de brillantes exceptions, au latin et aux sciences ecclésiastiques les plus indispensables. Mais, dans la suite, la Péninsule en grande partie reconquise, ses divers royaumes mieux organisés, les Eglises plus fortement constituées, les populations moins absorbées par la guerre nationale, ces
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écoles ne répondirent plus au besoin et au désir croissants de savoir et d'apprendre. Elles commencèrent, dès les premières années du xiiP siècle, par l'initiative tantôt des évêques, tantôt des princes, tantôt des autorités locales, à se transformer en universités, ou à leur céder la place, ou à vivre effacées à côté d'elles.
Le nombre de ces nouvelles créations fut d'abord très limité. Après deux siècles et demi on ne comptait encore que six ou sept universités dans toute la Péninsule. Mais, k la lin du xv^ siècle et durant tout le xvf, il s'en fonda plus de vingt autres et parfois dans des villes qui n'offraient aucune des conditions voulues (i). Cette multiplicité, l'insuffisance des ressources, des vices d'organisation, les malheurs des temps, amenèrent vite la décadence ou la mort de plusieurs d'entre elles. Les plus florissantes mêmes, après avoir jeté leur plus vif éclat au xvi« siècle, ne firent plus dans la suite que décroître avec la fortune de l'Espagne (2). Ces universités s'appelèrent d'abord Estudios Générales, Studium Générale. Elles enseignaient en eflet tout ce que l'on savait alors, et c'était le germe de toutes les sciences, qui depuis se sont si prodigieusement développées. Le plus ancien des documents connus établit à Salamanque deux professeurs de lois civiles,
(1) Voici, par ordre de fondation, les universités crééps de 1472 à 1572 : Sigiienza, Saragosse, Avila, Valence, Santiago, Alcala (1508), Séville, Tolède, Lucena, Sahagun, puis Irache, Grenade (IM?), Ofiate, Gandia, Osuna, Osma, Almagro, Oropesa, Baeza, Orihuela, Tarragone (1572). — Voir Historia de las Univcrsidades... en Espaiia, por D. Vicente de la Fuente. — DJe Universitàtea des Mlttclallers bis 1400, von P. Heinrich Denille aus deni Predigerurden. — Historia de la ciudad de Salamaaca, por Bernardo Dorado.
(2) Il est assez de mode, parmi les écrivains d'une certaine école, d'attribuer cette décadence à l'apparition et à la rivalité victorieuse des Jésuites. (Voir, pour exemple, le livre tout récent dont nous nous servons parfois dans ce chapitre : La vie univcrsilairo dans l'ancienne Espagne, par M. Gustave Reynier, p. 170.) Ces auteurs dédaigneraient vite un cliché si discrédité en histoire sérieuse, s'ils prenaient la peine de se rappeler : !• que les Jésuites n'eurent pas d'université en Espagne, sauf l'éphémère et languissante de Gandia; 2' que, dès lors, leurs nombreux collèges d'enseignement secondaire ne pouvaient qu'alimenter les universités publiques; 3° qu'en fait d'enseignement supérieur, ils n'eurent dans leurs collèges que celui de la philosophie et de la théologie, jamais celui du droit, même canonique, moins encore celui de la médecine; qu'ils ne purent donc tout au plus détourner des cours universitaires que des étudiants ecclésiastiques, et encore en petit nombre, vu surtout qu'ils n'usaient pas du pouvoir de conférer des grades; 4* enfin, que pour ces sciences ecclésiastiques mêmes, longtemps avant saint Ignace et les Jésuites, les autres ordres religieux, celui des Dominicains surtout, avaient de toutes parts élevé des chaires à côté de celles des universités, sans arrêter leur développement et leur prospérité. — Non; si les universités en Espagne, comme ailleurs, déchurent de leur splendeur, la faute en fut aux temps et, pour plusieurs, à elles-mêmes.
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deux de législation ecclésiastique, deux de physique, nom que l'on donnait alors à la médecine et aux sciences connexes, deux de logique, deux de grammaire, un de musique, plus un bibliothécaire et un chapelain. Ce sont, en ébauche, les Facultés des arls, ou lettres et philosophie, de droit, de sciences et de médecine (i).
Dans ce document, il n'est fait aucune mention — et on ne mancpiera pas d'en être surpris — de cet enseignement de la théologie, qui devait, plus que tous les autres, illustrer le génie espagnol. Cette science en effet ne fut point enseignée dans les premières universités, et il en fut ainsi pendant longtemps encore. Elle se trouve même parfois, dans les actes officiels, formellement exclue. Ainsi, en 1846, le pape Clément VI, sollicité par le roi Alphonse XI de ralilier l'érection de l'université de Valladolid, le fait en ces termes : « De notre autorité apostolique. Nous établissons, et ce pour tous les temps, dans la cité de Valladolid, des Ecoles Générales, où seront enseignées toutes les sciences légitimes, excepté la théologie (2). » La raison de cette exclusion doit être cherchée, semble-t-il, dans ces faits : que la théologie continuait d'être enseignée dans les écoles monastiques et épiscopales, que les universités eurent d'abord un caractère presque exclusif d'institution civile et laïque, enfin que la renommée de la Faculté de théologie de Paris et les privilèges dont les Papes, surtout les Papes français, l'avaient comblée, avaient créé en sa faveur une sorte de monopole, contre lequel on ne pouvait songer à lutter. Si le droit canonique ne fut pas exclu, lui aussi, bien que science ecclésiastique, c'est qu'on le regardait comme inséparable de la science des lois et, par suite, de toute Faculté de droit. Au reste, vers le milieu du xiv^ siècle, la théologie commença à pénétrer dans les universités. Ainsi, en i354. Don Jaime II, roi d'Aragon, fonda l'université de Huesca avec des chaires de théologie (3). Cette science sacrée prit peu à peu le premier rang, sinon par le nombre des chaires et des élèves, car à ce
(1) Ordonnance du roi Alphonse le Sage (1254). Voir Histoiia de las Universidades... en Espaiia, por D. Vicenle de la Fuente, tome I, ch. ix.
(2) nulle de Clément VI. Avignon, 30 juillet 1346, citée par La Fuento, ibid., ch. x.
(3) La Fuente, Ibid., ch. xvii.
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point de vue presque partout le droit l'emporta, du moins par le succès et par l'éclat.
8. — Parmi ces universités, il en est une qui doit arrêter un instant nos regards, celle où François Suarez va passer les dix meilleures années de sa jeunesse, où le ramènera plus tard le souvenir de ce premier séjour, quand il aura obtenu d'être déchargé de l'enseignement pour se livrer tout entier à la composition de ses ouvrages.
L'université de Salamanque avait été fondée en 1212, quelques années après celle de Palcncia, par le roi Alphonse IX de Léon, puis organisée cl dotée par son fils saint Ferdinand et par son petit-lils Alphonse le Sage, tous deux rois de Castille et de Léon désormais réunis. Sa croissance avait été lente pendant le xiv^ siècle. Mais, au commencement du xv°, le cardinal Pierre de Luna, d'abord légat en Espagne de l'antipape Clément VII, puis son successeur sous le nom de Benoît XIII, la réorganisa et l'enrichit au point d'en être regardé à bon droit comme le second fondateur. Au xvi^ siècle, après l'heureuse impulsion donnée aux lettres, comme à toute la vie nationale, par les rois catholiques Ferdinand et Isabelle, l'université de Salamanque, la première de toutes celles d'Espagne par l'ancienneté depuis la prompte extinction de celle de Palcncia, était aussi, malgré la rapide et magnifique éclosion de celle d'Alcala, la première par l'importance et par la dignité. Elle pouvait alors revendiquer ce titre d'université mondiale, que, déjà en i3ii, mais prématurément peut-être, le concile de Vienne avait paru lui décerner, en la mettant sur le même rang que celles de Paris, de Bologne et d'Oxford (i). On peut même se demander, si, dans ce rapprochement qui ne la faisait que l'égale des trois autres, elle se trouvait traitée selon son mérite. Sans parler d'autres indices, sa fière devise pourrait en faire douter : « Princeps omnium scientiariim Salmantica docet. Dans toutes les sciences Salamanque est la première. » Le nombre
(1) La Fuente, Ibid., t. I, p. 188. — Cet auteur fait allusion au texte canonique des C'émentines, 1. v, tit. i, c. 1 : « Ut igilur peritia linguarum hujusmodi (Hebraicaj, Arabicœ et Chaldœa;) posait habiliter per instructionis efflcaclam obtineri, hoc eacro approbante Concilie, scholas in subscriptarum linguarum generibus ubicumquo romanam curiara residere contigerit, necnon in Parisiensi et Oxoniensi, bononiensi et Salmantino sludiis providimus erigendas... »
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(les chaires dotées et stables, qui n'était que de vingt-cinq après les libéralités de Benoît XIII (Pierre de Luna), s'était élevé à soixante-dix. Celui des étudiants, accourus de toutes les parties de l'Espagne et de l'étranger, était en i546, d'après le premier Libro de Matriciilas qui ait été conservé, de 5.i5o ; il parvint en i584 à 6.778, maximum après lequel il commença à décroître (i). Quarante-trois collèges, vingt-et-un monastères ou couvents d'hommes, dix-sept collèges et autant de monastères ou couvents de femmes étaient déjà venus ou allaient venir, attirés de plus en plus par la renommée croissante de l'université, se grouper autour d'elle, lui apporter les éléments les plus divers et les plus riches d'activité intellectuelle, étendre les limites de la cité, la remplir de beaux édifices, l'orner, mêlés à ses quarante églises de paroisses, d'une brillante couronne de clochers et de dômes, faire enfin de ce foyer resplendissant de vie chrétienne et de science, la Seconde Rome, X Athènes de V Espagne, comme on se plaisait à l'appeler (2). On vantait aussi les agréments qu'en ofïrait le séjour. C'est d'elle que s'inspirait, semble-t-il, le plus ancien code d'Espagne, la Ley de Partida, lorsqu'il décrivait en ces termes les conditions d'une ville universitaire : « Toute ville choisie pour y établir ces études doit offrir un climat sain et des alentours agréables, afin que les maîtres qui enseigneront les sciences et les écoliers qui les apprendront puissent trouver d'agréables délassements, le soir, lorsqu'ils quitteront leurs livres, fatigués du travail de la journée » (3). Telle était bien Salamanque, si on en juge par les avantages naturels de son site et par les vestiges encore subsistants de ses magnificences, comme aussi par les tableaux poétiques de cette ville, qui « s'endormait aux sons de la mandoline et s'éveillait aux cris des écoliers » ; et par les miQe pages de la littérature castillane, qu'a inspirées le souvenir de cette vie des étudiants de Salamanque, parfois si libre et si folle, si licencieuse même, toujours si joyeuse, si exubérante et si pittoresque.
(1) La Fuentc, Op. cit., t. I, c. xviii.
(2; « Roraa la chica », « Alhenas espanola ». — Dorado, Hist. de Salam., p. :2i3. — La Fuentc, Hhl. de lus Univers., t. I, p. 10. — Villar y Macias, Jlisl. de Salaw., t. I, 1. Il, c. 2.
(3) La Fuente, Ibid., t. I, ch. xi.
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Il faut se garder toutefois de ne juger Salamanque que d'après ces descriptions, vraies sans doute mais incomplètes. Cette littérature, le plus souvent du genre picaresque, s'attache d'ordinaire à ce qu'il y avait de plus étrange et de plus désordonné. Elle choisit de préférence ses types dans la catégorie, avec toutes ses variétés, des étudiants qui n'étudient pas — estndiantef^ que no estudiun — ou qui font pire que de ne pas étudier : prosélytes du farniente, qui érigent en loi ce principe qu'une heure de travail par jour, c'est plus qu'il n'en faut pour tout bon étudiant ; flâneurs de profession, qu'on trouve toujours, l'hiver, rodant par les rues et les places, l'été, assis sous les peupliers aux bords du Tormes ; enragés joueurs, qui s'empressent de vider, aux dés ou aux cai'tes, la bourse dont ils devaient subsister toute l'année ; faméliques toujours en retard de quelques repas et se livrant pour les rattraper aux industries les plus comiques ou les plus audacieuses ; hardis galants, qui jettent l'inquiétude dans les familles ; querelleurs toujours prêts à tirer, pour un mot, l'épée qu'ils portent cadiée sous leur grave costume d'étudiant ; batailleurs de métier, qui plus tard, lorsque la discipline universitaire se sera relâchée, se feront un plaisir d'exciter des luttes sanglantes, tantôt entre étudiants nation contre nation, tantôt entre étudiants et bourgeois, et qui par ces désordres contribueront beaucoup, au dix-septième siècle, à éloigner la jeunesse sérieuse, hâtant ainsi la décadence de ces écoles.
Celte chevalerie de la l'una (i) se trouvait à Salamanque, comme, plus ou moins, dans toutes les grandes universités. Il ne faut donc pas prendre trop à la lettre les témoignages admiratifs de certains maîtres ou élèves enthousiastes, tels que celui-ci: « Tous ces étudiants, dont le nombre s'est parfois élevé à 7.000, assure-t-on, offrent, par l'intégrité des mœurs et par la décence des entretiens, l'image d'une communauté de religieux et de religieux très réguliers (2) ». Possevin présentait Salamanque comme une sorte de type idéal d'une université : le jugement qu'il porte sur les élèves en a manifestement bénéficié. Sans
(1) Tuna, vie de paresse et d'aventures.
(2) Antoine Possevin, S. J., De cultura ingeniorum, c. xxxvii.
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clierchcr la contre-partie chez les historiens, était-ce donc pour des cas purement imaginaires que moralistes et canonistes d'alors discutaient des questions comme celles-ci : Combien de temps faut-il qu'un étudiant, pour ne pas manquer gravement à ses devoirs d'état, assiste aux leçons réglementaires et avec quelle attention? — Même question pour le travail privé. — Quelle part peut-il prélever sur l'argent destiné à son entretien, pour l'employer au jeu, sans qu'il y ait faute de son côté, et, du côté de l'adversaire gagnant, obligation de restituer? (i).
Mais ce qu'il faut se hâter d'ajouter, toute exagération mise à part, c'est que, à côté de la jeunesse oisive et turbulente, qui ne cherchait dans la vie d'étudiant que le plaisir et la licence, il y avait aussi, et bien plus nombreuse, la jeunesse rangée et studieuse, qui, faisant beaucoup moins de bruit, a fait aussi beaucoup moins parler d'elle, et, n'attirant pas les regards par ses extravagances, n'a pas arrêté l'attention des écrivains salyriques. C'était elle qui avait fait et porté au loin la renommée de Salamanque ; elle qui se pressait autour des chaires et qui échauffait de ses sympathies et de ses enthousiasmes les joutes universitaires, où docteurs et doctrines se disputaient la victoire ; elle qui, sans troubler la ville, l'animait de sa gailé et de ses jeux; elle qui se mêlait, avec tout l'entrain de l'âge, mais aussi avec toute la foi de la race, à ces fêtes religieuses, que ramenaient alors si fré(juemment les calendriers des paroisses, des couvents, de l'université ; elle aussi qui donnait souvent, nous aurons occasion de le voir, les plus beaux exemples de piété et de vertu généreuse.
(1) A. Meiulo, S. J. : Z)e Jure Academico, qij. Icî, 19, 40. — Les réponses des nioralisles montrent qu'il fallait bien user avec cette jeunesse, comme avec celle de tous les temps, de quelijue condescendance. Ainsi, une assistance de demi-heure aux leçons d'une heui'o, de truis quaris d'iieuic aux leçons d'une heure et demie, avec une attention au moins extérioui-e, sulTisail encore puur rassurer les consciences. .'V dépenser au jeu cinq pour cent de sa pension, davantage même si on appai-tt-nait à une famille riche, il n'y avait pas excès n'préheusible ; car un jeu n^odérc étant chose bienfaisante dans la vie de l'homme, le consentement lies parents pouvait se supposer. Le chant et les concerts étaient conseillés aux étudiants, la musj(]uo et le.s muses ayant entie elles une étroite parenté de nature aussi i)i(ii que de nom. l'yth.igoïc n'avail-il pas dit que la musique est une philosophie? On Ii'ur reiMjmniandait aussi les exercices corporels, promenades d.ins la campaj^ne et sur les raonl.ignfs, chasse avec chiens cl filcls, mais sans armes à feu, pclola ou jeu de paume, mais en dcliors des jeux pu!ili);s oii luul le niond»i vient et sans mettre à nu la poitrine, l'as de jeux de hasard, pas di; jeu de cartes ou très modéré, pas d'excès de vin, pas de soie puur les vêtements.
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9. — Op, à l'automne de i56i, parmi les foules d'étudiants que ramenaient par tous les chemins les premiers jours de novembre, se trouvèrent Jean Vazquez de Toledo et son frère François Suarez. Les cours s'ouvraient à la Saint-Martin. Vers cette date, chacun devait se faire inscrire sur les registres de la Faculté dont il allait suivre les leçons. De fait, aux Libros de Matriculns, parmi les Legistas ou étudiants en droit civil, se trouve Jean Vazquez, inscrit en i56i à la date du jeudi i3 novembre et en i562 à celle du samedi 14 novembre. L'année suivante il ne reparait plus, soit qu'il ait renoncé à ces études, soit qu'il les ait continuées à l'université de Grenade. François, lui aussi, est inscrit, mais parmi les Estudiantes Canonislas, en loGi. à la date du samedi 22 novembre, en i562, à celle du i3 novembre et en iStJS, à celle du vendredi 19 novembre (i). Après, c'est ailleurs et pour une tout autre carrière qu'il ira se présenter. Sur ces interminables listes annuelles, dressées durant des siècles, bien des noms illustres se rencontrent, dont l'université de Salamanque a composé son Livre d'or. Mais en est-il beaucoup, en est-il même un seul qui l" honore davantage que celui de l'adolescent, dont un scribe inconscient consignait la déclaration en celte formule banale : Francisco Siiârez, natiiral de Granada? « Parmi toutes les gloires de cette mère féconde du savoir, dit un biographe, la moindre ne fut pas de compter, parmi ses fils et ses disciples, celui qui fut dans la suite l'admiration des savants et qui sera toujours l'un des maîtres universels du genre humain » (2).
Nous avons parlé de la diversité de mœurs qu'olï'rait toute celte population scolaire : non moins diverses étaient les conditions d'existence. En principe sans doute et de par les statuts universitaires, l'égalité devait y régner : même costume, longue tnniciue ou sorte de soutane noire avec le bonnet carré ; mêmes
(1; Salamanca, Archivo de la Universidad, Libros de Matricuhs, Legistas : 156i- 156ê, fol. 40 : « Juevcs, 13 do novieinbre : Juan Vazquez, natural de Granada. » — 1562- 1563, fol. 40 : « Sàbado, 14 de noviembre : Juan Vazquez, natural de Granada. »
Cauoaislas, estudJantcs y bachillcrGS y alguiios graduados en leyes matriculados oo esta Facullad, afio 15ijl, fol. 26 verso : « Sàbado, 22 de noviembre : Francisco Suerez, ni.lural de Granada. » — Ano 1562, fol. 18 verso : « Diernes, à 13 de noviembre : Francisco Suàrez, nalural de Granada. » — Afio 1503, fol. 30 verso : « Vicrnes, 19 de noviembre : Francisco Suârcz, natural de Granada. >>
(2) Sartolo, 1. I, c. 4.
GlIAP. I. ENFANCE ET PREMIERES ÉTUDES (l548-l564) 3l
obligations et même droits, mêmes faeros ou privilèges. Mais en dehors de la vie et des relations d'étudiants, l'inégalité des rangs et des fortunes introduisait forcément tous les contrastes qu'offre la société elle-même. Il faut mettre à part les élèves qui vivaient dans les divers collèges, situation avantageuse pour la bourse des parents, et, dans certains de ces collèges surtout qui avaient le privilège d'acheminer aux plus hautes charges, pour l'avenir des enfants. Aussi en dépit de tous les statuts de fondation, d'autres que des pauvres briguaient et obtenaient trop souvent la beca (i). Suarez et son frère n'appartinrent à aucun de ces internats. Là, régnait l'égalité de la vie commune. ^lais dans la foule des étudiants libres il en était tout autrement et on y voyait des représentants de toutes les classes : héritiers de grands seigneurs, pour qui leurs parents avaient monté toute une opulente maison, comme ce jeune Gaspar de Guzman, dont le père, le comte de Olivares, lerminait la très chrétienne et la très pratique instruction quil lui donnait, en lui assignant pour personnel, outre un précepteur et un répétiteur, deux intendantes d'intérieur, huit pages et dix valets de chambre ou d'écurie, en tout vingt-deux personnes : — fils de très riches bourgeois, qui arrivaient avec la recommandation et les moyens de rivaliser de luxe avec la plus haute aristocratie : — jeunes gens, nobles ou non, mais assez riches pour vivre à part dans un appartement loué, ou dans une famille dont ils étaient les hôtes : on les appelait les camaristas : — étudiants plus pauvres, groupés chez les pupileros ou bacheliers de pupilles, modestes pensions assez mal famées dans la littérature salamantine, où l'on payait peu, où l'on ne mangeait pas toujours pour ce que l'on payait : — entin jeunes valets d'étudiants, étudiants eux-mêmes, qui achetaient par de faciles services et souvent aussi par de dures privations, le moyen de vivre et d'apprendre. Un vétcmenl plus simple les distinguait des autres : sur les épaules, au lieu de l'ample manteau, ils portaient une capa grossière, et sur la tête, au lieu du bonnet carré, \ngorTa, sorte de cas([uette, d'où leur désignation conunune de capigorristas ; les autres étaient les inanfeistas.
(1) Lijiiguc Ijande de diiip, de couleurs diverses pour les divers colli-ges, que les collégiens croisaient sur leur soiilanc. Viw extension, bourse d'étudiant, collégien.
32 LIVRE I. — l'Étudiant
Ces indications générales et toutes celles qui pourraient être ajoutées ne sauraient donner qu'une idée bien vague de ce que put être la vie de nos deux étudiants ; mais il n'est pas possible de faire mieux en l'absence de tout document qui leur soit personnel, et pour préciser il faut recourir aux conjectures. Conjeclures toutefois qui s'accordent assez avec ce que nous avons déjà vu et verrons plus lard, pour être plus que vraisemblables. Ainsi on peut croire que François et son frère, comme les étudiants de leur condition, vécurent soit à part dans un appartement loué, soit avec une famille de leur rang, confiés sans doute à un fiyo ou précepteur, chargé de veiller sur eux et de les aider dans leurs éludes. Ce. qui doit être tenu pour certain, c'est que François fut un étudiant exemplaire. Ses plus anciens biographes l'allirment, sa vertueuse enfance permet de le supposer, et sans cela la vocation si précoce que nous le verrons bientôt suivre serait inexplicable. Ses études d'ailleurs exigeaient du sérieux et de l'application. L'étudianl canoniste devait cire assidu, malin et soir, aux chaires où s'expliquait le Corpus Juris, et suivre aussi certaines leçons de droit civil. Il ne pouvait aspirer au grade de licencié qu'après six ans au moins. C'était là une rude étape, pour un enfant qui n'avait pas encore dépassé la (jualorzième année. Trop jeune pour aborder la théologie et se préparer aux ordres sacrés, son père voulait sans doute, en attendant, lui faire prendre des grades qui le rendraient capable de remplir les plus hautes fonctions ecclésiastiques. Il quitta cette voie avant d'atteindre le terme. Ces éludes toutefois, même tronquées et imparfaites^ ne paraissent point avoir été pour lui sans utilité. Plus tard, dans ses ouvrages, il se révélera savant canoniste et légiste profond, non moins ([ue théologien éminent ; et pourtant, une fois jésuite, il ne suivit aucun autre cours de législati(m canonique. Il y a donc lieu de croire que, de ceux qu'il avait fréquentés avant de renoncer au monde, il emporta ces deux choses, sans lesquelles l'étude privée ne peut guère aboutir, le goût et l'initiation. A moins <[ue là comme ailleurs, son génie, aidé de la grâce divine, n'ait tout fait.